VIE D ALEXIS PIRON XVII
Piron, en pleine liberté, marchait à la tête de l'escouade, à coté du sergent qu'il questionnait comiquement en chemin, sur le sort des deux voleurs; et le sergent lui répondait très-sérieusement : « Ils seront pendus, s'il ne leur arrive pas pis ! » Cependant, voyant qu'il était temps de ne pas pousser plus loin l'aventure, Piron voulut changer de ton, et persuader, tant au sergent qu'à l'escouade, que ces deux personnes étaient ses amis, qu'ils venaient de souper ensemble ; et que c'était de très-honnêtes gens. Le guet n'en veut rien croire : Piron se fâche et se met en devoir de relâcher les deux prisonniers.
« Maintenant que vous avez votre habit, lui dit-on, ce sont d'honnêtes gens et vos amis ! Vous voulez sauver des voleurs : patience; vous allez voir que le commissaire va envoyer vos amis en prison... « Comme ce colloque finissait, on arrive à la porte du commissaire qui était couché, mais son clerc ne l'était pas encore.
Qu'on se figure, en présence de ce clerc, nos trois personnages dispos, gaillards, aimant à rire, sortant de faire bonne chère, et ayant la tête un peu échauffée, on aura l'idée de la scène qui se passa. D'abord le sergent commence son rapport ; mais il est si plaisamment interrompu, et à tant de fois, par Piron, qu'il ne peut l'achever. Alors Piron, prenant la parole, fait un récit fidèle et succinct du prétendu délit. Malheureusement, le clrec, difficile à persuader, traite l'histoire de mener
XVIIi \ II" D Al SIS PIRON
songe et l'historien d'imposteur ; il prend sa plume, ordonne qu'on reponde, et dit qu'il va dresser procès-verbal. — « Tout comme il vous plaira, dit Piron, dépêchez-vons ; je vous aiderai à le mettre en vers si vous voulez. » Parler de vers à un clerc, c'était lui parler hébreu ; aussi répliqua-t-il : — « Pas tant de verbiage, procédons, et commençons par vous ; votre nom ? — Et le vôtre ? — Ah ! vous plaisantez la justice ! — Je ne plaisante point la justice, poursuit Piron; mais je vous trouve plaisant de vouloir savoir mon nom avant que je sache le votre. » Le clerc, dont l'esprit n'était pas des plus déliés, traite le propos de rébellion à la justice, et menace Piron de l'envoyer en prison. A la fin, Piron se nomme: le clerc continue de l'interroger et lui demande : « Quel est votre état ? que faites-vous ? — Des vers. — Qu'est-ce que des vers ? Vous moquezvous encore de moi ? — Je ne me moque point, je fais des vers ; et, pour vous le prouver, je vais en faire tout-à-1'heure sur vous, pour ou contre, à votre choix. — Je vous ai déjà dit que je n'enterfdais rien à tout ce verbiage, et si vous me poussez à bout, vous pourriez bien vous en repentir. »
Le clerc ayant cessé d'interroger Piron, entreprit Gallet, auquel il fit également décliner son nom. Puis élevant la voix : — Quel est votre profession? Que faites-vous? — Des chansons, monsieur, lui répond modestement Gallet, — Oh !