‹ Œuvres. Avec une introd. et des notesChapitre 93 sur 150 · LIVRE 1. 2J · texte numérisé non relu

LIVRE 1. 2J

Est-ce pas bien aimor que de ne rien penser Qu'en la fiera beauté, qui me fait insenser? Vivie du seul olijet dont la rigueur me lue, Voir lenforcer ma foy plus elle est combattm", Servir d'ame et de cœur sans espoir d'aucun bien, Desirei' toute diose et ne demander rien, Discouiir sans discours, estre vaillant de crainte. N'avoir dedans l'esprit qu'une figuie emprainte, Pour un mot de travers soulfrii- mille tr'espas, Quitter pour un martel et repos et repas, i\e sentir des desdains mon ardeur lefroidie, Et courir à la mort fuyant la maladie.

Telles sont mes amours, tels sont mes passetans! Cependant, misérable, aucun bien je n'attans; Mais plus je continue en ma course première, Plus mon clicmin s'esloigiie et me tiouve en arrière.

Las! pour comble d'eniniy, je ne ]iuis me tenii' De penser au malheur qui me doit advenir; Et ce qui plus me trouble et renfoice ma plainte, C'est lors que je prevoy qu'il faudra par contrainte Que ce divin esprit, dont je suis détenu. S'assujettisse aux loix d'un pout-eslie inconnu. Et cède à la coustume aux amans si contraire, Qui l'or et la richesse au mérite préfère. .Mais plustost que de voir ce desastre approcher, Que le ciel me transmue en pierre ou en rocher ! Aussi bien s'il advient, ma douleur excessive Ke souffrira jamais qu'une heure après je vive. Toutcsfois quand le ciel, pour m'outiager plus fort, Invieroit à mon mai ce deinier reconfort, A l'instant pour jamais je quitteroy la France, (^omme indigne de voir vostie aimable presance, v Et m'en iroy choisir, triste et désespéré. Aux pays plus perdus quelque lieu sepaié. Sauvage, inhabité, désert et solitaire.

Pour maudire à mon gré la fortune adversaire. Et passerois ainsi le reste de mes jouis. Compagnon des lions, des seipens et des ours. II est vray que je veux, quelque ennuy qui m'avienne, Que de vos yeux divins sans cesse il me souvienne ; Car, parmy les rochers et les antres secrets, Le malin et le soir, en faisant mes regrets, J'apprendray vostre gloiie aux murmurans rivages, Aux oyseaux passagers et aux besles sauvages, Oui viendront pour m'ouyr des forests d'alentour, Et plaindront en longs cris ma jjeine et mon amour.

•2'i(i ri.rr, II--;.

i.hinivl jo n'pii pounay plus cl (|ue ma voiv lassi'-i^

Sera do tio|i crier cnroûi'c ri cassi'-c,

Jo ni'iMi iiay dinisir les arbrrs les plus droils,

l'our graver sur IVsoorce en luillo ot mille euilroits

Ce l)cau nom que j'adore, eulre Ions admirable,

Qui me fail esliiiier mou travail ayreahle.

Mais je suis Irop cerlaiu (|u'un lel esloiKueiuenl

Ne me souflriroit pas vivre si longuemeni ;

r.ai' du feu de vos yeux ma vie esl allumée,

Qui sera, les pcrdaul, esleinte ou consumée.

KLF.r, lE Vil

(loinme dedans un liois enrieliy de lueillage, D'herbes, d'eaux et de fleurs, et toul conveil d'ombrage, Se branthent les oyseaux esinaillez de couleurs, Soupiians doucemeul leurs plaisantes douleurs; (domine on voit dans un jiré les fleurettes nouvelles Monstrer comme à l'cnvy leurs beautez naturelles, Ainsi dedans un cœur liautain et généreux Se retirent tousjours les désirs amoureux, Les douces passions, les délectables peines. Kl les chères langueurs dont les amours sont pleines, Qui ne doivent jamais un amant retenir, Veu qu'un grand bien ne peut sans travail s'obtenir. Un cœur noble et gentil sans amour ne peut eslie, Car avecques l'Amour iNalure l'a lait naislre. Les a liés ensemble et les joint tellement, Qu'ils demeurent tousjours inséparablement, Comme le beau soleil et sa lumière claire, Comme l'ombre effroyable et la nuict solitaire, Comme la flamme vive et Tardante chaleur. Comme l'humide et l'eau, la fièvre et la douleur, liref, quiconque est bien né sent tousjours dedans l'ame L'inévitable effort de l'amoureuse flame. Qui ne reçoit jamais de refroidissement. Car la parfaite amour dure éteinellement; Mesme alors qu'il advient qu'elle a son origine D'une perfection dont la foime esl divine. Qui la rend immuable et son cours arresté; Car si rien est constant, c'est la divinité. Et voilà ce qui fait que l'Amour que je porte A vos beautez, madame, a la trempe si forte Que le tans ny la mort ne la pourroient changer, M vdstre rigueur mesme autre part la ranger.

■2al

Aussi, poui' liiie vray, mou amour j'ay fomlùi' Sur la pcrreclioii d'une si belle idée, Qu'il semble que le ciel eu elle ait tout couiiiris, Pour ravaler l'estiuie et l'orgueil de Cypris, Ll qui, siilé d'erreur, ne lé voudra pas croire, Qu'il vienne voir vos yeux, causes de la victoire Que vous avez sur moy, dont je m'estime heureux, lîien ([u'ils me soient à tort quelquesfois rigouieux : Yeux où l'enfant Amour tient son céleste empire. Yeux où le beau soleil tous les soirs se relire. Yeux, les lampes du jour, aux rayons gracieux. Qui font honte à la lune et aux astres des cieuv. Qui font en mesme point vivre et mourir ensemhie, Qui font qu'en les voyant l'amc soupire et tremble. L'œil esperdu s'égare, et tout soudainement On perd sa liberté sans connoistre comment.

Qu'il vienne voir après l'or de vos tresses blondes. Soit quand vous les laissez flotter comme des ondes, A l'abandon du vent, qui s'empestre dedans Les lilets blonds dorex de vos cheveux pendans; Soit quand vous les tenez sur le chef amassées, Les ayant par devant ordonnément dressées. Ou qu'avec un bonnet vous nous représentez D'Hylas ou d'Adonis les célestes beautez.

Qu'il vienne voir ce front, large table d'yvoire, l'iaioe, claire et polie, où l'Amour à sa gloire Tient appendus devant les noms et les escus De tant de chevaliers heureusemen' vaincus. Le mien s'y reconnoist le plus haut de la Ijande, Kl pense avoir acquis une gloire bien grande D'avoir vaincu celuy q\ii libre se gardoit, Kt qui sans obeyr à chacun commandoit.

-Mais ce m'est grand honneur pour vainqueur recoiuioislre Un dieu des plus grands rois le monarque et le maistre, Et lequel nonobstant tout seul ne m'eust donté, S'il n'eust eu pour secours vostre unique beauté. Beauté vrayment parfaite et tellement extrême, Qu'elle peut prendre Amour et le vaincre luy-mesine, Ainsi qu'elle m'a pris, qui ne fey nul effort, Sçachant que mon pouvoir ne seroit assez fort.

Las! (jue depuis ce tans j'ay passé de traverses, '.'lie j'ay souffert d'enmiis et de peines diverses, Qui, troublant mon repos, toutefois me plaisoicnl, Quand je voyoy vos yeux, deux soleils qui luisoient Au centre de mon ame, et que, par leur présance Mon cœur se nourrissoit d'une douce espérance!

U,\\>, liii>(|ii'il me 1,'iliit (II' la conr .>c|i,iicc Kl, inossiidii ili'voii', ;iii camp ino i<'lircr, (U'i j'oslois atlonilu d'uiio piiissanto armée, Qup mnii o'il poiivdil nuilfi' ,iu ((imljal .luiiiu-r, l>i('ii si.ait ii's ii;!ssi(iiis (jn'il jnr failli .sriitir! Mais, viiyaiil ipii" l'Iiomu'ui- iiio l'orvoil ilc, paitii', Je m'en allay sans cœur, sans osjiril et sans vie, t.tur Je vous dolaissay pour en eslre servie; Il (Icmouray, clielil'à pari inoy laMi,'iii.ssanl, Le cii'l comme ennemy sans repus inamlissaiil, Accompagne d'Amonr, qui loul rcmply de ra;,'e, Mo faisoit sans cesser (picli|ue nouvel ouUage : Dieu sans miséricorde, impoilnn, furieux, f.hii pour me travailler me suivoit c\\ Ions lieux, M'accompagnuil par loul, me livroit mille allarines, Kl ne doiiloit l'ell'ort de dix mille gendarmes, M de tant de soldats ipie j'avois à l'enlour. Sans me pouvoir garder des emhusclies d'Amour, Amour qui n'avoil seul l'enlreprise diesséc, tiar il esloit suivy d'une troupe amassée 1).' iiensois eniiiiiii> ipii cruels m'assailloient, Kt de Jour et de nuirl mnu esprit liavailloient. l-'uii me l'aisoit songer à ma perte advenue. L'autre rcndoit ma vie en espoir maintenue, L'autre me faisoit peur, 1 autre, plus gracieux, Vos divines lieautez ollroil devant mes yeux. .Mais, iiuand j'estiiy cliaruié d'olijet si desiialile, Mes maux se l'aisoienl doux, tout m'esloit lavorahle. L'aise cnyvroit mon ame, et m'eslinioy heureux U'estre idolalrement de vos yeux amoureux, Souliailant ])our tout bien l'iieuie tant attendiië l'ar qui vostre beauté devoit m'esti'e rendue, Kt que, sans plus me voir de pensei's enchanté, J'écliangeasse ,'i la Un l'ombre à la vérité.

Or j'ay si fort contraint le ciel par ma prière, Que je voy de reclief vostre belle lumière ; .le revoy les lliresois de vostre poil doié. Les lys de vosire teint de roses coloré; Je revoy le coial de vos lèvres jumelles. Qui ouvrent en riant des perles naturelles; J'entr'oy ces doux projios qui me retiennent pris, Qui ravissent mes sens, qui cliannent mes es|)iis, Kt bref, vous contemplant, bien-heureux, j'imagine L'entier contfMitement de la troupe divine. Je jouys icy bas de la gloii'e des cieux, El d'un liomme morte! je suis égal aux dieux

sinon de ce point seul que leur 'oye est durable, Et moy, dès que Je pers voslie vcué adorable, Mon bien léger s'envole aussi-lost que le vaut, El iTia douleur me presse ainsi qu'auparavant.

Mais je m'estime heureux de vivre en telle soitc, l'ourveu que vous S(,'acliiez l'amour que je vous porte, (jue vous preniez mon cœur, lequel vous est olfert, Oue vous plaigniez le mal que pour vous j'ay soulfert El((ueje soutire cneor, de la i)Iaye cruelle '.fue je receu, le joui' que je vous vcy si belle : (.)ue vous vous asseuriez de ma lidelité, Et que tous mes propos ne sont que vérité. C.royez (|u'un noble cœur est franc de Irouqiei le. Il demeure immobile, et jamais ne varie. D'aucune ficlion il ne sçaurolt user, i^ar la parfaite amour ne se peut déguiser, .loiut que tant plus qu'un prince est grand et rcmar(piabli-. rlus il se doit monsirer entier et véritable.

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