‹ Œuvres badinesChapitre 6 sur 128 · VIE D ALEXIS PIRON XIX · texte numérisé non relu

VIE D ALEXIS PIRON XIX

pour le coup, je vois qu'il faut nécessairement éveiller M. le commissaire. — Ne troublez point, monsieur, le repos de M. le commissaire répartit respectueusement Gallet; laissez-le dormir: vous êtes si fort éveillé que vous valez, à vous seul, sans compliment, un commissaire, deux commissaires, trois commissaires ensemble. Au reste, rien n'est plus vrai ; je fais des chansons, et vous devez même, si vous avez du goût, savoir par cœur la dernière qu'on chante depuis un mois, dont voici le refrain. « Et tout de suite Gallet chante :

Daphnis m'aimait, Et le disait Si joliment Qu'il me plaisait Infiniment.

« Vous voyez, ajouta-t-il, que je ne vous en impose point : je suis réellement chansonnier, et de plus (en faisant au clerc une profonde révérence), marchand épicier en gros, pour vous servir, rue de la Truanderie. »

A peine Gallet eut-il cessé de parler, que Collé saisissant la parole pour ne pas donner au clerc le temps de l'interroger: « Je vais, lui dit-il, vous éviter la peine de me faire des questions ; je m'appelle Charles Collé; je demeure rue du Jour, paroisse Saint-Eustache : ma profession est de ne rien faire, dont ma famille enrage; mais lorsque

\\ VIE D ALEXIS riRON

les couplets de monsieur sont bons , je les chante. » Aussitôt Collé se met à chanter :

Avoir dans sa cave profonde

Vin excellent, en quantité ;

Faire l'amour, boire à la ronde,

Est la seule fécilité.

Il n'est point de vrais biens au monde

Sans vin, sans amour, sans gaîté

Puis, en montrant Piron : — « Et quand monsieur fait de bons vers, je les déclame. » Et soudain il déclame avec emphase :

J'ai tout dit, tout, seigneur; cela doit vous suffire. Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.

En achevant ces mots, Collé s'avance en héros vers la garde qui riait à gorge déployée de ce burlesque interrogatoire. Le clerc seul, loin de rire, palissant de colère, devient furieux, se lève, et court éveiller le commissaire. Piron lui crie d'un ton railleur : — Eh ! monsieur, ne nous perdez pas, nous sommes des enfants de famille.

Le commissaire était si profondément endormi, qu'on eut toutes les peines du monde à le tirer de son lit. Pendant qu'on l'attendait, la scène avait changé de lieu, et se passait dans la cour. Piron, le principal héros de la pièce, soutenait merveilleusement son caractère, et ne laissait point refroidir l'action. Il y jetait, à toute minute,

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