‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 2)Chapitre 12 sur 20 · CHANT VII · texte numérisé non relu

CHANT VII

J E vois toute ma jeunesse autour J© moi; elle m'écoute avec confiance : l'e n'en abuserai pas. Mais si je laisse tomber un rideau quelque part, qu'on ne s'avise pas de le soulever ; je sanglerois lin coup de marotte Mais pourquoi menacer ? Il me sied bien de faire le pédant ; suivons gaiment notre chemin.

La blonde !Fleur-de-Myrte , tremblante au premier moment de sa fuite, se rassure dès cju'elle voit la barque s'éloigner de Pile des Mélo'ogues, à l'aide d'un vent favorable. Bientôt le calme renaît dans les esprits ; l'agita, tion, les craintes avoient depuis quelques jours écarté le repos; peu-à-peu les paupières se chargent, elles se fer-

Tunie I, jNI

ment, et malgré les incommodités àii lieu et de la situation, un sommeil doux et paisible e'empare de tous les seu»

de notre voyageuse.

Cependant son conducteur , quoique très-éveillé, faisoit le plus agréable rêve, et se livroit aux illusions d*uiie espérance très-flatteuse. Il se croit possesseur d'une beauté rare, la fait ïnaitresse de son cœur, et suivant la cupidité naturelle aux âmes qni manquent d'élévation, il songe aux moyens ile la rendre utile à sa fortune.

Voici comme raisonnoit le musicien.

Cette belle a un maintien qui en impose On se targue d'une haute

ïiaissance; mais on se tait sur tout 1©

reste Ah! cela sent l'aventure

Ii*éducation paroit avoir été soignée... !Ne l'est-elle point trop à certains égards? .... J'ai été frappé de la véarité, de la facilité avec lesquelles ell© arcndoit les différens sentimens que j»

lui faisois signe d'expriiaer au souve-

P O E M E. 2or

raîn cles Mélologiies. . . . Est-ce un© bourgeoise de qualité ? Est-ce un©

princesse du théâtre ? Perdrois-je

au change? J*ai un projet; j'ai

besoin d'être secondé. J'ai d'excellens fabliaux, nous les jouerons ;ils sont un peu connus : j'en serai l'auteur.. . . Jl

faut se donner un nom Le comte

Julien.... Oui ! Julien , comte d'Hauterive ; il est bon.... Nous irons dans les cours : nous nous insinuerons....

Il faut composer une fable pour exister hors de chez soi avec une sorte de

tlécence Oh! je ne veux point de

ces malheurs extraordinaires ; on hait^

Jcs malheureux De ces disgrâces

cjui intéressent, qui remuent; mai»

qui laissent de l'espoir après elles..., "Une jalousie, une rivalité, un frère aîné ambitieux.... On attend des secours d'un oncle puissant qui n'est point à portée. . . . Une nuance de plus ou de moins; nous avons du tems, tout cela s'arrange.... De la figure, de l'esprit , des taiens , de la naissance.

de Pin for tune. Voilà bien des titres, '..l Le roi nous fait un accueil favorable.

La reine ne souffre pas que la comtesse loge ailleurs qu'au palais.... Il faudra se faire aux petites jalousies : elles sont une conséquence du mérite Voici deux intrigues qui s'arrangent.. . . Je. . . .

Zerbin eût beaucoup étendu son projet , mais un mouvement qui se fit dans la barque , parce qu'il en falloit changer les voiles, éveilla la belle dormeuse. Son conducteur s'approcha d'elle, lui prend la main et la baise. Cette preuve de respect pouvoit être très-équivoque , et causa de la surprise à Fleur-de-Mjrte : elle témoigna quelque dépit; mais Zerbin sans s'en appercevoir entama la conversation suivante avec beaucoup de liberté.

Grâces au Ciel, madame, je croîs que vous pouvez vous applaudir d'une heureuse délivrance. J'ai exposé ma via , je quitte uae fortune hoimôte 5

POEME. 2g3

mais ces sacrifices seront trop payés, si vous voulez consentir que je meure votre esclave.

Pendant que Zerbin tenoit ce langage , un nuage interceptant les rayons de la lune, empêchoit qu'on ne pût distinguer sur la physionomie de notre Iiéroine l'étrange effet causé par le discours qu'on lui adressoit.

Zerbin interprêtant le silence en sa faveur prend une main, la serre; la belle crie, se dégage, et veut fuir; mais ses cris n'ont ému personne ; le matelot fume, chante, et fait froidement la manœuvre. La fuite est impossible, et le musicien, quoiqu'avec un air soumis , tient bon impitoyablement.

Fleur-de-Myrte se rassied; les larmes, le hoquet, les vapeurs, l'évanouissement se succèdent presque sans intervalle; Zerbin s'empresse, tire un flacon , se donne tant de soins, qu'à la fin notre héroïne revient à elle-

même et prend la parole d'un ton de voix entrecoupé.

Elo'gne-toi, monstre, ou je me jette dans la mer ; sache que je ne me pardonnerai jamais les familiarités que tu viens de prendre avec moi. Ne crois pas pouvoir abuser du malheur qui me livre entre tes mains; la mort m'est moins odieuse qu'une lâcheté dont tu serois l'objet , et elle est mon rempart contre toutes tes violences.

Zerbin étoit effronté; cependant I9 ton vrai de cette harangue le démonta; mais comme il n'éfoit pas homme à abandonner facilement ses espérances, et qu'il étoit piqué du mépris qu'on lui témoignoit, il crut devoir prendre le ton cavalier pour attaquer et se défendre.

Jusqu'ici , m-adame , j'ai àme reprocher une passion qui vous a fort utilement servie , et ne pensois pas devoir être à vos yeux un monstre ; peut-être m^ fais - je trop d'honneur en vous adressant mes vœux 3 mais en vous

estimant tout ce que vous valez, c'està-dire infiuimeut, je ne vois rien dd révoltant pour vous dans mes hommages. Si j'avois la iatuité naturelle à quelques gens de mon état, dont la cervelle a tourné pour quelque aventure, je pourrois pour m'excuser citer des témérités de ma part beaucoup moins autorisée»; que celle-ci, et qui n'ontpas toujours été malheureuses. Ja dirois qu'il s'agit de savoir si un cœur bien touché a le droit d'en émouvoir un autre; que d'ailleurs les taleni ennoblissent ceux qui les possèdent, et les approchent de tout le monde.

Fleur-de-Mvrte pendant ce discours s'étoit un peu^remise; ce n'éLoit pas peu pour elle qu^une affaire engagée par une action assez vive, eût tourné en pour-parler.

Monsieur , reprit-elle , je ne sais si quelques femmes de mon état se sont moins respectées qu'elles ne dévoient le faire; en tous cas je les plains, et ne crois pas que leur exemple pût mt M 4

servir d'excuse ; à Pégard des services que vous m'avez rendus, oubliez-en le motif, et vous pouvez vous attendre à toute la reconnoissance dont je suis susceptible.

Madame , répondit Zerbin , d'un air timide , consterné, mais tendre, acrablez-moi de mépris et de courroux; j'ai sans doute mérité l'un et Pautre, mais ne m'ôtez pas l'espoir de mourir en vous sei-vant ; je ne prétends plus à d'autre récompense. Un mouvement plus fort que la raison m'a, sans doute, transporté : toute l'humiliation m'en reste ; et cependant tels sont les préjugés de votre sexe et du mien, que vis-à-vis toute autre personne , une conduite plus retenue de ma part eût été regardée comme une offense impardonnable ; mais rassurez-vous, madame, quelque désordre qui trouble désormais mon cœur et mes sens, si vous régnez dans mon ame, cela ne vous deviendra sensible que par Texcès da

POEME. ao7

mon dévouement à vos moindres volontés.

Le discours modeste de Zerbin ne fut pas écouté sans embarras ; un homme, à la discrétion duquel on est, veut vous aimer, et vous respecter sans espérance. Il est danoereux de l'écouler, et fort difîicile de le faire taire.

Cependant le soleil commençant à paroître sur l*horison , l'équipage , qui avoit besoin de nourriture, étala sur le pont une partie des vivres dont il s'éto-t pourvu. Zerbin s'empresse de choisir les moins grossiers , et les offre à la belle, à qui l'abstinence des jours précédens les fît paroître moins désagréables. On mange.Fleur-de-Myrte et son écuyer gardoient le silence. L'équipage occupé du désir et de l'espérance d'un salut proclyiin, s'entretenoit de propos conformes à son état et à la circonstance. Le repas fini , Zerbin ne perdant pas son premier plan de vue, propose à la dame de la

désennuyer par le récit et le jeu d'un fabliau de sa composition. Cela semble ne point tirer à conséquence ; on le lui permet , et il débite le petit poëme que Ton va lire, en homme qui connoît et sait tirer parti de 5e« avantages.

POEME. 3of

LA BRUNETTK ANGLAISE.

O 5 vais conter un mîrncle «l'amour; Pdijle gniilois, chez vous on n'en voit gtièrej Mettons plutôt la scène en Angleterre, Sans indirjuer l'époqne, ni le jour.

Certain baron, riche pro]>riéraire, Avoit I otir fille une jeune beauté, Que je ]•( indrois si jVM ois téméraire J Reniions Iionimage à la célébrité :

Ri«squons un trait, puisqu'il est nécessaire. Brune elle éloit , mais si Llauclie , si claire. Et sur ce fait elle eut tant de renom, Qii'cx tout j^ropos, les grands et la commune, îîe la nommoient que la jiiquanle lirunej Et qu'à la fin on oublia ton nom.

le ]-lus modeste, ou le pins fanfaron, Ton*; .«^'iulressoient liumlilement au baron Briguant l'honneur de «levenir son gendre. Chers chevaliers , disoit ce ]>ere tendre, Vous avez tous également ma voix, Et n>a Brunette est libre de son choix; Qu'un de vous ])laise et Tr-fîTiire est fini«; Jt ki lui Jonoc mVi'C la barOiûe.

2ir> O L L I V I E R,

Sur cet aveu , chaque amant s'ingénie , A qui saura faire agréer sa cour ; Mais si l'amour éveille le génie , Que Topulence aide bien à l'Amour !

Vingt fois la nuit se change en un beau jour»

On fait chercher dans toute la contrée, Ce que le luxe, à peine encore enfant, Pouvoit offrir de plus éblouissant.

La lice s'ouvre aux joutes préparées.

Que de couleurs et d'aigrettes aux vents^ Que de pavois et d'armures dorées, De palefrois, de pages, de livrées!

De tant d'apprêts , l'amour se rit souvent î Tous nos galans perdoient leur étalage j Non que Brunette eût l'amesi sauvage Qu'un tendre amant n'y pût trouver accès } Un soupirant , d'un tout autre parage, A petit bruit , avoit tout le succès.

Henri , c"étoit le nom du personnage; Sur son récit , il avoit été page :

Pour le présent, il étoit bachelier; B'en fait de corps, d'agréable visage.

Poli , discret , bien disant et fort sage , En apparence : en homme du métier , Pour le besoin , il savoit manier L'épieu , la lance , ou bien la hallebarde ,

POEME. 3if

Musicien, décorateur ou barde; Enfin , à tout il savoit se plier , Ht qui plus est, faisoit tout avec grâce.

Dire comment il eut assez d'audace, Pour expliquer ses désirs amoureux, On ne le sait; peut-être que les yeux D'un feu secret trahirent le mystère.

On les comprend, on rougit, on est fière; On s'arme enfin de dédains affectés :

Mais lamant plaît, les yeux sont écoutés J On leur répond : et voilà la manière.

Un tems se passe en ces muets discours , Mais pourroit-on se taire ainsi toujours?

On lâche un mot; un soupir l'accompagna; Et ce soupir est bientôt répondu.

Les billets doux de trotter en campagne; Baiser surpris , et puis baiser rendu ; Mais chastement, car une flamme honnête Ke soufîroit rien qui ne fût très-décent : Ce n'est pas peu , le pas étoit glissant ; On se trouvoit très-souvent tète-à-tête.

Sous un vieux chêne, écarté du château, Se dérobant à la foule importune, La belle alloit tous les soirs, sur la brune, En grand secret , trouver le jouvenceau. Quand l'un des deux, par fortune contraire, Au rendez-vous se voyoit arraché :

2îi OLLIVIER,

Un mot d'écrit, dans le chêne caché, Eclaircissoit tout le nœud de Tafifeire, De ces billets on devine le tour; Mais il en tombe un aux mains de Brunette^ Dont elle eut bien raison d'être inquiète.

* Attendez-moi jusqu'au déclin du jour, » N'y manquez pas. Le sort me persécute. A> A ses rigueurs, désormais tout en butte^ i» Je dois vous voir pour la dernière fois.

Qu'on se figure une amante aux abois; Un coup de foudre eût été moins terrible i Elle eût crié, mais elle étoit sans voix, Sans mouvement, comme un arbre insensible J Sortir de là , lui devient impossible.

Tant que la nuit ayant voilé les cieux , A pas de loup, Henri vient en ces lieux. Elle l'entend , se lève, clic s'efforce.

Vous me quittez , Henri ! qui vous y force?

Henri.

Hélas, madame, un ordre rig&ureux, Ittais juste : enfin il condamne un coupable. Brunette.

Coupable l vous? vous êtes malheureux^ Mais d'un forfait vous êtes incapable 3 J« vous connai«

Henri.

Vous me connoisses maU Je ne sanrois prétendre à l'innocence; J'ai contre moi le fait et l'évidence y £t suis réduit, par uu édit fatal, A vous quitter.

Je puis être déçue...

Je doute encor et ne crois point faillir , Qu'une ame noble , en vous je Tai connue, Par des forfaits ait voulu s'avilir.

Le.<i passions égarent la jeunesse, XJn mouvement de colère, une ivresse, Suivis "bientôt d'un juste repentir, Vous auront fait

Excusez mes foi blesses , D'un voile adroit couvrez-en bien l'horreur^ Votre bonté redouble mon malheur ; Je suis banni : je pars.

Brunittk.

Et tu me laisse», ït tti me croîs lâche au point de rester , Lorsqu'un arrêt te force à me quitter ! Connois-moi mif ux , Henri ; tu sus me plaii» Pnr des dehor<î séduisans pour mon coeur j Ji te croyois.... et je te crois sincère ;

Tu ne saurois n'être qu'un imposteur.

De la vertu , cette image fidelle , Que tu tracois avec tant de candeur , Tu la voyois dans le fond de ton cœur , Où tu Taimois , en la peignant si belle. Coupable ou non , l'ascendant est trop fort ; Rien ne nous peut séparer que ta raort : Et je te suis....

Vous , madame ? me suivre î Abandonner un père à sa douleur , Et renoncer à cet état flatteur , Pour tous les maux à qui le sort me livrai Brunetti.

Arrête , Henri , cesse de m'éclairer j Je sais quel coeur je vais désespérer : Le mien frémit d'un coup si nécessaire , Mais il me faut abandonner mon père.

Quant à l'éclat qui me suit en ces lieux, Ce vain bonheur, qui n'est que pour les yeux. Je ne perds rien quand je le sacrifie. Tu fus toujours l'unique bien pour moi ; Que je te suive , et je trouve avec toi , 3\Ion bien, mon rang , mon faste et ma patrie.

Henri.

Quoi! vous , me suivre au milieu des forêts^ Qui dtiprumis seront mou ssul asile ?

POEME. 2iS

Brunette.

*r'aîmois-je donc pour vivre en un palais , Pour ne jouir que d'un destin tranquille ? Je t'aime , Henri , ton sort sera le mien.

Henri.

Vous le voulez , mais le pourrez-vous bien ? Je dois ici faire un tableau sincère : Ne croyez pas que ma bouche exagère , Pour engager ce courage à mollir , Les maux affreux qui me vont assaillir. Je vais finir ma trame languissante Parmi la faim , la soif et Tépouvante , Parmi des ours et des monstres affreux , Et des humains plus détestables qu'eux.

Je vais....

Brunette.

Eh bien , j'y serai ta compagne.

Trouve un asile au creux d'une montagne } Lorsqu'excédé de travaux et de soins , Tu chercheras un sommeil salutaire , Ta sûreté , ton repos , tes besoins Sont à ma charge , et j'en fais mon affaire,

Henri.

Mais il faut donc vous armer

Brunette.

Il le faut. Vas me chercher ce qui m'est nécessaire ,

Et ne crains pas que mon Lras , en défaut j| Manque à frapper qui te sera contraire. H E N R r.

Il faudra donc couper ces beaux cheveux j Ils trahiroient votre sexe, et je pense Qu'on doit , au moins , en imposer aux yeujfe

Brunettb,

Tiens coupe-les.

Henri.

Vous aurez répugnane»

A déguiser ces traits si ravissans ; Sur tous les cœurs ils seroient trop puissans. Il faut encor , pour sauver l'apparence...,

Brunettï.

Vas , ne crains pas que sur rien je balance. Défigurons tous ces foibles attraits , Et que je sois aux regards belle ou laide , Je suis contente , Henri , si sous ces trait» ^ Tu reconnois....

Henri.

Encor un mot : je cède.

Lorsqu'éprouvant mille maux à la fois , Vous fléchirez sous un destin contraire , Du repentir attentive à la voix , N'aurez-vous pas de reproche à me faire»

1» O E M E. iif

Brunette.

Je l'en fais un : c'e>t de m'en soupçonner.

Ignorrz-voiis qu'on veut vous couronner?

Déjà par-tout la nouvelle est semée.

Un prince épris de votre renommée , Par ses agens , demande votre main.

BRWNBTTi.

Et tu serois chargé de me résoudre !

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