LE CURE ET SA GOUVERNANTE
Un bon curé, d'une santé d'élu :
(C'est dire qu'il avoit très-grande paillardise. Peut-on se bien porter et n'être pas ému
D'un aiguillon de convoitise ?)
Un bon curé donc avoit lu, Dans je ne sais quel bouquin vermoulu, Que, dans les premiers temps, messieurs les gens Pour éteindre ce feu que Lucifer attise, [d'église, Avoient gentils tendrons à bouche que veux-tu.
Notre homme avoit bien moins de gourmandise; Il n'en vouloit qu'un seul. Qu'un seul! En vérité, Un saint n'auroit plus loin poussé la chasteté. En conséquence donc de cet antique usage,
Notre pasteur, en homme sage
Qui toujours dans le premier rit
D'un culte va saisir l'esprit,
En son logis prend une gouvernante.
Son âge? Sa figure! Etoit-elle piquante?
De bonne robe, appétissante, Surtout stérile ? car c"cst là le premier point.
Tout cela, je ne le dis point, Messieurs les curieux : vous savez comme est faite
La gouvernante, d'un curé ; Je ne demande au ciel qu'un tel morceau sacré;
Qu'il me le donne, et je vivrai
(J'en jure ma foi de poète)
D'une continence parfaite.
Dire que Jeanneton figuroit tour à tour. La maîtresse de nuit, la servante de jour,
Ce trait encor me paroît inutile.
Il faudroit qu'un curé fût un grand imbécile De payer grassement servante faite au tour, Pour avoir seulement soin de sa basse-cour; Du pasteur Jeanneton avoit donc la tendresse.
Las ! le pauvre homme en fit tant sa maîtresse, Qu'il en mourut. C'est mourir de plaisir, Diroit un libertin ; je donnerois ma vie,
Si je pouvois ainsi mourir.
Taisez-vous, libertin, vous parlez en impie.
Moi, du curé, je dirai seulement, - Qu'il ne dut pas d'ici s'en aller mécontent.
Le bon Dieu veuille avoir son ame,
Ainsi soit-il. En attendant
Laissons le pauvret sous la lame,
Et revenons vite aux vivans.
Nouvel oint du Seigneur d'entrer au presbytère, Jeanneton de rester, et d'être à l'ordinaire Alerte à se parer de tous ses agrémens.
Sans avoir de philosophie,
DE F IKON
Elle savoit assez que penser de la vie, Où l'on doit prudemment cueillir le peu de fleurs Que le ciel sème sur sa route Las! pour quelque peu de douceurs.
Que du bout des lèvres on goûte, Combien est- on abreuvé de douleurs !
Et Jeanneton venoit d'en boire le calice Jusqu'à la lie, en perdant son pasteur. Elle veut donc, avec son successeur, Courir des doux plaisirs une nouvelle lice. Après avoir pour le défunt curé, De tout son cœur, dit un miserere, Prié Dieu qu'il le mît en sa gloire éternelle, Dévotement et d'un air tout sucré, Elle s'apprête de plus belle A tâter de ce miel çju'on n'a qu'à lèche-doigts, De ce plaisir qui seul les vaut tous à la fois. Partant de se coucher l'heure enfin arrivée, Heure charmante à l'amour réservée, Voilà ma Jeanneton qui mène promptement Notre nouveau pasteur à son appartement ; Puis sans façon, suivant son habitude honnête,
Dans le cabinet attenant, * De se déshabiller, le tout modestement, Pour voler vite au tête-à-tête, C'étoit pour elle assurément Un jour de noce, un jour de fête Nouvel amant, nouveau plaisir.
Toujours l'esprit humain sourit à l'avenir, Surtout l'esprit de femme, ajoute le poète; Mais laissons Jeanneton dépêcher sa toilette.
Sa toilette! oui, sa toilette. L'Amour, Ainsi qu'à la duchesse, enseigne à la grisette
llN ŒUVRES BADINES
Cet art heureux de plaire sans atour,
L'adroit déshabillé qui vaut l'habit de cour : Et là-dessus toute femme est coquette.
Or pendant que le tentateur,
(Car le diable en ceci n etoit un mince acteur) Rendoit encor Jcanneton plus tentante,
Plus coquine, plus agaçante, A ses tétons donnoit plus de rondeur, A son souris plus d'artifice, A son œil noir plus de malice, A ses roses plus de pudeur, Comme à ses lis plus de candeur; Tandis que, déployant l'adresse Du diable le plus corrupteur, Il en formoit bref une enchanteresse,
Que faisoit le pasteur? Le pasteur? En entrant, Il marmota de son bréviaire, Qu'il n'entendoit aucunement ; Ensuite, en se déshabillant, Vous dit mainte longue prière ; Au lit se mit finalement, Trois ou quatre fois se signant Et d'eau bénite s'aspergeant, Au Seigneur Dieu recommandant Son ame la plus moutonnière Que le ciel fit assurément, N'attendant plus que le moment De fermer sa sainte paupière, Pour s'endormir pieusement, Et puis rêver du firmament.
Un dormeur de cette manière Pouvoit-il songer autrement !
Ouais ! quel est ce curé d'une nouvelle espèce?
DE TIRON IUJ
Attendoit-il dans son lit Jeanneton f...
Non sans doute. Il n'avoit nulle tentation De succomber à la tendresse...
Nulle?... Et voilà le plaisant, écoutez.... Oh ! par ma foi, ce cure là me blesse : Eh quoi ! ne point goûter des douces voluptés, Ne point manger un morceau de la pomme, Quand il l'avoit sous sa main ! le pauvre homme ! Il avoit donc cent ans? Vous vous moquez de nous... Je ne badine point : j'ignore, au reste, 1 âge De ce singulier personnage ; Mais je pense assez comme vous.
Je ne saurois croire à tant de sagesse ; Il faut être un grand saint, ou casse de vieillesse, Pour refuser ses sens à des plaisirs si doux. Revenons à notre homme étrange, Ou, si mieux l'aimez, à notre anpe, Car ce bon curé là n'avoit rien de l'humain. Or il imaginoit qu'en ce bouge prochain, Retenue un instant pour quelque bagatelle, Jeanneton s'en alloit se retirer soudain. Déjà de sa benoîte main Il avoit éteint là chandelle...
Et Jeanneton s'en ira-t-elle?...
Jeanneton c toit bien dans un autre dessein. Il s'impatiente à la fin.
— Jeanneton!... — Monsieur?... — Je vous prie, Dépêchez-vous. — Dans un instant, monsieur. Et Jeanneton de dire au fond du cœur : 11 m'a tout l'air d'en avoîi grande envie ; Dieu soit loué ! puis mains de se hâter, Lacet de rompre, épingle de sauter, On auroit mis son [dus beau juste en pièces.
RIO ŒUVRES TADINES
Peut-on trop tôt d'amour savourer les caresses ?
— Mais, Jeanneton, je veux dormir... — Comment! Me prend -il donc pour dormir seulement?
— Jeannetcn, mais qui vous arrête?
Au nom de Dieu, finissez... — Je suis prête t Allons, monsieur, me voici. Jeanneton l.'aroît enfin ; mais savez- vous bien comme?
A faire (me le permet-cn?) Tomber le pape, oui, le pape de Rome, Le dirai-je? En... Cherchez cette rime en ion, Qui vient sans qu'on l'appelle en cette occasion.
Et qu'il ne faut point que je nomme, Si je veux conserver ma réputation
D'écrivain chaste et de saint homme.
Puis peignez-vous le plus friand tendron, Ayant blanche peau, bon chignon, D'une main tenant sa lumière, (C était l'Amour même avec son flambeau)
Coiffée en petite laitière, Un mouchoir blanc sur le front le plus beau, (C etoit l'Amour même avec son bandeau) Laissant voir un tétin de beauté ravissante, Qui sembloit s'échapper vers la main triomphante Qui devoit arracher la seule épingle, hélas! Où tinssent encor tant d'appas; Nue à demi comme une grâce; Montrant d'ailleurs jusqu'au genou, Une jambe à vous rendre fou.
Ah ! bienheureux curé, que netois-je à ta place? Méritois-tu tant de bonheur?
Le sot!... — Eh bien! êtes-vous bon coucheur? Me mettrai-je dans la ruelle ?
Le curé se frottoit, se refrottoit les yeux
DE PIKON 121
— Révé-je ? Est-ce unesprit?.. En chemise... c'est elle... Non... —Tariez donc : lequel aimez-vous mieux? D'invoquer tous les saints bien vite, Aspersion nouvelle d'eau bénite, Force signes de croix... — Avez-vous badiné ? Savez-vous bien, monsieur, qu'il fait un froid extrême ? Que je me couche, allons : comme il fait l'étonné ! Quand ce seroit le diable même !...
— Oui, c'est le diable assurément ; Je te conjure, esprit méchant...
— Notre maître, à la fin, nous perdons patience...
— Quoi! Jeanneton... c'est elle... — Oui, c'est bien
[moi, vraiment.
— Où vas-tu? — Me coucher. — Avec moi? — Je le pense.
— Eh quoi ! tison d'enfer, une telle impudence ! ' Avec moi se coucher ! ô sainte Providence !
Au meurtre !.. on m'assassine !.. — Arrêtez un instant, C'est un peu trop pousser le badinage...
— Tu ne sortiras point de cet appartement?.. — Je n'entends rien à ce tapage;
N'ai-je à vos yeux nul agrément ?
Le défunt pensoit autrement.
— Au secours !.. mes voisins!.. — Qu'il est doux ce lan-
Expliquez-vous, là, clairement. [§aSe •
Craindriez-vous de me faire un enfant?
Oh! vous ne risquez rien. — Me voilà tout en nage... T'en iras-tu, vilain démon, dans le moment?..
— L'histoire me paroît plaisante; Depuis quand une gouvernante N'auroit-elle donc plus l'honneur De coucher avec son pasteur?
— Infâme, que dis-tu?.. — ûame! j'en ai la preuve.
Avec votre prédécesseur
Je couchois tous les jours; je pensois qu'étant veuve, .le pouvois ainsi faire avec son successeur...
— O la louve! ô rabominable I
Encore une fois, misérable!
De ma présence éloigne-toi :
Demain je te renvoie... — Et moi,
Je rends mes comptes tout à l'heure :
Si je reste céans un instant, que je meure. Levez-vous, s'il vous plaît, monsieurl'hommedeDieu,
Je ne veux point demeurer davantage Chez quelqu'un qui paroît m'estimer aussi peu. Las! le pauvre défunt 1 il eut mon pucelage;
S'il vivoit, il l'auroit encor.
(Notez que quelque larme humectoit son visage). C'est bien là ce qu'on peut nommer un curé d'or.
De ces curés-là, quel dommage,
S'il n'en étoit plus aujourd'hui !
Nous en pourrons trouver de semblables, j'espère. En attendant, je vais servir notre vicaire; J'aurai très-peu d'argent, je ferai maigre chère;
Mais du moins on couche avec lui.
Quelque pédant, à mon curé semblable, Blâmera Jcanneton; moi, je l'approuve fort.
En effet, avoit-elle tort?
Faire cas du plaisir, c'est être raisonnable. Que d'un destin de fer je sois persécuté; Qu'il m'ôte mes emplois, mes biens, ma liberté;
Si l'amour me rit, me seconde, Qu'un lit enfin me reste, et dans ce lit Manon,
Ai-je à me plaindre du sort? Non,
Je suis le premier roi du monde.
J)K l'IRON 123