PHILIPPE DESPORTES
YII
Plus heureux que Villars, Desportes s'était retiré dans son abbaye de Bonport. Là, au milieu d'une douce quiétude, il reprit sa traduction dos l'saumes. L'interprétation du texte sacré ne l'absorbait pas entièrement : deux jeunes femmes annotaient, dit-on, ses vers, madame Patu et madame d'Aigrontin '. II faisait aussi des voyages ta la cour et y prenait part aux fêtes royales. Dans une de ces visites, le Béarnais lui dit un jour, avec sa libre gaieté, devant la princesse de Conti : «Monsieur de Tiron, il faut que vous aimiez ma nièce : cela vous ranimera et vous fera produire encore de belles choses, mioique vous ne soyez plus jeune. « La princesse répliqua non moins librement: « Je n'en serais pas fâchée, je vous assure; il en a aimé qui étaient de meilleure maison que moi. » Elle entendait Marguerite de Valois, l'abbé passant pour avoir été au mieux avec elle, avant qu'elle fût reine de France ^.
Les provocations d'ailleurs ne manquaient pas au riche bénéficiaire; mais, toujours clairvoyant, il ne se faisait point illusion sur les motifs qui inspiraient les aimables coquettes. L'une d'elles, le poursuivant de ses agaceries intéressées, le viens poète calma son ambition par un charmant sonnet :
Ah ! je vous entends bien ! Ces propos gracieux, Ces regards dérobés, cet aimable sourire, Sans me les décbiffrer, je sais qu'ils veulent dire: C'est qu'à mes ducatons vous faites les doux yeux.
Quand je compte mes ans, Tithon n'est pas si vieux ; Je ne suis désormais qu'une mort qui respire; Toutefois votre cœur de mon amour soupire, Vous en faites la triste et vous plaignez des cieux.
Le peintre éloitun sot, dont l'ignorant caprice Nous peignit Cupidon un enfant sans malice, Garni d'arc et de traits, mais nu d'accoutremens.
' .\ussi trouve-t-on dans le pamphlet qui a pour litre : BililioMque de madame de ilontpensier, le passage suivant: —Article 73. Psaumes mis en rimes par Philippe Desportes, revus et corrigés par madame Patu, avec les annotations et sonnets de madame d'Aigrontin.
< Tallemant des Itéaux.
l.viii i> II 1 1. 1 1' !■ !•; Di-.srop.Tics.
Il lalloil |H)m- i'ai((ii(iis une lioiiise lui i)enclre, l.'liahiller dir iliiii|Uaiis. el lui faire répandre Uubis à i)lfinus main.;, piTlcs t'I (iiaiiians.
Ainsi lion ne tro\ililait la liiciililc ilc son ospril ou In calme do son àme. II diiminail les r\c'iicnients, (lairait les ]iiéges el savait toujonrs se lendic aiis>i lieiireux (juc jiussilile. l'ii de ses amis inlimes, Jacques de Monleieul, a parfaitement déciil son invariable sérénité :
l,'ài,'e l'y convianl, guidé par la raison. Il changea doucement la cour à sa maison, Port de félicilé aux autres non commune. Jamais homme n'usa des biens de la fortune Sagement comme lui. Tranquillité d'esprit, Dont on a tant parlé, dont on a tant écrit. Que chacun cherche tant, que persoime ne Ireuve, Vrai nectar qui rend dieux les morlels qu'il abreuve, riouce paix de nolie àujc, à bon droit avois-lu Choisi pour la demeure une si grand' vertu. Jusqu'au dernier soupir, celle compagne chère Ne l'abandonna point ; avec elle sa mère, La bonne conscience, éloit à son coté.
Ses Psaumes, dont il avait publié une soi:;-3nlaine à Paris, cbez Mamert Pâtisson, dès 1592 et pendant le siège même de Uouen ', furent terminés en 1,'ift,^: on les réimprima en l.'JiJS et ItJlU-. Du lîadier vante beaucoup l'e.vactitude de la version; je ne le contredirai pas, mais le style ne mérite certainement aucun éloge. Avec la meilleure volonté du monde, je n'ai pu dé- ( Duvrii' une slropbe élégante ou remarquable dans tout le voluuie. l.'ûge avait de bonne lieure répandu ses ombres sur le talent du poète et rassomljlé aiitoui- de lui ses broiiillanis. Ses amis, ses protégés, ses connaissances, llaltèrent ses oreilles de leur complaisante apiirobation; de Tliou, dnns son II sn'ir un rerselle, Tessier, Sainle-.Marlbe, exagèrent la valeur de ces stances caduques. D'aulres murmurèrent tout bas un jugement plus vrai, comme Du Perron. Le baulain Malherbe exiirinia son avis d'une façon brutale.
Un jour qu'il dinait chez Desportes, avec le neveu de cdni-el, el que le potage se trouvait déjà sur la table, le vétéran lui parla de ses Psaumes et voulut lui en oll'i ii' un exemplaire. Comme il se disposait à l'aller chercher, le Normand l'arrêta loul court :
1 Bibliothèque françoine, de l'abbé Goujel, l. XIV.
- Denis Caigniel, musicien du marquis de Villeroy, les u.il m n.usique à plii'iieurs parlies; son linvail fui impiimé cbe/ l'ierre Dali inl. en 1C07.
PHILIPPE DESI'ORTES. MX
«Laissez, laissez, lui dit-il, voire potage vaut mieux que vos Psaumes. » Desporles ne releva point cette grossièreté, mais ne souflla mot pendant tout le repas : au sortir de table, ils prirent congé l'un de l'autre et ne se revirent jamais. L'éplucheur de syllabes n'en fut pas quitte pour cette rupture. La verve moqueuse de Régnier lui inspira im désir de vengeance qu'il no put comprimer : l'ennemi mortel des enjambements reçut en pleine poitrine la neuvième satire, qui a d'ailleurs l'importance d'un manifeste littéraire. L'auteur y dit de notre poète :
Or, Piapin, quant à moy, je n'ay point tant d'esprit.
Je vay le grand chemin que mon oncle m'apprit.
Laissant là ces docteurs, que les Muses instruisent
Kn des arts tout nouveaux; et s'ils font, comme ils disent,
Ile ses fautes un livre aussi gios que le sien.
Telles je les croirai quand ils auront du bien,
Et que leur belle Muse, à mordre si cuisante.
Leur don'ra, comme à luy, dix mille écus de rente,
De l'honneur, de l'estime, et quand, par l'univers,
.Sur le luth de David on chantera leurs vers;
Qu'ils auront joint l'utile avec le délectable.
Et qu'ils S!,auronl rimer une aussi bonne tahle.
Mallieibe n'osa faire bàtonner le neveu d'un homme influent, comme il avait fait rouer de coups le poêle Berthelot, pour se venger d'tme parodie '. Sa colère s'épancha sur les œuvres mêmes, et, d'une main crispée, il barbouilla tout un exemjilaire de ses notes critiques ou soi-disant telles. Ce grifTonnage passa dans la bibliothèque du fameux Balzac, puis dans celle du président Bouhier : il se trouve maintenant à l'hôtel Mazarin. Charles .Nodier en possédait une copie. Les remarques du lourd (lédant n'ont aucune valeur. Il s'en exhale un parfum d'épicerie, une odeur de savon et de suif, qui dénote la vocation réelle du censeur: pourquoi Malherbe n'a-t-il point trùnc dans un comptoir, ne s'est-il point prélassé dans une arrière-boutique?
Mais, si l'école des arrangeurs de mots ne traitait pas bien notre poète, les marques de déférence ne lui manquaient point : on l'en obsédait même, comme la plupart des hommes illustres. On lui apportait une foule d'ébauches, qu'on le ])iiait i\^ juger, avec la ferme espérance qu'il les trouverait admirables. Un avocat lui ayant ainsi confié un gros poème, le malin abbé liansmil la tache à son neveu. L'auteur disait dans un endroit :
Je bride ici mon Apollon.
' Observations de Mén.ige sur les poésies de Mnllierbe. p. S17.