PROCEZ CONTRE AMOUR
AU >IEGE HE LA IIAISON
Chargé du desespoir, qui trouble ma pensée, Entre mille douleuis dont mon ame est pressée, Par la rigueur d'Amour, dans sa dure prison, L'n jour, ne pouvant plus supporter ses alarmes, Ayant l'œil et le cœur gros d'ennuis et de larmes, Je le fay convertir au siège de Raison.
Là je me presentay si changé de visage, Que, s'il n'eust eu le cœur d'une fere sauvage, Je pouvoy l'esmouvoir et le rendre adoucy ; ■ Puis confus et tremblant, avec la contenance D'un pauvre criminel près d'ouïr sa sentence, Parlant à la Raison, je me suis plaint ainsi :
Royne, qui tiens eu nous la divine partie. Qui nous conduits au ciel, lieu dont tu es sortie, A toy de ce cruel j'ose me lamantcr.
Afin qu'ayant ouy quelle est sa tyrannie. Et comme estrangement ses sujets il manie, Par ton juste support je m'en puisexanter.
Sur l'avril gracieux de ma tendre jeunesse. Que j'ignorois encor que c'estoit de tristesse, Et que mon pié volloit quand et ma volonté; Ce trompeur que tu vois, jaloux de ma franchise, Masquant de deux beaux yeux sa cruelle entrejirise. Avec un doux accueil deçeut ma liberté.
Mais qui se fust gardé de se laisser surprendre, Et qui de son bon gré ne se fust venu rendre, Voyant avecques luy tant de douces beautezï Qui ne se fust promis un bien heureux voyage. Ayant la mer paisible, étant prés du rivage, Et les petits zéphyrs soufflans de tous costez?
Il se monstroit à moy sur tout autre amiable, Il ne me faisoit voir qu'un printans désirable; Son visage estoit doux, doux cstoient ses propos. Et l'œil qui receloit tous les traits de sa trousse
Mo priva IVstomacli il'Miii' l.hoii si (Iniirr, Uiio j'osliiiioy ma pciMc nii (lc>iir' repos.
Mais il ne «lui a i^uoio on ccsio iloiico soilo, Tar, si losl qiio inoii cœur iiiy ont ouvert la pnile, VA ipie mes sons (lainliCs eurent reeeu sa loy, Il tlc'piMiilla souilaiii sa leinlo eouvorluro, M'euseiyuaul mon erreur d'avoir fait ouverture Ainsi lofîoroment à f)lus jinissant (pie inoy.
II troubla mon esprit d'une guerre, immortelle, Il <'sniout mes jionsers, il les mil ou (pu<relle, Kl lit, poui' me laisser eu etoinel tourmeul, lie mou cd'ur son fourneau, ses charbons dtî mes vaines, Mes |)onImons ses soullels, de mes yeux ses fontaines, Oui sans jamais taiir, coulent incessamment.
Il banit mes plaisii's et le\ir donna la fuitte, Dont le libre repos, (pie.j'avois à ma snilto, .^l'abandonna soudain, de frayeur tout snriiris; I.o travail print sa place, et la tristesse extrême, Les veilles, les soucis, le mcspris de soy-mesme, i)\\\ ne m'ont point lasclié depuis que je fus pris.
Je (|uilay tout soudain ce qui me souloit plaire, Ma façon seobanijea, je devins solitaire. Je porlay bas les yeux, le vi>aj;e et le front; J'enirelius mon désir d'une ospoi-ance vaine, Je discourus tout seul, et moy-mesme pris paine De nourrir les douleurs que deux beaux yeux me font.
Je mourus dedans moi, jiensant trouver ma vie Au cœur de la beauté qui me l'avoit ravie ; Mais depuis je n'ay )ieu, dont j'ay soulfort la mort ; Et si je semble vif, ne croy pas à ta veitë : Pai- la seule douleur ce sorcier me remue ; C'est de mon corps charmé l'invisible ressort.
II me fait voir assez de plus grandes merveilles. Tirant d'nn froid rocher des flammes nompareilles. Dont il brûle mon cœur sans qu'il soit consumé, Me donnant pour repas le venin qui me lue Et faisant que mon feu dedans l'eau continue, Sans que pour tant de pleurs il soit moins allumé.
11 croist de jour on jour sans espoir mon martyre, Il me fait voiler haut sur des ailes de cire, l'uis mo fait trébucher quand je vay m'élevant. Il me rond si pensif, que je me trouve estrange. Et fait que ma couleur en plus palle se change, Seiche comme la fleur qui a senty le vaut.
Uelas! je change assez de teint: et de visage! Mais je ne puis changer cet obstiné courage,
Qui me reml pour aimer tristement esperdu ; L'amoureuse poison tous mes sens ensorcelle. Et ce que j'ay du ciel, que mon esprit recelle, Est en pleurs et en cris pauvrement despendu.
Soit de jour, soit de nuict, jamais je ne repose; Je ronjre mon esprit, je resve, je compose, J'enfante des pensers qui me vont dévorant ; Quand le jour se départ, la clairté je désire; Je souhaite la nuict lorsqu'elle se relire ; Puis, attendant le jour, je languis en mourant.
Dés que l'aube apparoist, je me pers aux vallées, Et dans le plus épais des i'orests recelées, Pour, sans estrc entendu, jikiindre ma passion ; J'esmeu l'air et le ciel de ma douleur profonde. Et bref, en me lassant, je lasse tout le monde, Sans que cet inhumain en ait compassion.
En ce lieu je my fin à mon triste langage; Car mille gros soupirs, qui gardoient le passage Par où couloit ma voi.v, l'empeschoient de sortir ; Puis je frémissoy tout de voir mon adversaire Qui trepignoit des pies, qui bouilloit de cholere. Me menaçant tout bas d'un tardif repentir.
liaison, disoit Amour, enten l'autre partie, Et ne conclus devant qu'estre bien advertie : Il faut balancer tout pour juger droltement. Doncques sans t' émouvoir par des plaintes si vaines, Escoute entièrement l'histoire de ses paines. Et voy que cet ingrat m'accuse injustement.
Ingi'at est-il vxayrnent et sans reconnoissance. De me rendre à présent si pau\Te recompense Pour cent mille bien-faits qu'il a reçeus de moy ; J'ay purgé son esprit par ma divine flame. L'enlevant jusqu'au ciel et remplissant son ame D'amour, de beaux désirs, de constance et de foy.
J'ay forcé son désir trop jeune et volontaire. Qui suit le plus souvent ce qui luy est contraire. Et contre son vouloir je l'ay favorisé; D'un de mes plus beaux traits j'ay son ame entamée, J'ay fait luire en cent lieux sa vive renommée, Et (les meilleurs esprits je l'ay rendu prisé.
Je l'ay fiùt ennemy du tumulte des villes, J'ay repurgé son cœur d'affections serviles. Compagnon de ces dieux qui sont parmy les bois; J'ay chassé loin de luy Tardante convoitise. L'orgueil, l'ambition, l'envie et la feintise. Cruels bourreaux de ceux qui font la cour aux rois.
J'ay l'ait par s(>s osfrils ailmirrr sa jpiinnsse, J'ay ii'vi>illi'' SCS sons pii;,'oiii(lis do jinrosso, Hautain ot gonoroux jo l'ay fait dovonir; Je l'ay soiniré loing dos sentioi's du vul'^aire Et luy ay onsoi^'né co qu'il luy falloit faiic Pour au inout de vertu scurcniont iiarvonii'.
Jo luy ay fait drossoi- et la voue ot los ailes Au l)i('u-liouroux scjcun' dos oluisos ininiorlelles; Jo l'ay tenu captif |i(iur le rendre plus franc. Or, si (|ucl(pie douleur luy a livré la gviei'ro, lié! qui sans jiassion ' poui'roit vivre sur terre, Ayant ilcs us, dos nerfs, dos pouluions ot du sang?
L'iiivimildo TIrcliaiii, udUiparcil ci\ prcjuosse, Le preux lils de Tlietis, lumière de la Cioce, Ajax, Againeinnon, peuvent niU^nx se douloir, Car je les ay rendus serfs de leurs prisonnières Et leur ay fait aimer dos simjilcs cliaml>rieres, llahaissant leur orgueil pai- mon divin pouvoir.
Où cestui qui se plaint do sa peine cruelle, Je le tiens sons le joug d'une deïté telle, Qu'il se doit estimer entre tous l)ien-lieureux. Car de si grand' beauté son amour j'ay fait naistre, Que moy, qui suis dos dieux et des liommes le maistre. J'atteste mon pouvoir que j'en suis amoureux.
Pense un petit, Raison, aux thrcsors désirables, Craees, beautez, douceurs et clartez admirables Que tu as vous là haut au cabinet des cieux ; Je ne sçay quoy de plus qui ne se peut bien dire, Reluit dedans ses yeux où je tiens mon empire. Car je n'ay peu choisir throsne plus précieux.
Or de ses yeux divins naist sa peine obstinée, Dans eux sa liberté demeure emprisonnée, D'eux viennent les lourmens si fascbeux à sentir ; Si c'est une prison, prisonnière est mon ame. Car je fay ma demeure aux beaux yeux de sa dame, Et si n'ay pas vouloir de jamais en sortir.
Voila de ses pensers la grand' troupe mutine, Voila les chauds soupirs qui brûlent sa poitrine, Voila l'ardant fourneau dont il est consonuné, C'est de son triste cœur le sanglant sacrifice. '; Mais qui, à l'homme ingrat, fait quelque bénéfice, Recueille mauvais fruit de ce qu'il a semé. »
Ainsi parloit Amour avec grand' violence ; Puis nous teusmcs tons dcu\, attendant la sentence
' Sans souirrance.