VIE D ALEXIS TIRON XXIII
dîner et manger des huîtres. — « Ah ! mes amis, dit Piron, en sortant de la maison du commissaire, rien ne manque plus à ma gloire, j'ai fait rire le guet ! »
La nouvelle de cette joyeuse nuit se répandit bientôt par toute la ville. Le commissaire Lafosse en fit le lendemain son rapport à monsieur Hérault, alors lieutenant de police. Ce magistrat connaissait beaucoup Piron, avec lequel il avait dîné quelques jours auparavant. Il le man Ja'pour savoir jusqu'aux plus petites particularités de l'histoire, et voulut en divertir sa famille. Piron se rendit aux ordres de monsieur Hérault, lequel affectant un air grave et sévère en le voyant paraître, le traita d'abord de tapageur, et lui ordonna de rendre compte de sa conduite et du bruit qu'il avait fait la nuit précédente. Piron ne se démonta pas ; .sa mauvaise vue l'empêcha de reconnaître les personnes qui étaient dans le cabinet, et s'imaginant être devant un juge assis dans son tribunal, il commença et poursuivit si comiquement son récit jusqu'à la fin, que la gravité de ses auditeurs se démentit, de manière qu'un éclat de rire général se fit entendre, et monsieur Hérault après avoir ri tout à son aise, dit : — « C'est fort bien, mon cher Piron, mais convenez que vous mériteriez une bonne calotte pour cette folie? — Eh ! qui serait assez hardi, monsieur, répliqua Piron, de m'en donner une, quand votre chapeau m'en tient lieu !... «Effectivement ;i présenta,
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dans le moment même, le chapeau de monsieur Hérault, qu'il avait pris, par mégarde pour le sien, le jour qu'il avait dîné avec ce magistrat.
Piron était lié avec une société de gens de lettres qui se réunissaient régulièrement toutes les semaines, pour souper, à frais communs, chez un nommé Landel, traiteur, rue de Bucy. Le Caveau était le nom qu'ils avaient donné au lieu de leur assemblée. Là s'était formé une espèce d'aréopage qui eut une grande célébrité. On y lisait ses ouvrages avec le ton de la modestie, et l'on jugeait sans prévention ni partialité. C'est là que les deux Crébillon, Bernard, La Bruyère, Gresset, Collé et une infinité d'autres gens de lettres distingués entouraient Piron, l'animaient, faisaient éclore de son imagination, cette foule de bons mots, ces saillies pleines de feu, qu'on ne se lassait point d'entendre. Le caveau, devenu trop fameux, ayant excité la curiosité de la ville et de la cour, ne subsista plus que jusqu'à la fin de
Dans cet intervalle, il déploya dans Gustave toutes les ressources de son génie. Il dédia sa tragédie au comte de Livri, son bienfaiteur.
Il donna ensuite au théâtre français la pastorale des Courses de Tempe. Il accompagna cette pièce champêtre de la comédie de Y Amant mystérieux, qui essuya le désagrément d'une chute. Mais il s'en releva en 1730 avec le triomphe le plus complet et la gloire la plus durable, en fai-
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sant paraître la Métromanie, cette pièce qui eut le plus grand succès, et l'obtiendra constamment jusqu'à la postérité la plus reculée.
Une forte constitution, une santé robuste, une gaîté inaltérable, promettaient a Piron les plus longs jours ; mais aussi peu fortuné qu'il l'était, comment envisager la vieillesse sans la redouter? La providence lui ménagea une ressource dans le mariage qu'il contracta à son retour de Bruxelles, où il était allé visiter J.-B. Rousseau, avec Marie-Thérèse Quinaudon, âgée de 53 ans, qu'il avait connue chez la marquise de Mimeure. Cette demoiselle jouissait de 2000 livres de rentes viagères, auxquelles le généreux comte de Livri ajouta, par le contrat de mariage, 600 livres de rentes aussi viagères au profit de Piron.
Le lien qui serra leur union fut celui de la simple et pure amitié ; rien ne troubla leur bonheur pendant les quatre premières années de leur mariage. C'est pendant ce temps qu'il composa sa tragédie de Fcrnand Corte^, le dernier de ses ouvrages dramatiques, et qui fut joué, pour la première fois, le 8 janvier 1744 ; le public ne la goûta point ; il lui eût été possible d'en faire disparaître les défauts, mais jamais il ne voulut consentir à y faire quelques corrections.
Tandis qu'il se consolait du peu de succès de sa tragédie, il éprouva, pour la première fois, la tristesse et l'affliction. Les mauvais procédés d'un homme à la fortune duquel il avait contribué, la
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perte de sa femme, et le chagrin que lui causa sa mort, absorbèrent pour quelque temps, son âme toute entière.
Malgré les droits incontestables de Piron aux honneurs littéraires, il ne put jamais parvenir à obtenir une des places de l'Académie. Nivelle la Chaussée, sur lequel il avait fait quelques plaisanteries, et qui s'en offensa, mit tout en œuvre pour opérer son exclusion : il y réussit, Mais s'il ne put obtenir un fauteuil à l'Académie, il en fut dédommagé par une pension de mille livres que le roi lui accorda sur sa cassette, par les soins de madame de PompaJour.
La pension de mille livres que le roi avait faite à Piron, le mit en état d'attendre d'autres grâces. Il en obtint en effet une autre, sur le produit du Mercure, de 1200 livres, pour en jouir du icr janvier 1755 : elle fut portée à 2000 liv. en 1761.
Les obstacles qui l'avaient éloigné de l'Académie française, n'empêchèrent point l'Académie de Dijon de l'adopter : il y fut reçu en 1762.
Tous ceux qui ont vécu familièrement avec Piron, rendent justice à la. beauté de son âme, à l'excellence de son cœur. 11 écrivait en 1766, à M. le Goux de Gerland :
« Je voudrais voir tous ceux que j'aime et que « j'estime, ne faisant qu'un même cercle, et moi « dans le centre, les faire rire a la ronde, dût-ce « être à mes dépens. Le singe n'aurait point de « regret de sa monnaie, en si belle et pleine jouis- « sance. »