PHILIPPE DES PORTE S. XLV
plaire, les ducs de Joyeuse et d'Kiiernon s'eminessèrenl de l'imiter. Los autres seigneurs suivirent leu&exemple; les gentilshommes, secrétaires, pages et laquais de ces derniers les singèrent à leur tour. Les rues étaient donc pleines de gens qui faisaient leurs courses et leurs visites en jouant du bilboquet '. 0 majesté des rois, de quel respect tu frajipes les historiens!
Desportes suivait-il llenii III dans ses escapades nocturnes? Pour conserver ses bonnes grâces, feignait-il de rafolerdu bilboquet? Cela me parait évident, car le madré poêle ne quittai l guère le prince ni le duc de Joyeuse, .^dniiiable induence des cours sur le talent!
Ces royales distractions, par bonheur, étaient loin d'absorber tout le temps de Desportes. L'historien Jacques de Thou, dans ses ; Mémoires, nous le montre occupé d'affaires plus graves. .4yant été lui-même nommé maitre des requêtes, son oncle voulait qu'il se fit recevoir président en survivance. Augustin de Thou occupait cette charge au parlement et ne l'avait acceptée, disait-il, que dans l'espoir de la transmettre à son neveu. Mais Jacques n'aimait ni les sollicitations ni les démarches, et craignait de ne pas réussir. Pendant que l'onde se dépitait, François Chocsne, lieutenant général de Chartres, ariiva fort heureusement à Paris. C'était un homme judicieux, qui avait occupé un emploi dans l'ambassade française, à Rome, quand le neveu y remplissait d'autres fonctions. Ils s'étaient liés tout naturellement. Un jour donc, il vint rendre ses devoirs au président de Thou. Celui-ci, connaissant l'amitié qui existait entre les deux jeunes gens, lui confia son déplaisir. 11 le pria ensuite de voir son neveu, île lui remontrer qu'il avait tort de négliger ses intérêts. Choesne accepta volontiers la commission, persuadé qu'il ferail une action agréable au vieux magistrat, utile à son ancien collègue et honorable pour kii-même.
11 alla donc trouver aussitôt Jacques de Thou, et lui exposa le sujet de sa visite.
— Mon Dieu! lui répliqua l'historien futur, je vous suis fort obligé de votre empressement. Je reconnais aussi la bonne volonté de mon oncle. Mais attendons, je vous prie, un moment ])lus favorable. Vous savez combien les sollicitations me répugnent, combien les assiduités que demandent les grands s'accordent peu avec mon humeur. Ce qu'on achète par des prières me semble toujours trop payé. Or on ne peut rien obtenir de nos jours sans multiplier les instances et les démarches; il faut
I Journal de l'Esloite, année 1585.
XLVI l'IIII.IPrK ItrSI'OKTKS.
plaire d'ahord aux laNdiis du roi, eux soûls disposant de toutes les gnkes (|u'il veut liien dclroyer.
Jacipii'S de Tliuu allait d(''voloi)per ses raisons, mais Clioesne rii'.teiroiiipil :
— Moins on sait ju'oliler du temps, plus on craint de le perdre. Si vous jugez les sollicitations malséantes pour votre dignité personnelle et pour votre cliaige, si vous appréhendez ini échec, laissez-inoi l'aire. Vous connaissez Philippe Desportes; vous n'ignorez point qu'il est de mes parents et de mes amis; vous savez en outre quelle iniluence il exerce sur le duc de .loyeuse, qui lui-même est tout-puissant auprès du roi, dans les alfaires relatives à la magistrature. Eh bien, ils seront charmés l'un et l'autre que je les emploie à vous faire obtenir ce (pu' vous souhaitez.
(;omme il achevait ces mots, il alla en droite ligne chez le poëfe diplomate, qu'il Irotiva sur le point de sortir, avec son portefeuille sous le bras, ni plus ni moins qu'un ministre : le duc de .loyeuse l'attendait pour travailler. Choesne le tira ini peu à l'écart, lui dit ce qui l'amenait; l'opulent rimeui' pi it note de sa requête, sans lui faire la moindre objection, et, comme ceci avait lieu le matin :
— Venez tantôt diner avec moi, dit-il au solliciteur jiar procuration; je vous instruirai de ce qui aura élé fait.
Choesne ne manqua point au rendez-vous : il apprit alors avec étonnenient que l'affaire était conclue.
11 se lu\ta d'en avertir Jacques de Thou, que sa diligence et la prompte solution obtenue par Desportes surprirent à son tour. Il regretta de n'avoir fait aucune démarche auprès du jeune seigneur et de son conseiller, ne fût-ce que dans un but de )iolitesse. Il exprima son repentir à Choesne, ajoutant (pi'il ne pouvait assez reconnaître un aussi giand service.
Et sur-le-champ il alla trouver Desportes, s'excusa de n'avoir point fait lui-même sa demande et attribua son relard au zélé de Choesne, qui l'avait prévenu. Le poëte ne souffrit point qu'il se disculpât plus longuement et lui répondit avec une certaine grandeur d'àme :
— Vous êtes, je le sais, du nombre des personnes auxquelles il sied mieux de témoigner leur reconnaissance pour les bons offices que de prendre la peine de les solliciter. Quand vous m'avez employé pour vous auprès du duc de Joyeuse, soyez sur que vous nous avez obligés l'un et l'autre : on se fait honneur, dans des occasions pareilles, quaml on rend service à un homiiie de mérite.
l'il ILII'PK IiK?P Or.TF.f. XI.VII
Do Tliou pria le gracieux auleiir de le mener aussitôt riiez le duc de Joyeuse, pour le l'emercier.
— Vous ne le trouverez point, lui répliqua Desporles. il vous a d'ailleurs obligé de si bonne grâce, qu'un remercinient précipité lui semblerait peut-être importun. Le duc ne trouvera pas mauvais que vous y mettiez moins de promptitude.
Sur ces entrefaites, le duc de Joyeuse partit pour son gouvernement de INormandie, où il se rendait chaque année aux têtes de Pâques. 11 fut convenu que l'on attendrait son retour.
Cependant les protecteurs de l'habile écrivain allaient jiérir l'un après l'autre d'une mort tragique. Le 20 octobre i'i,8~, le duc de Joyeuse fut fait prisonnier â la bataille de Contras et tué de sang-froid par deux capitaines réformés. Il avait lui-même, quatre mois auparavant, lait massacicr cinq cents huguenots, qui s'étaient rendus à condition d'avoir la vie sauve' : son crime retombait sur sa tête. La nouvelle de sa fin prématurée accabla Desportes, suivant Jacques de Tliou. Il éprouva le besoin de fuir le | monde, d'aller dans la solitude chercher des forces contre la don- ^ leur. II se retira donc à Saint-Victor, chez .Antoine P.aïf. Ce der-i nier poêle, admirateur passionné des Grecs et des Romains, possédait au faubourg Saint-Marceau une maison où Charles IX lui avait plusieurs fois rendu visite, où Henri 111 et le duc de Joyeuse avaient établi une sorte d'académie, moi'tc en bas âge pendant les guerres religieuses-. C'était un asile tout à fait convenable pour un auteur. De Tliou, reconnaissant de la bonne giàce avec laquelle le défunt l'avait obligé, vint y voir Desportes et mêler sa tristesse aux regrets de l'ingénieux courtisan. Le roi était tombé dans un profond chagrin : un mignon toutefois lui restait, un peu mùr sans doute, mais agréable encore; toute sa tendresse se reporta sur le duc d'Epernon^.
.Notre poète ne semble pas avoir recherché la protection du jHiissant favori. .Aucun morceau ne lui est dédié, n'atteste un efl'ort pour lui plaire. 11 avait du exister entre les deux amis du prince une rivalité qui ne permettait pas de les courtiser ensemble. Et Desportes, ayant suivi la fortune de Joyeuse, se trouvait sans doute paralysé après le drame de Coutras. 11 n'eut
< A Saiiil-Maixent, le 28 juin 158".
- Colletel, Vie mamisciite d'Antoine Bu'if.
"• « Les nouvelles de celle mort et roule arrivées, le roy en a fjil un grand deuif, même n'a pas voulu ouir les genlilsfiommes, qui lui éloienl envoyés de ta part du roy de Navarre, pour recevoir tes excuses de ce qui s'éloil passé, et, après avoir repris ses esprils, if a Tiil présent a M. d'Kjiernon de Inule la dépouilfe du défunt, je veux dire de tamiianlé et sriuvernement de Normandie. » Pasquini-, lettre viv du lirre IL
XLVIII PHILIPPE DESPORTEf:.
giu^rp lo temps d'aillours de faire volle-faco, quoiqufi nos iiionvciiioiits s'cxà'utont trés-vilc dans les cours. Le duc no larda point à voir iiàlir son étoile : il avait trente-cinq ans, c'était heaucoup iiour un mignon : le roi se dégoûta enfin de ses cliarmes, et le duc de Guise lui persuada qu'on avait surtout élevé des barricades en haine de sou favori. I»'l':pernon fut sacrifié, n'échappa même à la mort que par son courage et ses jiromptes décisions.
Suivant un manuscrit de la bibliothèque nationale, les troubles du mois do mai 1588 nous auraient fait peidre un document de la plus haute importance. .Notre auteur écrivait en rhifl'res, c'est-à-dire en signes à lui comuis, les faits et gestes de Henri 111; i)endant l'insurrection, il cul peur cl brilla le précieux ouvrage. 11 aurait éclipsé les autres renseignements (pio nous possédons, ceux-ci étant rédigés par des hommes qui n'avaient lias vu de leurs projires yeux, comme le poète'.
l'.e fut alors que le dernier se retira dans son abbaye de lîonport, en Normandie, le plus avantageux de ses bénéfices. Il é|)rouvait par moments à la cour des lassiluiies extrêmes : elles lui faisaient regretter la campagne, elles tournaient ses yeux vers les sereines beautés de la nature et la calme existence de la province. Dans son aflliction, il soupirait alors des vers pleins d'attendrissement et de mélancolie.
0 champs phisans et doux, û \ie lieuicuse el sainte,
Où, francs de tout souci, nous n'avons point de crainte
D'élre accaljtés en Ijas, quand, plus amljilieux
Et d'Iionneurs et de biens, nous voisinons les cieux !
Où nous vivons contens, sans que la chaude rage
D'avancer en crédit nous Ijnde le courage -;
Où nous ne craignons point l'elfort des iiiédisans,
Où nous n'endurons point tant de propos cuisans,
Où nous n'avons souci de tant nous contrefaire
Et ployer le genou, même p. noire adversaire ;
Où tant de vains pensers, d'erreurs, d'aflections.
De veilles, de travaux, d'ennuis, d'ambitions,
Ile gênes, de regrets, de désirs, de misères.
De peurs, de désespoirs, île fureurs, de colères.
De remords inhumains et de soucis mordans,
Comme loups all'amés, ne nous rongent dedans.
Nous jaunissant la face; et la dépite envie
D'une seule douleur ne trouble notre vie.
Ce tableau annonce un homme qui a souffert, et l'auteur, avec
< Volume 661 des manuscrits de Dupuy, ayant pom- litre: Hecueil d'iiiieedoles Urées de lu mnve.rsution de divers yrunds personruif/es- - Cnurage, au seizième siècle, élail synonyme de cinir.
PHILIPPE DESPnmES. XL1\
son imagination poétique, lievait désirer prendre sa relraito. Jacques de Thon, qui le connaissait bien et qui le fréquentait alors, comme nous l'avons v\i, nous apprend qu'il réalisa son vœu à cette époque '.
Vf
Mais il ne jouit pas longleni])S de la douce nonchalance où il était parvenu à se plonger. Le 2 août 1589, le roi, qui venait t de quitter sa chaise percée, reçut dans le bas-ventre un coup mortel, avant même qu'il eût pu rattacher son hautde-chausse. La guerre civile éclata dans toute sa fureur : la Ligue et Henri IV se disputèrent la Fiance. Jugeant douteux le succès du roi de Navarre, Desportes fit cause commune avec ses antagonistes. Sans les deux victoires d'Arqués et d'ivry, remportées peu de temps après, la maison de Bourbon n'aurait effectivement jamais succédé aux Valois". In hornme qui possédait tant d'abbayes ne pouvait d'ailleurs se déclarer pour les huguenots. In dernier motif rangea le poète sous la bannière du parti catholique. C'était sa liaison avec le sieur de Villars, qui occupait h; ; Ildvre-de-Gràce, où l'avait installé son parent le duc de Joyeuse. ' Desporles l'avait, selon toute vraisemblance, connu dans la société de son protecteur.
La première conséquence du choix presque inévitable fait par ^ lui fut que les calvinistes saisirent toutes ses abbayes. Le monastère de Bonport ne put même lui servir d'asile. .Avant la fui du mois d'août l'armée royale envahissait la Normandie, parvenait sous les murs de Rouen. Un nommé Itollet, gouverneur du Pont-de-l'Arche, auprès duquel était situé Bonport, livia aussitôt la place au Béarnais'. Pour n'être point captuié parles huguenots, le poète dut prendre la fuite, et n'eut que le tenip?; de se mettre en sûreté derrière les canons de Villars.
Le futur amiral était lier, emporté, brave, ambitieux et hon-
< « Lorsque le duc de Jo. euse eut élé tué, à la b.itaille de Coutras, Tes- i portes quitta la cour et se remit à l'étude. Ce fut alors qu'il travailla à sh 1 j/uaplirase des l'saumes. en vers français, ouvrage Irès-eslimable. » Histoire universelle, livre CLXXXV.
2 « Toutes les chances étaient pour la Ligue, el pas une pour le Béarnais. » Histoire de France, par M. Jliclielet, t.X, p. 5.ï5.
5 L'Estoile, Joitrnul de Henri IV.
L 1' II I M p r F, n !■: s r o u t f. s .
nt'^lp ♦. Poiit-i^lrc niaiiqnail-il de fmpsso, roninie tous les hommes dp ce caractère. I/admit rinirur sut l'aiiprivoiser, le dominer, le conduire. Vill:iis avait l'ail .sur mer des prises considérables : il (d)lenait elia(|ne année de la Ligne des sommes imjiorlanles, |Mini- rester lidéle an parti. Ses eollVes |)leins ne le laissaient manquer ni d'iiomnies ni de liàlimcnts. .Aussi voulait-il élever sa fortune le plus haut iiossilde, et noire auteur ne l'en dissuadait pas.
In jour donc, les Rouennais furent bien sur])iis de le voir remonter la Seine avec une ^'alére et quinze vaisseaux armés, (pii portaient quinze cents soldats. Il lit descendre mille hommes dans une ile, d'où l'on pouvait canonner Rouen et où les intrus se fortifièrent. I.e duc de Mayenne, généralissime des troupes catholiques, fut obligé d'accouiir; un gentilhomme alla de sa part demander au hardi capitaine le motif de cette invasion menaçante. Villars répondit qu'ayant éié leurré par maintes promesses et désespérant de leur réalisation, il avait pris les armes pour se faire sa ])art 11 exigeait en conséquence le gouvernement de Rouen et la lieutenance générale de .Normandie, sans quoi il se joindrait aux royalistes. Force fut de lui accorder les titres et avanlages qu'il sollicitait d'une manière si belli- (pieuse. F.n juillet l.'iOl, le hautain jiersonnage entra donc dans ila ville, non jias comme un protecteur et un chef régulier, fimais comme un véritable conciuérant. Desportes s'y installa ^ près de lui pour le diriger-. Le bruit courant d'ailleurs que le prince calvinisie reparaîtrait bientôt sous les murs,-:,îvec des lansquenets allemands, Villars se liàta de faire des préparatifs. Pendant qu'on amenait des vivres, abattait les faubourgs, rassemblait de nouveaux soldats et augmentait les fortifications, la rumeur populaire l'accusa de nouer des intelligences avec le cardinal de Bourbon, qui présidait le conseil du roi, et d'em- )>loyer pour ces manœuvres Philippe Desportes. On prétendait que plusieurs conférences avaient eu lieu entre le poète et un abbé de Saint-.\ubin, émissaire des aniiligueurs. L'affaire avait même été portée si loin, qu'on avait pioposé en plein conseil de rendre à Desportes ses bénéfices et abbayes : mais, ceux qui les occupaient ayant refusé de s'en désaisir, l'auteur diplomate rompit avec dédain les négociations. Une belle idée qu'on avait
* Économies royales, t. VI. — Chronologie novenuire de Palma Ciyel.
ï « Il avoit pour con.'seil auprès de luy Philippe Desportes, abbé de Tyron, docte personnage, qui tenoit sa fortune du feu roy. » Palma Cayel, Chronologie novenuire- Ce rOle valut à Desporles, dans la snlire Ménippée. quelques railleries ppu mordanti s.
l' m LIPPE ri E s PO n TES. i.i
Ij (le croire qu'il prèlerait les mains à un traité où l'on ne tiendrait pas compte de ses intérêts! II en f,'arda même un vif ressentiment, et montra depuis <■■ ce que peut un homme de conseil, quand il rencontre un liomitie d'exécution '. »
lue partie de ces manèges s'étant divulguée, le peuple jeta les hauts cris, et un rassemblement eu lieu devant la porte ilu négociateur. On disait qu'en ce moment même il était réuni avec deux évêques, entrés dans la ville sous un faux costume; que ces trois personnages, autorisés par Villars, se concerlaieni pour livrer Rouen aux hérétiques. On voulait donc saisir les deux agents mystérieux, afin de les expulser. Mais, comme on ne les trouva point, l'émeute s'apaisa, le poêle diplomate en fut quitte pour une alerte un peu vive. Les incidents du siège qui commença bientôt après doimèrent une autre direction aux pensées de la foule.
Celte affaire n'ayant pas réussi, le gouverneur et son conseiller intime déployèrent une vigilance d'autant plus grande : des subalternes ne ift)uvaient-ils pas concevoir un plan analogue et l'exécuter dans l'ombre? Stimulé par Desportes, Villars prit à sa solde un avocat nommé Mauclerc et le chargea d'espionner les royalistes, en affectant de partager leurs ojunions. Le faux fière se glissa dans leurs conciliabules et obtint coimaissance d'une intrigue, qui avait pour but de livrer aux assiégeants la porte Cauchoise. In huissier des comptes, un procureur et un sergent mililaii'e, se trouvaient parmi les meneurs : sur l'accusation du mouchard, ils furent arrêtés, mis .à la torture et conilamnès par un tribunal à être pendus, sentence que l'on exécuta le 4 janvier L'iO^, quelques semaines après la tentative échouée de Villais et de Desportes. Le 7, une proclamation menaça de la même fin quiconque faroriserai! en aucune sorte le part' de Henri (le Bourbon. 0 justice humaine, voilà ton impartialité!
I.e roi vint à plusieurs reprises commander lui-même le siège. Mais les deux chefs, car on peut qualifier ainsi Desportes, avaient si bien organisé la défense, que la ville demeura imprenable. La lutte qu'ils soutinrent forme, avec les batailles d'.^rques et d'ivry, avec les opérations sous les murs de la capitale, l'un des faits militaires les plus importants qui aient signalé cette longue campagne.
Villars et l'ingénieux abbé cejiendant se mettaient en garde contre la mélancolie. Entre deux attaques des royaux, comme lin disait alors, entre deux sorties du vaillant ra|iilaine, ils fai-
I P.nhiKI r,;ivp|.
Ml PIIII.IPI'E nESl'OKTES.
saii'iil lioimo cli^i'o, ils se liviaii'iil aux iiasse-lpni|is d'ainoiir. Desportes avail séduit Jadis, sans ell'orts surluiinains, une des jeunes personnijs que Catherine de Médicis réunissait en galant cénacle, jiour lui seivir à plusieuis fins. Elle était afjiéable, spiiituelle et |iassiounée. De son comnicree avec le poêle résulta >ine lille. Ne pouvant la mettre au monde chez la reine, mademoiselle de Vilry alla, un matin, accoucher dans le faubourg Saint-Victor, et, le soir, pour ménager l'opinion |)uhiitiue, se trouva au bal du Louvre : elle y dansa même, et l'on n'aurait pas deviné sa faiblesse, sans une iierte de sang qui lui ])rit. On croyait alors qu'une ceinture, mise en contact avec l'image de sainte Marguerite, dimiiuiait et abrégeait les douleurs de l'enfanlemcnl. La joviale pécheresse disait que les femmes légitimes pouvaient s'en passer, puisqu'elles avaient le drditde crier à pleine jioitrine; mais qu'elle était nécessaire aux filles, (pii n'osaient pousser un pauvre héUis' ! Cette incartade, suivie pro- { bâillement de jibisieurs autres, ne l'empêcha pas de trouvei' \\n mari : elle devint madame de Simiers *.
Or, pour se distraire pendant le siège, Desportes avait emmené avec lui cette fringante maîtresse. Elle cultivait la lilléralureà sa manière; les idées lui venaient facilement; mais non les rimes. Elle envoyait donc sa prose à l'abbé de Tiron pour qu'il la mit en vers. Elle ne put se romiire aux exigences du inélre (pi'aprés avoir atteint sa quarantième année. Lorsqu'elle s'enferma dans la ville de Houen, elle n'était point encore parvenue à cet âge respectable, (pii. loin de la corriger, augmenta la vf-rve de son esprit et l'ardeur de ses passions". Villars. voyant tous les jours cette leste et provoquante personne, ne put .s'abstenir du péché de convoitise; madame de Simiers n'ayant jias la moindie envie de se montrer cruelle, l'accord fut bientôt fait : Desportes en pensa ce qu'il voulut. Comme on partage les provisions pendant une famine, les deux riva\ix se partagèrent les bonnes grâces de leur divertissante compagne. Fut-ce alors, ou dans une occasion semblable, que le poète écrivit le sonnet .suivant? 11 a pu éprouver plusieurs fois la même déconvenue.
Prince, à qui les destins en naissant m'ont soumis. Quelle fureur vous tient d'aimer cette inlidéle? 1,'air, les tlolset les vents sont plus arrilés quelle. Puisse une telle erreur troubler mes ennemis 1
> Tallemant des P.éaux.
5 Louise de l'Iliîpital-Vitry (c'était son nom de demoiselle) fui épousée par Jacques de Simiers, grand ma. Ire de la gjirde-robe du duc d'Alem-on. 3 Tallemanl des Réaux.
PHILIPPE DESPORTES. IJII
Son œil, par qui tant d'heur vous est ore promis Abusa mon esprit par la même cautelle; Ce corail souriant, qui les baisers appelle. Mille fois ses trésors à souhait m'a permis.
Comment psul en l'aimant votre àme être assurée? Me laissant pour vous prendre, elle s'est parjurée; Ce cœur, qu'elle dit vùtre, était naguère à moi.
Elle eut pour me dompter toutes les mêmes armes : C'étaient mêmes serments, mêmes vœux, mêmes larmes. Vous pourrez-vous lier à qui n'a point de foi'?
Rouen ne capitula pas aussi vile que inatlaine de Simieis. 1/audacieux courage du gouverneur et la circonspection de Desportes rendirent la lutte sanglante. Le roi lui-même y courut, eu mainte occasion, les plus grands périls. Convaincu enfin qu'il n'obtiendrait pas l'avantage, il résolut de traiter. Dans la cuisine de Villars régnait un certain I.afont, qui avait antérieurement présidé à la manœuvre des casseroles chez le duc de Sully. Le judicieux ministre ne dédaigna point de l'employer, l'auto d'un plus nuljle inicrmédiaire. Le chef consulta madame de Simiers : la co(juette, toujours facile, lui promit son aide et olttint en efl'et l'assentiment de ses deux jirotecteurs peur ouvrir des négociations. Elle s'ennuyait sans doute d'un internement volontaire qui ne finissait point. Après quelques relards, Sully vint à deux lieues de Rouen, chez un nommé Saint-Bonnet, d'où on l'introduisit dans le fort Sainte-Catherine. Pendant cinq jours, il eut avec le gouverneur de secrets entretiens. « La plus grande difficulté ne roulait pas sur l'intérêt, nous apprenil-il lui-même; Villars cherchait moins à satisfaire de cupides intentions qu'à obtenir la ceititude que le roi, en traitant avec lui, ne désirait pas simplement gagner un chef-lieu de province, mais voulait s'attacher un homme capable de le servir et animé envers lui des meilleures intentions'. » Les négociateurs finirent par tomber d'accord, mais le ministre, n'ayant pas de pleins pouvoirs, dut retourner auprès du roi et obtenir son assentiment.
11 revint au bout de quelques semaines, en plein jour et avec itrie sorte de pompe : Villars avait fait préparer pour lui et sa suite la plus belle liôtellerie de la ville, où il fut traité splendidement. Un de ses gentilshommes alla visiter de sa part le gouverneur. Desportes et madame de Simiers : sa politesse lui fut aussitôt rendue; on le pria de se reposer lout le jour et on lui dit
' Économies roijntes, t. il, p. 270, édition de 1145.
Mv riii LiriT. nr-si'OfiTF, s.
{Hi'on rnlicrail. le loiuloninin en (■(iiilritMicos. Miiis, le soir iik'iiio, \c nialiii poëlo aniva chez le duc : il lui appiit que siin alisonco avait failli loiil [((MmIic. Un envoyé de l'F.sjjasne et mi émissaire de la Lifjiie étaient venus faiie des ijropositions au coinniaiidanl. 11 y aurait iioid-ètre céilé, si des letlr(>s tort vives n'eusseul exercé une influence contraire, l'une écrite par le cardinal de Itourlion au gouverneur; l'autre par le marquis de Vitry à madame de Simiers, sa sœur; la troisième par l'évéque d'Évreu'i, du Perron, au courtois di|)lomate qui l'avait lancé dans la carrière, l.e prélat ne lui parlait qu'avec un ton d'extrême dèlërenée; nos lecteurs, l'ayant vu débuter sous le patronaf,'e de Desportes, n'en seront point surpris. L'abbé montra ces pièces au duc, le mit en garde contre les emportements de Villars, prépara le succès de l'entrevue ])ar d'habiles conseils.
Sully ti'ouva le rude ca]iitaiue moins bien disposé (|ue la première lois. Mais il ne tint pas compte de ses airs superbes et alla droit au fait. Le commandant exigea pour lui la dignité d'amiral, que lui avait octroyée l'Union catholi(pie; le gouvernement de Rouen, de son bailliage et du pays de Caux, sans être soumis à l'autoiilé du gouverneur de la province; une somme de cent vingt mille livres et une pension annuelle de soixante mille; la restitution de Fécamp, livré aux huguenots par liois- Rozé, qui l'avait conquis ])our la Ligne avec une audace prodigieuse, mais que l'ingratitude de Villars lui-même avait. jctidans le parti contraire. Enfin, le vaiUant lutteur demandait que l'on mit à sa disposition les abbayes de .lumiéges, ïiiMjn, lioniiorl, la Valace, Saint-Taurin et Montiviliers. La dernière devait enrichir une sœur de sa maîtresse. Tiron et BonporI revenaient de droit à l'ancien titulaire, qu'on en avait dé|)(iuillé. Villars comptait sans doute lui oll'rir les trois autres monastères, pour le dédommager des bénéllces saisis par les ligueurs, ipu^ ■ les propriétaires actuels ne voulaient point lendre
Comme le duc de Montpcnsier, gouverneur de .Normandie, avait droit de juridiction sur le bailliage et la ville de llouen, sni' 1.; jiays de ('.aux, et ne pouvait en être dépossédé sans son aveu ; comme la dignité d'amiral appartenait au duc de lîiron et que J'écamp avait été remis entre ses mains, le secrétaire d'Ktat .se vit obliger d'interrompre la négociation. Le prince devait êlre consulté sur ces articles. Pendant que l'on attendait sa décisi(!ii une foule de contre-temps et de manœuvres faillirent encure annuler ce travail de Pénélope, l'n des meneurs fut même pendu à une croisée de l'hôtel qu'habitait Villais. 11 fallait que Firs- ))ortes, madame île Simiers, Lafont, Iravaillassent perpèluelle-
PHILIPPE HESPOr.TES. IV
ment à calmer le fowsuoux amiral '. I.p ronseiitemoiit du Béarnais étant arrivé enfin, on dressa un traité dans les légles, et il l'ut convenu que Henri IV ferait une entrée solennelle à Ronen, après avoir pris possession de la cajiitale. Sully se liàta de l'aller rejoindre, pour franchir avec lui les barrières.
Avant de s'y installer ofticiellement, le Bourbon était déjà maître de Paris. Le duc de Mayenne avait dû fuir à Soissons, et le parti royaliste dominait dans la ville. Aussi le 18 mars 1594, le prince envoya-t-il le frère de Desportes saisir tous les meubles que le duc avait laissés derrière lui : le sieur de Bévilliers, muni d'un bon passe-port, enleva jusqu'aux petits tableaux et menues bardes, lien fut récompensé libéralement par le souvelain, qui lui doinia commission d'aller remontrer au duc de Mayenne qu'il devrait cesser la lutte et ne pas se faire ensevelir sous les ruines de la France. Cette note de VEsloile- provoque la curiosité. Oh se demande si Thibaut Desportes avait, contrairement à son frère, ceint l'écharpe royaliste dès les débuts, ou si le poète l'avait expédié sous les murs de Paris, comme un agent fidèle, pour soigner ses intérêts. On aperçoit ou on devine une finesse dans tontes les actions du madré politique.
Le '■2'2 mars, le roi entrait à Paris. Bientôt après Villars proclama son autorité sur la grande place de Rouen, au son de tontes les cloches, au bruit d'une imposante canonnade, l'ne lettre du roi, où il le nommait son cousin, le pressait de venir à la cour. Mais le fier capitaine ne voulant y paraître qu'en grande pompe, ses apprêts retardèrent son voyage. 11 se rendit enfin au Louvre, ennnenant avec lui plus décent gentilshommes, dont ([uelques-uns appartenaient à la première noblesse de France, et il éclipsa tous les autres seigneurs. Pour ses bons offices. Desportes obtint une grasse abbaye et plusieurs autres dons^. Il ne se laissait jamais oublier.
11 ne fit qu'une perte, mais elle l'attrista sans doute for( peu. Madame de Simiers, voyant la splendeur de l'amiral, lui donna décidément la préférence. Elle le brouilla mémo avec Desportes, en lui disant à l'oreille que, si on les voyait toujours ensemble, on le croirait mené par lui et le jugerait même incapable de lieu faire sans le malin abbé. Ses cajoleries, ses manières vives et piquantes, sou entretien spirituel, poussèrent jus(|u'à l'exaltation l'amour de son impétueux chevalier. Mais ce tiiomphe ne
' On peut liie dans Sully loule ceUe longue histoire. - Journal de Henri IV, année 159*.
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dura guère. Le vaini[uiMir il'lviy ii'('l:iit |i;is Ikhmiuc Ti laisser dans l'inaction un capilaiiic si iiiliépiilc. Drs le, tniiinicncuinonl lie l'année suivante, il le jilava en l'ieardie pour tenir tète aux Espagnols, avec les ducs do Bouillon, de .Nttvers et de Saint-Paul. C'était là que devait se terminer sa comte et luillanle carrière. Les généraux ayant marché, jjcndant le mois d(; juillet, au secours de Dourlens (|u'assiégeail Fuenlès, Itouillon gravit une colline ])om' examiner le camp ennemi. Grande fut sa surprise de voir l'armée entière s'avancer en ordre île lialaille à sa rencontre. Il envoya aussitôt un genlilliomiii(> |irier \ ilhii> il(le secouiir. L'amiral, qui ne connaissait point l'iiésilation, arriva bride abattue. Son associé lui dit alors qu'il fallait arrêter l'ennemi jiar une charge furieuse. Villars saisit l'occasion, se précipite avec ses cavaliers sur les l)andes espagnoles. II met en déroute un escadron de six cents honnnesqui lui barrait le passage; mais, n'étant point secondé par son collègue, il a hientcM l'ariTiée entière sur les bras. Le vaillant capitaine ne songea même i)oint à la retraite; el, ]iendant que son escadron fuyait, il soutint avec ini petit nombre ilc braves une lutte follement héroïque. Knveloppés de toutes parts, ils furent tués ou faits prisonniers. Des iSapolitains saisirent l'amiral, qui leur offrit cinquante mille écus pour sa rançon : mais un capitaine espagnol, nommé Contreras, ayant voulu leur enlever cette proie et n'ayant pu y réussir, frappa le vaincu de son épée : d'autres imitèrent son exemple, et Villars londia percé de coups; fin déplorable [lour un homme si habile et si énergique*.
Tallemaiit des lîéaiix affirme qu'avant de partir pour Dourlens Villars baisait un bracelet de cheveux qui lui venait de sa maîtresse. Comme le duc de Bouillon blâmait cet enthousiasme excessif à l'égard d'une personne très-légère, le fongueux seigneur lui répliqua : « S'il faut parler sans détoui', je crois en elle, comme je crois en Dieu ! » Après la mort du vaillant amiral, madame de Simiers n'en poursuivit pas moins le cours de ses aventures galantes.
' Suivant l'Esloiie, la lancune ne fut pas étrangère à cette catastrophe : (I La haine que lui portoienl les Espagnols, dil-il, pour avoir autrefois été des leurs el n'en être plus, ayant pris le parti du roi et abandonné celui de la Lijue, fut la vraie cause de la niort de ce seigneur Irés-valeureux. »