‹ Œuvres badinesChapitre 4 sur 128 · VIE D ALEXIS PIRON XI · texte numérisé non relu

VIE D ALEXIS PIRON XI

scène qui s'était passée à Beaune, ils lui adressèrent une liasse de couplets et de vers plus ou moins bons, plus ou moins satiriques. Pirori ouvre cet énorme paquet : il sourit de pitié, prend la plume, et pour toute réponse leur adresse la pièce suivante :

Quand sans cuirasse et sans épée, Sur ma carcasse constipée Je vis briller vingt glaives nus, Je dois le dire à votre gloire, Vous me fîtes venir la foire :

Vous me deviez des torche-culs.

Piron, quelques années après, résolut de venir à Paris pour y tenter fortune. Il abandonna donc, en 1719, le foyer paternel, et se rendit à Paris sous les auspices de la Providence, c'est-à-dire sans argent, ni crédit. Muni de quelques lettres de recommandation, il fut employé chez le chevalier de Belle-Isle, à transcrire des mémoires manuscrits, des projets de négociations, des traités, etc. ; on lui en donna même pour l'occuper pendant dix ans.

Déjà six mois s'étaient éeoulés sans que Piron eût entendu parler encore du salaire d'un travail si rebutant et si triste. Vainement il demanda audience au chevalier, elle lui fut toujours refusée. Ce ne fut qu'à l'aide d'un stratagème innocent qu'il parvint enfin à obtenir le paiement de son travail : il attacha au cou du chien du chevalier

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de Belle-Isle, une pièce de vers où il exposait ses besoins. Le secrétaire, sans soupçonner que la pièce de vers fut de lui, lui apporta le prix de son

salaire.

Ce secrétaire se croyait poê'te, et son coup d'essai lut une tragédie. Il la lut en présence de ses amis et de Piron qui, seul lui en fit remarquer les défauts. Cette franchise qui aurait dû lui faire en ennemi, lui concilia au contraire un ami dans la personne du secrétaire. Ce fut ce dernier qui l'engagea à faire cette inscription pour la ville d'Arcy qui avait été brûlée :

La flamme avait détruit ces lieux, Grassin les rétablit par sa munificence, Que ce marbre à jamais serve à tracer aux yeux Le malheur, le bienfait et la reconnaissance.

Piron demeura quelque temps encore chez le chevalier de Belle-Isle, travaillant beaucoup et gagnant peu. Enfin, pressé pas ses amis, il laissa copier à d'autres les rêveries politiques du comte de Boulainvilliers, et se mit à travailler pour l'opéra-comique. La première pièce qu'il donna à ce théâtre, fut Arlequin-Deucalion : elle eut le plus grand succès, et fut cause qu'il consacra pour un temps ses travaux et ses veilles à l'opéra-comique.

Il abandonna enfin les jeux de Momus, pour parcourir une plus noble carrière. La comédie des Fils ingrats qu'il donna en 1728, et dont il chan-

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gea depuis le titre en celui de Y Ecole des pares, fut son premier essai sur la scène française ; elle fut accueillie favorablement du public qui conçut les plus grandes espérances des talents de l'auteur.

En iy3o il fit paraître Calisthènc, tragédie, qui n'eut qu'un médiocre succès. Elle fut retirée à la dixième représentation. Ce fut à cette époque qu'il eut le bonheur de faire la connaissance de M. de Livri qui devint alors son généreux bienfaiteur. Il se vengea du jugement que le public avait porté de sa tragédie, par une pièce charmante et pleine de gaîté, intitulée la Calotte du public. Quoiqu'il eût gardé l'anonyme, on le reconnut aisément à ce tour d'esprit original, et aux traits plaisants dont cette satire était assaisonnée.

Le hasard lui fit lier la connaissance la plus intime avec Collé, auteur de la partie de chasse de Henri IV, et de plusieurs autres pièces charmantes. Leurs caractères sympathisaient si bien, qu'ils ne se séparaient guère lorsqu'il s'agissait de quelque partie de plaisir. Ils allaient "souvent dîner ensemble chez Gallet, marchand épicier, un des meilleurs chansonniers que la France ait eu depuis l'origine du vaudeville. Ce Gallet avait été admis dans une société de gens de lettres dont étaient aussi Piron et Collé. Ils se rassemblaient deux fois la semaine, à souper chez une dame, grande appréciatrice du talent de nos joyeux vaudevillistes. Un soir ils se firent attendre, de sorte

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qu'on se mit à table plus tard qu'à l'ordinaire. Tout annonçait la présence du plaisir, et tout invitait à s'y livrer sans contrainte. La gaîté s'empara des convives dès le premier service : la chère était délicate et fine, les vins excellents et de toute espèce. L'hôtesse, qui avait de l'esprit, faisait les honneurs du repas avec des grâces qui ajoutaient encore à ses attentions, et ses yeux semblaient reprendre leur empire par mille propos aimables qu'ils inspiraient. Jamais Piron ne fut plus brillant, plus varié, plus fertile en bons mots : c'était des éclairs continuels entremêlés de joyeux couplets et des impromptus de Gallet et de Collé qui s'attaquaient et se répondaient alternativement. Pour intermède, un Champagne mousseux et frais, pétillant dans des verres remplis aussitôt que sablés, faisait oublier l'heure , et ranimait à chaque instant le plaisir et la joie.

La nuit était déjà fort avancée , et l'on ne songeait pas encore à sortir de table. Enfin on se lève, on se sépare, en se faisant les plus tendres adieux, avec promesse de renouveler souvent cette joyeuse orgie. Les trois amis sortirent ensemble. Quand ils furent au coin de la rue du Harlay, sur le quai des Orfèvres, Piron voulant congédier ses deux compagnons , s'arrête tout-à-coup , leur montre le chemin qu'ils doivent prendre pour regagner le quartier St-Eustache où ils logeaient, et se dispose à aller seul dans le faubourg St- Geimain, où il demeurait. Loin d'y consentir,

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Gallet et Colle s'obstinent à ne le point quitter, et veulent le reconduire malgré lui. Grand débat des plus comiques de part et d'autre : ils lui représentent tous les dangers auxquels il s'expose, et lui racontent mille histoires de voleurs ; ils cherchent à l'intimider, lui rappellent l'heure qu'il est, lui font remarquer la profonde obscurité de la nuit : vaines représentations ! il persiste , sous divers prétextes, à s'en aller seul, il leur donne surtout pour raison, qu'il a dans la tête une pièce de vers, qu'il veut composer en chemin. Nouvelles instances de la part des deux amis : — « Songe donc, mon cher Piron, lui dirent-ils avec une effusion de cœur que le vin rendait encore plus tendre, songe donc que tu as un habit de velours tout neuf; qu'au premier coin de rue le premier voleur qui te rencontrera, trompé par l'apparence, en te voyant si bien vêtu, te prendra pour un financier, t'attaquera et te tuera, pour avoir ton argent et ton habit. Quelle douleur d'apprendre demain matin que... — Ah! messieurs, interrompit brusquement Piron, c'était mon habit que vous vouliez reconduire! que ne le disiez-vous plus tôt? Tenez, le voilà; quand les voleurs me verront en chemise, ils ne m'attaqueront plus... » En un clin-d œil, l'habit est bas, tombe aux pieds de Gallet et Collé, et Piron part comme un éclair Après un instant de surprise, ils ramassent l'habit, se mettent à courir après Piron, lui criant qu'il va s'enrhumer; mais le temps qu'ils avaient perdu

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à s'étonner, Piron l'avait employé à gagner le bout du quai ; il revenait même sur ses pas, escorte d'un escouade du guet qui, voyant un homme en chemise, courant à toutes jambes, l'avait intérêt sur .ses réponses, l'avait cru effectivement dépouillé par des voleurs.

L'escouade en fut convaincue dans l'instant même, à la rencontre de deux hommes courant avec un habit qu'ils emportaient. On les entoure : on demande à Piron si ce ne sont pas là les voleurs qui l'ont dépouillé ! Oui, répond-il. Aussitôt on reprend l'habit qu'on lui rend, et l'ont arrête Gallet et Collé. Gallet, auquel une nuit passée au Châtelet pouvait faire grand tort dans son commerce, ne se souciait point de suivre l'aventure jusqu'au bout : il veut expliquer le fait; mais la garde est sourde, et lui dit de marcher : il résiste, on lui présente les menottes. Cette offre lui fit prendre son parti : il marcha. Quant à Collé, le guet lui ayant demandé son épée, il la remit entre les mains de l'officier, avec la même fierté et en parodiant les paroles du comte d'Essex, dans la tragédie de ce nom, lorsqu'il remet la sienne :

Prenez,

Vous avez dans vos mains ce que toute la terre A vu plus d'une fois terrible en Angleterre. Marchons ; quelque douleur que j'en puisse sentir, Vous voulez votre perte, il faut y consentir.

Aussitôt on les conduit chez le commissaire.

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