I.X PHILIPPE DKSPOP.TES
Iti'gnior, suivant lo tr-inoignage do Tallcmaul ilos Rôaux, iVrivit à la marge ;
Faul avoir le cervoau bien \ ide Pour brider des Muses le roi ; Les dieux ne portent point de bride.
Mais liieu des ânes comme toi.
Qurlijuc temps apiès, le rimeur vint cliorclier son œuvre, que rtes|)ortes lui remit avec force compliments. Mais voilà (pie le lendemain notre homme arrive tout lionfli de colère :
— On ue se moque pas ainsi du monde, dit-il à Despoites, mon manuscrit, à vous entendre, contenait de fort belles choses : elles sont belles, en vi'rité, celles quo j'y ai dt'eo\ivei tes!
Et il lui montre l'épij;ramme : Desportes iTconnait aussilùl l'écriture de son neveu et se confond en e.vcuses, n'ayant garde de ménager son extravagant auxiliaire. L'oncle et le neveu ne se ressemblaient point et ne devaient pas non plus avoir le même sort : Régnier se fit tout jeune de nombieux ennemis. En vain son père le sermonnait, en vain il lui recommandait de ne pas écrire ou d'imiter la sagesse de son habih parent : ses avis échouaient contre un naturel indomptable '.
Pendant la vieillesse de Despoites, on lui olfrit l'archevêché de Bordeaux; mais il préférait sa quiétude et son bien-être. 11 objecta qu'il ne voulait point avoir charge d'âmes.
— Mais vos moines? lui dit-on.
— Mes moines? répliqua-1-il ; oh 1 ils n'en ont point! 11 les connaissait de vieille date.
Enfin le gracieux i-imeur tomba malade de sa dernière maladie, b'iîsloile prétend qu'il ne croyait point au purgatoire, non plus que M. de Bourges : et, comme celui-ci n'avait point ordonné de messes pour le salut de son ârne, le poète enjoignit (le chanter seulement après sa moit deux psaumes qui attestaient son ferme espoir d'une éternité bienheureuse'-. C'était le seul point de doctrine oii il ne fut pas d'accord avec Bome 11 laissa, dit-on, échapper ces mots de regret: « J'ai trente mille livres de rente, et je meurs ^ ! » Après avoir ainsi fait ses adieux au monde, il ne témoigna plus que des sentiments chrétiens : il était trop habile pour se mettre mal avec le Dieu régnant. Lorsqu'il eut communié, il dit d'une voi.K tranquille : v (• der-
< Bibliothèque françme, de l'abbé Goujet, l. XIV.
— 0 quam ddecla tabernacula tua. Deus virlutuin! — I aMatiis siini in liis qu:e dicta sunt itiitii : in domuin Domiai ihiunis.
' f.'Estoile, Journal de Henri IV, année 1606.
l'IIILU'l'ii DESI'OKTES. l.XI
iiiorjOLii, lu ne m'as point surpris! Je savais que hi mort ne iidus ('pargiie pas longtemi)s. J'ai mené une vie douce et lieiileuse; sous un ciel favoial)le, et, à peine âgé de soixante ans. j'arrive au bout de ma carrière Je n'en murmure point; j'abandonne le inonde sans douleur et sans inquiétude, persuadé que le dieu paternel, qui nous tend la main pour nous sauver, recevra ma jiauvre Ame dans ses bras. Exauce ma prière, ù souverain maître! J'ai souillé en moi ton image; fais disparaître jusqu'aux moindres vestiges de mes erreurs et ouvre-moi le ciel'.» Comme il aclicvait cette phrase, il rendit le dernier soupir. C'était ieo octobre iCOû : Desportes avait en conséquence soixante ans et cinq mois.
Son frère Tliibaut le fit enterrer dans l'abbaye de Bonport, où il venait de fermer les yeux pour toujours, et mit sur son tombeau l'épitaphe suivante :
« .4 Philippe Desportes, abbé commendataire de ce couvent, célèbre par l'aménité de ses mœurs, par la délicatesse de son esprit, par tous les genres de savoir et de qualités, si éminent d'ailleurs par son talent comme poète, que les Muses semblaient avoir découvert tous leurs secrets à un seul individu. Ces mérites supérieurs en avaient fait, suivant l'opinion générale, le prince des poètes français de son temps, l'égal des poètes anciens de lloine ou d'.\tiiénes. Ils le rendirent si agréable aux rois très-chrétiens Charles IX, Henri III et Henri IV, que la libèralilè de ces souverains dépassa de beaucoup ses vœux, la nature lui ayant donné une extrême modération, l'ar un exemple rare de désintéressenijent à une époque ambitieuse, il refusa d'abord la charge importante de seciétaire des commandements du roi, puis le siège archiépiscopal de bordeaux. Quoique, jiarmi tant de titres divers, son excellente traduction des Psaumes de David put suffire à sa gloire éternelle, Thibaut Desjiortes, par afl'ection et i)ar reconnaissance jiour un fière si bon, qui l'avait obligé, a voulu lui consacrer ce monument, où il re- I)ose dans l'espoir d'une résurrection bienheureuse. Il vécut soixante ans et cinq mois, et mourut en 11)05, le troisième jour des nones d'octobre -.
' Le Tombeau de Desportes, par Jacques de Monlereul. Les deniiérts paroles semlilenl prouver que Desporles ne croyait pas plus à l'enfer qu'au pui;,'nloire.
- Voici le texte lalin de celle êpitaplio, que nous a conservée Kiceron, dans ses Mémoires pour servir a l'histoire des homir.es illustres, t. XXV :
i< Pliilippo Poikeo, iiiijiisce monasterii abbali cominend.ilario, inornni suaviUile, eleg.anlia ingenii, oinnique cruililionis ne virliilis génère pra?-
l.\ll l'IllM IM'K liKSl'OIiTliS.
T;ill iiiiinl lii's Ki'Miix lurh^ml i|iip D.-sporlos iiv.ul ni l,i l.niluisie (le |iosm''(I('1' tout le |iiilrimoiiio di; sa l'aiiiillc. Trois su'iirs ne voiihiiont ]i()inl lui vendre leur i)ail : il en gai'da raneinie el détourna d'elles ses liieid'ails, (|u'il lépandit l'xchisiveineiil sur son frère el sur ses (rois aulres sœurs.
l'n fils naturel, qui avait lu''ritc de sa luêiiense liililiollié(|iii', la dispersa el gaspilla, cotiinie l'ii^noianl de la faldc. lue parlie spuleuienl Cul sauvée par les Jésuites, qui la liaiisporléicnt rue Saint-.la(((ues, dans leur fameux collège de l'.leiinonl '.
Itégnier obtint, après la mort du i)oële èlègiaque, une )ieusion de doux mille livres sur son abhaye des Vaux-de-Cernay. Il la dut à la i)roteclion du marèclial il'EsIrèes*.
f Dcs|iorles a imite Ovide, Catulle, Troperee, Tiliulle, paimi les ' anciens; on reconnaît à chaque instant leurs jiiei rei ies, leuis -■ camées et leurs perles enchâssées dans ses vers. Mais l'élraïqiie, lieinho, Sannazar, Marulle, Tibaido, Moka, Tansillo, Anyeiianus, parmi les modernes, lui ont fourni jilus de joyaux encore, sans parler des faux diamants. Tour apprécier sa valeur, il est donc nécessaire de juger l'inlluence que les rimcurs ullramontaiiis ont exercée sur lui.
claro, poelices vero perilia :jdeo excellent!, ut ei uni Musie oinnes suas artes aperuisse videantur. Quibus dolibus, omnium calciilo, Gallorum poclarum sui sseculi priiiceps, anliqiiis eliam lalinis ac grojcis non iniVrior li.'ibiliis, clirislianissiiuis re^ilms f.arolo IX, Henrico lit .ic IV, tain gr.ilnb cxlilit, ni primi|jnin lil)ei';ililale jilus el collalnni sit, rjiiam iKodenilissinii viri natnra oapcre polnil, raroqiie liac ambiliosa leinpeslalo sprela- jiolcfla'is cxeniplo, primo amplissiMiniii noiarii saciaium jussic.niiiii ilij^iiilMlem, (leiiide Buidignlensiin archiepiscopalinn rcciisavil. Iluic, licel ail senipilernam i;loriam, inler lot exiniias viiiules, I's;ilnioriini I avidis alisoliilissiiiia versibus Gallicis expressio sntlicerel, allainen Tlieobulus l'orlius, pielulis gralicpie animi erga Irairini opiimnin beiie de se ineriiniii, liic in spe resni'reclionis beala; qiiiesceiilem, isliicl inonninenlum cxiaie \oIuil. Vixil annos 60, mens. 5; obiil 3 nonas oclobris, anno 1600. )x
' Truite des lilus belles BiliHolhèqucs, |iar le t'. Jacob, p. oji.
- « Il est parlé de celte pension, dil l'ablié Goujel, dans une pièce failo alors contre liégnier, intilulée : Le Cnml'iU de Uégnicr el de Bertelot-iilMWin.inl la porte ù cir.q mille livres: mais sa parole ne doit jamais faire autorité.
IMIlLU'l'E DE M' OU TE S. LXIU
Kaiipuloiis (l'abord qno TiHiarque a donné le loii à la iioésie senlimentale, servi de inodide au delà des Alpes. Son induence, pernicieuse en Italie, ne le fut pas moins chez nous. Sans doute son alleclion n'est pas dépourvue de délicatesse : il nous offre, jusqu'à un certain point, le type de l'amour rêveur, platonique et désintéressé. La passion qu'il exprime n'a rien de commun avec l'ardeur des sens : un mot, un regard, un sourire, voilà toul ce qu'il implore; il s'enivre de la faveur la i)lus innocente et compose dix sonnets ou ballades sur une entrevue. Peu d'hommes ont été aussi chastes dans leurs écrits; mrfis cette réserve factice, en désaccord avec ses mœurs, l'a jeté dans le faux et le conventionnel. C'est un amour de télé qu'il peint, une donnée littéraire qu'il développe. Sa dame et lui étaient convenus de s'adorer soit en vers, soit en prose, mais de ne point franchir la limite des tendresses immaculées. 1,'amant soupirait, tournait languissaminent les yeux, se confondait en éloges sur le front, sur la bouche, sur le menton, sur les cheveux de sa déesse, de soi: astre, de son soleil; l'amante lui octroyait tous les mois un re-gard, lui adressait une parole A chaque saison nouvelle, lui ]icrmettait de toucher sa main une fois jiar au. C'était alors des cantiques d'allégresse qui n'en finissaient point.
Sonl-ce là les véritables caractères de l'amour? Ne le défigurcl-on pas en voulant le réduire à une sorte d'ivresse intellectuelle, à une mystique adoration? 11 a évidemment son enthousiasme, sa i)oésie, tous les genres de délicatesse, tous les raflinemcids de l'esprit et du cœur, mais il ne Hotte point dans le vague île l'espace; son côté réel, positif, n'échappe aux regards de personne; l'imagination peut l'embellir, elle ne saurait l'omettre sans égarer cette violente affection, sans lui donner un aspect louche, un caractère faux, absurde même et par suite fastidieux, comme toul ce qui est chimérique. An bout de quelque temps, le poète et son idole paraissent deux visionnaires.
Celte absence de véiité frappe d'autant plus, que, malgré sa discrétion invariable, Pétrarque laisse constamment apercevoir sa nature méridionale. Il ne manifeste que des sentiments d'uno pudeur angélique; mais son élocution n'a pas des ailes de séi'apliin. Sou enthousiasme idéal traîne derrière lui un lourd matérialisme : quand sou esprit s'exalte, quand son imagination se tourne vers le ciel, où lui apparaissent des beautés divines, son expression rampe sur la terre et brise l'élan de sa pensée.
Quel élrangc choix d'abord pour un amoureux que celte Ibrnie du soimel, forme restreinte et compliquée en même temps, qui se prête si mal aux véhémenles effusions d'un cœur bien éprise'
LXIV III I 1. III'K DtM'diiïKS.
Toujours lo iinMiie nombre de vers, loujours Ift iiK-inc t'iilrclafcincnl de rimfis, loujours la inf'inc cspôcp d'iiarmonie. Jnniiiis rrtle l'IoquencR facile, abondante, involontaire, ([ui sorl des lirofondcurs de rAme, jamais ces fougues de la diction et du rliytliine, où se laissent entraîner les passions violentes. On se inoipu des hommes indexildes sur réti([uetle, pleins d'attention pour leur costunn^ et prenant un soin perpétuel de ne jias en (Icraniîer la symétrie; éclairées ]iar un iusiiiicl qui ne les trompe pas, les femmes détestent généralement ces |iclits-rnaitrcs; elles l)ensent qu'étant si occupés i\c leur persoinic et de leur i)arure ils ne sauraient éprouver les fortes émotions inséjiarables des vrais attachements.
Mais celui qui .révèle dans ses jiaroles inie ('^^alc coiitiairile, qui tes soumet à une irrévocable mesure et songe aux mots liien plus qu'au sens, n'a-t-il point un ridicule du même genre? l'eut-on le croire transporté de joie et de douleur, quand il attife prétentieusement ses phrases, leur met du carmin et des mouches? L'exaltation du cœur a-t-elle jamais inspiré des calembours? Pétrarque cepen .'ant fait un usage iiei|)étuel de cette glaciale équivoque. 11 nomme sa maitresSe un laurier, l'or, l'air, l'heure [Laiiro, L'oro, L'aura, /.'or*/), prenant plaisir- à greffer sur ce tronc vicieux tout un branchage de dévelojipements insipides. 11 vous dira qu'il ne |ieut être heureux sans l'or, sans ccuupjéiir le laurier, sans lespiier l'air, sans que l'heure lui soit favorable, et autres sornettes du même genre. 11 s'amuse à réunir jiar la jjensée deux syllabes distantes l'une de l'autre pour en former le nom de sa belle ennemie, de son inflexible Diane, comme dans le vers suivant :
Cosi LAUdare e REverire insegna La voce stessa, etc.
Colonne, l'ami de Pétrarque, n'est plus un ami : c'est une véritable coloime, soutien du poète. Dans d'autres endroits, Laure devient un soleil, un astre, un bien, un trésor, une fontaine. Pétrarque se lassc-t-il du sonnet, il écrit des sextines : ce sont îles pièces de vers où six mots donnés se retrouvent dans chaque strophe. Quelques-unes se distinguent par une recherche prodigieuse : chacun des six mots termine un vers, mais ils ne gardent point le même ordre, et les combinaisons que poursuit l'auteur sont tellement variées, tellement laboiieuses,que nous ne saurions en donner une idée nette : il faut les voir pour les comprendre. La même affectation gâte peri)étuellemenl le st\le du iioëte; il ne craint pas de dire: « Je me nourris de ma moi t et je vis dans la flamme: étrange
l'IlILIl-I'E DESl'OR'l ES. lAV
nliriieul! liiziiiTft salamaiulre! » Les Iroubadouis, au sui'iilus, lui avaient enseigné cet ait funeste; et les subtilités île l'es|)rit comme ilu langage sont si naturelles aux méridionaux, que Caliléion, Lope de Vega, une foule d'auteurs espagnols, en abusent aussi opiniàliément que les limeurs italiens.
Les accents vrais sont donc assez rares chez Pétrarque : presque jamais il ne pousse un cri de joie, il ne laisse échapper un sanglot de douleur. La rhétorique le préoccupe en général bien plus que son amour. 11 faut lire maints sonnets pour trouver l'expression réelle de la tendresse, du plaisir et de la mélancolie.
Tacilo vo : che le parole morle Fariaii pianger la gente, ed i' desio Che le lagrime mie si sparj;an sole.
" Je vais en silence, car mes tristes paroles feraient pleurer lout le monde, et je veux répandre des larmes solitaires. »
Feuilletez Pétrarque, vous verrez combien sont peu nombreux les i)assages où l'on sent vibrer, comme dans celui-ci, une profonde et sincère émotion. L'emploi continuel de la mythologie augmente la froideur de ses paroles et ajoute au caractère factice de sa poésie : l'Amour et son arc, Apollon et Phœbé, Jupiter et Neptune, détournent sans cesse l'attenliou du lecteur, qui voudrait voir les amants errer tout seuls parmi les bois, sous une pluie de fleurs, les poètes méridionaux prodiguant les lleuis avec une libéralité inépuisable. Voici, par exemple, la lourde et ennuyeuse métaphore dont il surcharge, dont il comble, i)0ur ainsi dire, tout son deuxième sonnet : •
« Voulant exercer une gracieuse vengeance et punir d'une seule fois mille outrages, l'Amour rejjrit clandestinement son arc, comme une homme qui cherche le lieu et l'occasion de nuire.
« Ma force s'était retirée dans mon cœur, aussi bien que dans mes yeux, comptant y faire résistancet lorsque le coup mortel descendit justement là où toutes les lléches s'émoussaient d'iiabitude.
« Troublée dés le premier assaut, elle n'eut ni le temps ni la vigueur de prendre les armes, comme il était nécessaire;
« Elle ne sut pas davantage m'cntrainer sur la haute et abrupte colline, pour me tirer adroitement de la bataille, d'où je voudrais bien, mais ne puis actuellement sortir. »
Lancée dans une voie fatale par un homme d'un irnmeose renom, entraînée aussi par les tendances secrètes de l'esprit national, toute la littérature italienne courut après les jeux de
lAM iiii III' l'i in.M'dH 1 i;s.
mois, les in(''l;i|pli()irs fiuiiidros, les liypprliolr!; JilisiiiiU's, les joiigl(M'ics (le la |ilir;isc. 1-cs llalinis, ni ■jriKral, c\|iriinriil l';iiiiour comme s'ils ne le seiil:iienl ])as. Dans la Jcnisiilnii ili'liirt'i\ Taniit'-ile se ])laiiit de ce (jne l'eau de ses larmes n'éteint pas le ('eu (le son cœur! Marini l'ail usage de termes plus reclierclK's encore, et tous les poêles iulérieurs i)ro(liguenl les locutions lR-l(;roclites. Us ne deviennent naturels, sauf excejjtion, (ju'eii devenant trop lestes. Certains passages de l'Arioste, de lioccace et de l'abbt! (lasti suffiraient pour le prouver. 11 est i)eu d'ouvrages italiens tiui ne renferment des di'Mails inconvenants. Le jdns modeste, le jilus délicat, le ]dns réiUcmenl éjirisdes poêles ul- Iramontains, c'est le plus énergi(iue de tous. Dante a su |)eindre lanioui' noble et pur, comme il a su i)eindre l'Iioricur de l'abiinc et 1rs désolations de l'enfer.
Les poètes se])lentrionaux, à la vérité, ne sont jioint exenipis de rcclieiclie : ils ont leur génie d'afTeclation et de mauvais ijoùt; mais leurs excès n'atlacpient (joint la forme, ne la diargent i)as de vaines ciselures. Les pointes, les calembours, les ■illégories, les tours de force rliythmi([ues, les intéressent jieu. J.cui- prétenli(]n a iiour objet la pensée même et i)orte sur les analyses i)sycliologi(iues, les délicatesses du sentiment, se trahit p;u' la subtilité de l'expression et des distinctions morales; si elle tond)e dans l'argutie, dans la métapliysi(iue, elle ne tombe pas dans le faux ; les passions vives s'accommodent très-bien d'une certaine finesse exagérée; elles y poussent, elles la pioduisent même naturellement. 1. 'amour sincéi'e est jaloux d'un regard, d'un mot, d'un signe, d'un rêve, d'une jienséo. Les ralliiiements des poètes septentrionaux ne clioiiucnt donc point connue l'airéterie des littératures méridionales. C'est de la scolasli(iue, sans doute, mais une scolasti(iue cliarnianle et vraie. Kile s'adresse à des femmes réelles, qui l'écoutenl en soniiant, ([u'elle exalte et qu'elle enivre. Aussi le genre humain l'a-t-iLm quelque sorte, adojitée, au lieu (pi'il repousse les fadeurs nllrainontaines. Amy l'iobsart, F.gnionl, Julie et Saiiit-I'reux, Jlax (l Tiiécla, Chatterton, Ad(dplie, Cinq-.Mais, Virginie, le Corsaii e, le Giaour, ne notis clioqtunl ]i(iint, ne non»; fatiguent point de leur tendresse hypei iiolique, parce que tout k monde a plus ou moins éprouvé leur eiilliousiasme, regrette ou convoite ces fiévreux transjjoits; mais peisonne n'a enijdoyé le langage IVictice de réirarque et de ses inntateurs, personne ne s'est laissé enliailiPV ir ces orgies de mots, de syllabes, d(v métaphores, d'einl'Ièmes, de concetli et de calembour.i. On peut parler aux leumies comme les héios de Tliumas Mooie : elles éclateraient
PHILIPPE DESPOBTES. I.XVII
(le rire si on leur débitait les phrases ampoulées, les absurdes flatteries des poètes italiens.
Puisque j'ai cité une pièce entière de Pétrarque, je vais lui opposer un morceau écrit par un auteur septentrional. Voici les adieux que lord Byron adressait à sa femme :
« Sois heureuse ! et si nous devons être séparés pour toujours, eh bien! je le le dis pour toujours: Sois heureuse! Quoi(iue tu demeures inflexible, jamais mon cœur uc se révolteia contre toi.
•i Je voudrais (]ue tu ))usses lire dans ce sein, où ta tête a si fréquemment reposé, alors qu'un tranquille sommeil venait fermer tes paupières, ce sommeil que tu ne connaîtras plus jamais !
«Je voudrais que ce cœur, dédaigné par toi, pût te découvrir chacune de ses intimes pensées : tu verrais enfin qu'il est mal de le repousser ainsi.
« Quoiiiue le monde approuve ta conduite et sourie du malheur qui me frappe, tu dois être offensée de telles louanf^es jirovoquées par ma douleur.
" Quoique bien des fautes aient projeté leur ombie sur moi, ne pouvait-on choisir, jtour me porter une blessure incurable, un autre bras que celui (|ui m'entourait jadis?
« Et pourtant ne te trompe pas, ne te Riis point illusl(jn l'amour peut périr d'une mort lente, mais une violence soudaine ne peut an-acher les cœurs l'un à l'autre.
« Le tien gardera toujours le principe de sa vie; quoique saignant, le mien continue de battre; et l'éternelle pensée qui doit nous torturer, c'est que nous ne serons plus jamais réunis.
« Voilà des mots d'une tristesse plus profonde que les lamentations sur les tombeaux. .Nous vivrons tous les deux, mais chaque matin nous éveillera dans une couche solitaire.
« Et si tu voulais chercher des consolations, lorsque notre enfant bégayera ses premières paroles, lui apprendras-tu à dire: mon père! quoiqu'elle ne doive jamais recevoir mes soins?
• Quand ses petites mains te presseront, quand ses lèvres se |)oseront sur les tiennes, pense à celui dont la prière te bénira, que ton amour avait béni.
« Si ses traits te rappellent les traits que tu ne dois plus voir, Ion cœur tremblera doucement d'une émotion fidèle à mon souvenir.
« Tu connais peut-être toutes mes erreurs, nul ne peut connaître toute ma folie; mais toutes mes espérances te suivent. (|uelque part que lu .Tille«; et rependaiit elles sont frappée»; d'un coup moilil.
lAVIlI l' Il 1 1, 1 1' P E I) !• S P f) n 1 K S .
« Chacun do mes soiitimcnls a sourrcrl une atlrintp; mon org-ueil, quo l'univers n'aurait pu courlior, llécliil devant toi, (lovant toi qui m'abandonne : ot mon ànio m'abandonne à son tour.
« Mais c'en est fait : tontes les paroles sont vaincs, suilout celles que ])ronoiu'e ma bouche. Seulement les iicnséi'S que nous ne pouvdus retenir se IVayeot un chemin irialj;i'é nous.
« Sois heureuse ! Ainsi déchu, violemment arraché à toutes mes affections intimes, le cœur navré, solitaire et maudit, je ne puis guère entrer plus avant dans les régions de la mort. »
Que l'on fouille la littérature italienne, et qu'on y trouve im morceau où vibre la même éloquence, où gémisse une douleur aussi vraie, aussi bien rendue!
Ces explications étaient tout à fait nécessaires i)our caracléiiser l'inlluence de la poésie ultramonlaine sur nos écrivains pendant le seizième siècle. Deux courants principaux tiaversenl alors le monde intellectuel, l'un venu de r.\lli(iue cl grossi à Fiomo, l'autre sorti de Florence et du mont Palatin à une époque plus récente. Tous deux se mêlent, se cioisent dans les premiers travaux de la Pléiade, les inondent nu'me comme un véritable débordement. C'est l'inspiration italienne qui contourne ces vers de Itoiisard :
De la nature un cœur je n'ai receu ; Ain(,ois pliislosi, pour se nourrir en feu, En lieu de luy j'ay une salamandre :
Car, si j'avois de chair un cœur lum.ain, Long temps y a qu'il fust réduit en cendre, Veu le brasier qui se cache en mon sein.
A la seconde génération, la source gréco-latine ne verse plus à notre littérature que des (lots intermittents; mais l'onde italienne augmente son tribut et parait vouloir tout submergei-. Desporles, qui avait vingt-deux ans de moins que Ronsard, fut l'auteur le mieux doué de celle nouvelle génération. Ses stances et couplets n'offrent, jiour ainsi dire, aucune trace de pédanlisme de l'époque, mais la recherche italienne y domine. Qu'on ouvre ce volume au hasard, quelque réverbéiatiou de l'art nltramonlain frappera aussitôt les yeux :
Comme dans un miroir on voit toutes les Grâces Au clair de vosire teint, et le vainqueur des dieux Est aveugle deux fois quand vous fermez les yeux, Et sans vous ses brandons seroyent changez en glaces.
Voilà qui sent les bords d'il Tibre et de l'Arno. Les poêles fameux par delà les Alpes sont évidemment les modèles que suit notre
niILirPE DKSPOr.TES. lAIX
auteur. Souvent iiJi'ine il no fait que !es Iraduiie. Vcis la lin do sa carrière, on lui joua le mauvais loui'-de publier quarantr- Irois de ses sonnets, en regard desquels on avait imprimé les sonnets italiens qu'il avait mis à contribution, sans avertir le lecteur*. Le poète ne s'émut aucunement de celle révélation. H déclara même de fort bonne grâce « qu'il avoit pi is aux Italiens plus qu'on 4)e disoit, et que, si l'auteur l'avoil consullé, il lui auroit fourni de bons mémoires. » Les emprunts de Dcsporles \ doivent être en elfet beaucoup ]>lus nombrcu.x. llonri Lslieime, j dans la Pirci'lleiice fin lunt/nge frunçait, mentionne li-ois de ces j interprétations que le ciilique a oubliées : deux sonnets et des 7 stances -. Pasquier en cite d'auli'es, et, si on voulait cherche)', / suivre la piste du voluptueux rimeur, on découvrirait la trace ? de ses pas sur une foule de piopriélés où il allait clandestinement à la maraude.
i.'uaiid on conipaie ses vers aux morceaux primitifs, on remarque avec élonnement qu'il charge le style original de llorituies nouvelles, au lieu de le simplifier. In voici un exemple curieu.x; nous citeions seulement les deux prcniiéros bl ro|ilM s du sonnet italien et do limitation française :
Clii vede gli occlii vosiri, e di vnglie//.,i Non resta vinto, al pr^mo eiicoiilio, e iirivD De l'aliiia, puo ben dir clie non é vivo. Ne si elle cosa sia gracia e belteZita.
Clii non gli vede ancor, puo de l'asprezza Lamentarsi det Falo, e havere à scliivo La vila, e dire : .\ clie mi val s'io vivo, Non polendo guslar tanla dolcez/a?
Nous traduisons tant bien que mal ces veis alambiqués :
" Celui qui voit vos yeux et, au premier abord, n'est pas vaincu, privé de son àme par leur beauté, peut bien dire qu'il ne vil pas, qu'il ignore ce que c'est que la grâce et la perfection. '
« Celui qui ne les a pas encoie vus peut gémir de la cruauté du sort, prendre la vie en dégoût et se dire : K quoi me sert de vivre, sans pouvoir savourer une telle douceur? »
Ces expressions sullisaient déjà pour charmer les partisans de
' Les Rencontres dei Muses de France et d'Italie, Lyon, l(i(H, un mince volume in-i, dédié à la reine. Le privilège est de novembre 1605. l.'anlenr donne en masse, :iu coniinencemenl de l'ouvrage, tes noms des éci ivains injilés par Pesportes.'mais il ne les joint pas à cliaque pièce, te ijiii eiil clé cependant bien préféi aille.
- l'ages 90 et snivanles, édition de M. Feugéres.
IW l'illl. IIMM'. DKSPORTKS.
l'i' <|iri)ii noinmait alins le hc:\\\ slvlo; I>rs|unios, les rstiiiiriiU !iii|i peu mués, y ajouta de mnivelles ampoules.
(Jcii Vdit vos yt'iix divins, si pionipls à décocher, Kl 111' (Il 1(1 .■iiissilost le cœur, l'âme et l'audace, N'est p.is lioiiiiiie vivant : c'est un morceau de glace, l'ne souche insensible ou quelque vieux rocher.
Tui ne voit point vos yeux doit les siens arracher, • Kt maudire le ciel, qui ce mal lui pourchasse : ,1e ne voudrois point d'yeux, privé de tant de grâce, Car tous autres ohjels ne font que me fascher.
Ce qui pi'ouve combien était devenue forte l'iiabitucle (riinilef les Italiens, c'est que Drsportes suivait leurs traces juscpie dans des œuvi-es jiieuses. Tombé malade, à vingt-qualie ans, d'une maladie grave qui lui arracba des cris de douleur pendant six mois, il lit If've à ses plaintes langoureuses, à ses lanicnlalions l'actices. 11 semble que, pour gémir et invoquer l'aide du ciel, il n'avait jias besoin de modèles et que ses angoisses seules auraient dii l'inspirer. Mais la mode l'emporta sur la nature; il se , désola conrormément à l'usage adopté, par delà les monts. ^i\ : au moins des sonnets qu'il écrivit alors sont traduits de l'ilalien, comme le prouvent les notes qui les accompagiuiit dans celte édition. L'un d'enlie eux a été l'objet d'une giaiule curiosité. On y a rcliouvé le motif, les images et même les expressions (lu fameux sonnet de Desbarreaux, que tout le monde savait par cœur au dix-septiéme siècle; on admirait surtout le Irait ingénieux qui le termine:
,1'adore en périssant la raison qui t'aigrit : Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre, yui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?
Du Radier crut avoir fait une grande découverte en trouvant l'original de cet opuscule dans un morceau de Desporles; il annonça cette bonne fortune littéraire dans le Coiiserviiti'ur, et s'en glorifia de nouveau dans ses RéciéaUons hinloriqiies el vriiiqucs. M. Sainte-lîeuve a répété purement et simplentent son ', observation. Ils ignoraient tous les deux que le sonnet de Desportes était une bumble traduction de l'italien de Molza, preuve manifeste qu'ils n'avaient lu ni l'un ni l'autre \e.%Reiwon'.reK tien muse-! de i'vume et d'Unlic, où l'einiirunt se trouve constali'-: voici les deux opuscules :
Signor, se lu niiri à le passate offesp. A dir il vero, ogni martire è pnco :