CHANT VIII
]N*ous avons laissé Engiierrand et Barin à la porte d'une hôtellerie ; Tamant deFleur-de-Myrte, la visière haute 5 s*y est retiré dans une chambre écartée. L'écuyer entre dans la salle de l'auberge et s'assied à la table ronde; la compagnie est nombreuse, et riiote , homme se croyant fort capable, y tient le dez.
Au diable, dit-il, les Sarrasins qui font courir les champs à notre noblesse. Passe encore pour le fils de Madame la comtesse : celui-là peut bien aller outre mer, nous n'irons pas après lui.
Il vint Pan passé chasser autour de notre grange, et tua notre chien. Jean qui voyoit cela et qui a le cœur bon , se prit à pleurer. Monsieur Inare lui tappe un soufflet, que le pauvre enfant en eut la joue plus grosse que je n'ai la tête. Ne dit-on pas qu'il
est allé se terrer je ne sais où, et qu*il a fallu le fouiller comme un blaireau ? Il couroit en enragé après le galant de Mad. Agnès, il a trouvé chappe-chute , et n'a pas eu l'esprit de se tordre le cou. A propos, notre valet qui revient de la ville, dit qu'elle est morte d'une suite de couches :
on l'aura chagrinée. C'est grand'pitié; nous l'aimions comme nos entrailles.
Qui est-ce qui auroit cru qu'elle se seroit débauchée ? Après tout , le galant en valoit bien la peine; que ne la lui bailloit-on ? C'est mon avis. Nous n'avons , dieu merci , qu'une fille ; cela n'est pas plus haut qu'une pinte, et cela jase déjà comme une pie : elle en fera de bonnes; car elle a de qui tenir Que quelqu'un me l'affronte, et l'on verra qui demeurera le sot.
Julienne et moi, nous nous mîmes dans le cas; Monsieur le curé fit son devoir : voyez s'il y paroît aujour— d'hui. La voilà qui fait la sainte sucré©
tout comme une autre, et si cependant la poire étoit bien mûre.... Tu ris du bout des dents , mijaurée ? Allons , Monsieur le soldat, (ceci s'adressoit à Barin ) ne la regardez pas tant, vous nous la rendrez effrontée. Il nous en coiite cher à nous autres pour vous faire porter des plumets : vous nous faites porter des panaches , et vous ne baillez rien pour cela ; le tour n'est pas catholique ; et si pourtant vous avez là une belle croix sur l'estomac. N'y a-t-il donc qu'à se croiser ? Nous aurions pris parti comme tant d'autres, et regardez-moi cette flamberge qui pend là , elle vous auroit fendu un mécréant comme un navet; mais il falloit laisser ici notre Julienne, je crois que pour mon salut cette croix-ci en vaut bien une autre. Qu'en dites-vous, Monsieur le soldat ? Vous êtes ici en recrue , apparemment avec ce beau gendarme , qui ne nous a montré que sa mine de fer ? Ne vous en allez pas ians
P O E M E. saf
étrpTiTjer. S'il ne vous faut v[u'un béîitre , voilà le compère Thibaud qui tireroit daus une maille. Cà , buvons au roi Pbi lippe. On dit que là-bas il leur partage la tête jusqu'au gézier, pour leur apprendre à renier Dieu.
Cela les convertira mieux que tous les sermons. Je voudrois qu'ils eussent déjà tous les os secs ; car j'ai fliit vœu d'aller au saint sépulclire quand il n'y aura plus de ces canailles-là tout à l'entour. Mais pour revenir à notre maitre , il auroit dû laisser aller devant les plus pressés; il auroit toujours trouvé de la besogne de reste.
Madame va bien se démener pendant qu'elle a les coudées francbes. On dit qu'elle a fait arrêter tous ceux qui ont eu part à la manigance, et qu'elle les fera pendre sans distinction d'hommes ni de femmes. Dieu Passiste comme elle fait bien. D'un autre côté , le grand cousin de Madame Agnès a fait des siennes. Il étoit bon ami de l'en joleur; iU â*appeloient frères; mais
quand on est sur Phonneur. il n'y a rien qui serve; ils se sont rencontrés devers Blois ; ils ont dégainé ; et je ne voudrols pas payer pour le mieux portant des deux. Beau miracle, quand des joueurs de cette fore e-là se touchent î Ma foi, c'est dommage; cela fai-oit. deux braves seigneurs. Point de fierté ; cela vous frappoit dans la main ni plus ni moins qu'un bourgeois, et cela vousy laissoit un écu. En voilà un qui ne fera plus de romances. Ah ! Julienne, chante-nous celle-là que tu sais de lui , qui est si belle. Je n'y entends rien, et si cela me fait pleurer comme un veau. Pour l'autre , j'y ai encore plus de regret. Il éloit droit comme un jonc. Une physionomie !
quand il parloit , vous auriez dit d'être ensorcelé, et cependant ce n'étoit jamais que de bonnes paroles, et puis c'est qu'il étoit si bon ! L'automne dernière , j'alloisà la foire àMarmoutier ; il passoit avec son monde; le chemin étoit diabolique : enfin ma
droiture en avoit pardessus l'essieu, ïlst-ce qu'il ne la fit pas relever ?
Je vis le moment qu'il y mettroit la jiiain lui-même. Je ne savois où me fourrer, tant j'étois honteux : encore disoit-il qu'il étolt trop heureux de me rendre service, à moi qui ne suis qu'un paysan! Jarniguienne, s'il n'étoit pas mort , je baillerois tout mon sang pour lui. Ecoutez-nous bien, Monsieur le soldat , nous avons le cœur sur la main; que Madame la comtesse nous fasse pendre, si elle le veut, avec tant d'autres ; mais nous aimerons toujours notre raaitre qui est un bon prince, sa défunte fille qui tenoit de lui, encore qu'elle eut fait faute, et morguienne jusqu'à celui qui lui a fait tort; car il ne l'auroit pas trompée : il eût tout raccommodé si on l'eût laissé faire. Ce sont là de nos ^ens; que le diable emporte le reste.
Ainsi finit le colloque historique et goguenard cjue le maître de l'hôtellerie faisoit avec lui-même. Le cœur
jro O L L I V I E R,
de Barinliii bat, les pieds lui brûlent t il court avec précipitation trouver son maître ! Ah! monsieur, dit-il la larme à l'œil; elle est morte: c'est le bruit de la ville.
Comment, dit Enguerrand, elle est morte, et de qui voulez-vous parler ? D'Agnès, répondit Barin, et surle-champ il fait le récit de tout ce qu'il vient d'entendre dire à l'hôte.
Ce malheureux bruit, dit Enguerrand, n'a que trop de vraisemblance.
Je ne conçois rien à l'aventure d'Inare; mais je vois que le public est incertain du sort d'Ollivier, et qu'il n'a rien pénétré des motifs qui m'ont fait mettre en campagne : cependant je crains tout par rapport àFleur-de- Myrte et à moi-même. Je sais combien la comtesse est vindicative, dissimulée , et jusqu'où la haine et le ressentiment peuvent la conduire.
Partez, Barin ; voyez-la de ma part ; dites-lui qu'une chute de cheval , dont je ressens encore l'iacommodit».
POEME. 2?r
ïn'empêche de me rendre sur-Iechamp auprès d'elle. Fa. tes cependant tout préparera l*hôtel pour mon prochain retour, et tâchez, dans Pintervalle, devoir Tamie d'Agnès, si cela TOUS est possihie, et de vous faire instruire de tout ce qui Jes concerna l'une et l'autre. Observez la physionomie des confidens de FrédegiMe, et vous viendrez me rejoindre avec un écuyer et un de mes meilleurs chevaux de main. Voilà Barin sur le chemin de Tours.
Quntre Jours s'étoient écoulés depir's le départ de l'écuyer, quand le maître qui se tourmente et s'ennuie dans lelitjOii une feinte indisposition le retient , pour faire trêve avec ses inquiétudes, s'avise, quoiqu'un peu tard, d'avoir recours au talent qu'il a pour la composition. Il va faire une romance.
Le sujet s'arrange en un moment :
on a déjà trouvé le premier vers; et on observera que l'air et les paroles
se faisoieiit ensemble. Euguerrand chante :
Avez— vous vu la belle Theudelinde ?
Après cet effort , il s'arrête. Peutêtre ladifficultéde la rime, peut-être ïedéfautd'im arrangement assez heureux, lui étoient-ils un obstaclQ. Il répète encore :
Avez-vous vu la belle Theudelinde?
Il en restoit encore là : il accuse la paresse de son imagination, et pour la réchauffer, il chante encore soa premier vers sur un ton plus haut; une , deux , trois , quatre , que dis-je ? plus de vingt fois, et à très-courts intervalles.
Le maître de l'auberge étoit dans la ]a cour, il démêle confusément ce bruit. Julienne, dit-il, à sa femme, va à la chambre de ce monsieur qui est là-haut; je pense qu'il ap^ pelle.
Julienne monte : elle prête roreilla
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à la serrure : elle entend demander à plusieurs reprises des nouvelles de la belle Theudelinde. Ce n'étoit pas absolument un cri : ce n'étoit pas du chant bien marqué. Julienne s'aventure : elle ouvre la porte. Voulez-vous quelque chose, monsieur, dit elle ?
"Non , non, non , lui repart le chevalier du fond de ses rideaux , qu'on me laisse en repos.
Julienne s'en va. Bertrand, dit-elle à son mari , ce monsieur est plus malade qu'on ne croit; le frater doit venir aujourd'hui panser la jument borgne; faisons-lui faire d'une pierre deux coups.
Cette conversation prenoit fin quand Barin arriva. L'hôtesse , avec un peu de ménagement, lui raconte ce qu'elle vient d'entendre. Barin va trouver son maître. Monsieur, lui dit-il, qu'estce qu'une dame Theudelinde ?. . C'est une ancienne reine des Gotlis... L'hote et sa femme disent que vous n'avez ^u'uncri après elle.... Ce sont des ixur
bécilles , reprit le Paladin ; mais vous , qu'avez-voLis fait, et qui peut avoir occasionné votre retard ?
Vous serez mécontent, monsieur, je reviens seul, et n'ai que très-peu de choses à vous dire, quoique j'aie fait de mon mieux pour bien employer mon tems.
Madame la comtesse dit qu'elle est fâchée de votre accident; elle vous auroit envoyé un chirurgien, mais toute la médecine est allée au secours du comte Inare qui s'est rompu le cou, je ne sais où ni comment. D'Agnès et d'Ollivier pas un mot. Strigée et quelques autres domestiques sont ea prison, sans que l'on sache ce qu9 Pon en veut faire. On pensoit que dès les premiers jours vous eussiez rejoint monseigneur, qui chemine à la hâte vers la Provence : vos équipages ont suivi. Mais ce qui va vous surprendre et vous fAcher peut-être, madame ïleur-de-Myrte est disparue de Tours t)eu après ({ue vous en êtes sorti. Jille
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n dit en secret à un de ses gens gifeila se retiroit à Poitiers dans une communauté religiejise.
O ciel! dit le chevalier, en se levant avec précipitation sur sou séant, me faudra-t-il perdre en ua jour ma parente, lua maîtresse et mon ami ?
Il n'attendit pas davantage; il ferme précipitamment ses tablettes, sort du lit, sliabille, s'arme; le voilà sur la route de Poitiers; le voilà rendu dans la viJIe.
11 va de parloir en parloir, espérant toujours, mais en vain, de découvrir le monastère qui sort de retraite à l'oh et de ses vœux. Il s'avise enfin dépenser que Libelle, craignant d'être inquiétée dans sa route, aura voulu donner le change sur le véritable parti qu'elle prenoit; que les démarches qu'il fait sont inutiles qu'il est tems, s'il veut consulter l'honneur , qu'il se rende sous les drapeaux de Sigismoud, tout autre
.Twnic /,. Q
démarche de sa part pouvant être mal expliquée. Il monte à cheval, .et prend à la hâte le chemin de la Provence.
Vers le milieu d'un jour, il traversoit une petite bourgade du Limousin. Elle étoit bâtie en amphithéâtre sur le penchant d'un coteau. Les regards arrêtés par différens rideaux que formoient des bosquets et des collines à des distances inégales, s'égaroient agréablement sur des points de vue champêtres, dont l'aimable variété surpassoit tous les chefs-d'œuvre de l'art.
Icil'on voyoitunruisseau , tombant en cascade du haut du rocher que couronnoit un petit hermitage , rouler à travers des cailloux, se perdre en're les saules; il s'échappoit, il faisoit canal dans la prairie; retenu, grossi par une écluse , il s'étendoit en nappei Et, un moment après, élevé par una roue, on le vojoit briller dans l'air, et retomber en globes de crj'slal.
D'un autre côté, une chaussée superbe traversoit une vaste forêt ; oa appercevolt dans le lointain de5 ponts, des aqueducs qui se ressentoient des outragps du tems, mais dont la noble hardiesse , bien plus encore que les ruines, attestoient aux yeux l'antiquité.
Le chevalier trouva l'aspect de ce lieu si riant , qu'il résolut d'y prendre quelque repos. Après avoir fait une collation légère dans la maison d'un villageois, il sort avec Barin pour prendre l'air et se délasser par quelques tours de promenade. Il arrive sur la place; une fête suspendoit les travaux journaliers du laboureur , et réunissoit la paroisse autour d'un ormeau touffu, dont l'ombre favorisoit les plaisirs de cette innocente assemblée.
Une table placée sur deux tréteaux soutenoit un chantre de figure grotesque , qui faisant jurer sous son archet les quatre cordes d'un mauvais O 2
violon, chantoit à pleine tête, et d'une voix enrhumée , mais d'un ton pleia de gai lé et de feu :
Jaciute à la promenade
Fit un faux pas près d'un hallicr , lié hé hé bé. Elle en est au lit malade , Elle s'en prend à son soulier.
Ah ah ah ! dame Jacinte ,
I«îpru dente vous étiez , hé hé hé hé.
Ah ah ah î dame Jacinte , Mieux valoit aller nus pieds.
Le médecin la visite , 'jL'a fort long-tems considérée , hé hé hé h*. Faut du remède au plus vite , Car le mal doit augmenter.
Ah ah ah î dame Jacinte , etc.
Le remède qu'il fautfjire , Vous le devez bien deviner , hé hé hé lié,'
Faut Martin , votre compère ,
Deux témoins et le curé.
Ah ah ah ! dame Jacinte , Imprudente vous étiez , hé hé hé hé.
Ah ah ah ! dame Jacinte ,
Mieux valoit aller nus "pieds.
Xa joie pétilloit dans les yeux, sur
les visages: elle éclatoit dans les postures de l'auditoire enivré de plaisir, Guillot, Malhiirine, gros Simon et Perrette, enfin tonte la jeunesse se prend par la main , forme des danses rondes : on ne voit de tous côtés que sauts, cabrioles , bonds, et culbutes : les vieillards assis à l'ombre , ricanant , balbutiant d*aise , semblent revivre dans la satisfaction de leurs enfans. Ils les animent, ils les encouragent par leurs propos, par leurs regards, et font sautiller entre leurs bras et sur leurs genoux, ceux qu'un :ige trop tendre empêche de se mêler à la foule; on entend répéter en chœur, mais d'une façon à réveiller les échos de vinot lieues à la ronde.
Ah ah ah ! clame Jacinte , Imprudente vous étiez , hé hé hé hc.
Ah ah ah ! dame Jacinte , Mieux valoit aller nus pieds.
Cependant des présens rustiques; O 3
mais savoureux, le fromage, le fruit, le lait, le miel et les légumes venoient de toutes parts enrichir le buTet de l'heureux chansonnier qui , voyant du coin de l'œil la petite abondance dans laquelle il alloit nager, redoubloit encore d'enjouement, et selivroit de toute son ame aux transports qu'il avoit inspirés.
Enguerrand et Barin re^ardoîent tranquillement en apparence la fête de village dont leur loisir leur perinettoit d'être témoins.
Voyez cette gaîté, Barin; voyez comme cette populace se réjouit.
Ces gens n'ont que peu , répondoit l'écuyer , et ils s'amusent de rien ; nous serions trop malheureux s'il n'y avoit de plaisir que pour les puissans et les riclies....
Et ce coquin qui chante à tue-tête, ne vous semble-t-il pas bien satisfait de lui-même ?...
lien a sujet, repartit lecuyer, car on me paroît très-content de lui. Et,
clans le mélier cju*il fait , le tout est de plaire 5 les moyens sont indiffère n s.
Je l'envie de bonne foi, disolt le paladin; la foule qui l'environne est grossière , mais il fait une forte impression sur elle; enfin il brille dans son petit cercle : il est sans envieux et sans critique. Il n'a que des suffrages.
Aussi n'aura-t-il point de ^loire , reprit l'écuyer ; son succès lui est avantageux pour le présent, mais il est passager.
Il me vient une fantaisie, dit Enguerrand; depuis long-tems je n'ai que des embarras et des chagrins par rapport à mes affaires, et à celles des gens auxquels je fais profession d'être Je plus attaché. Je puis bien me permettre un petit délassement. Il faut que je cherche de la dissipation. Je suis absolument inconnu : je dois passer ici le restant du jour, et sans doute je m'enauierois. Je vais prendre un
déguisement convenable au rôle que je me propose de jouer. Vous irez trouver ce chanteur, et lui donnerez quelque mounoie de ma part, en l'engageant à me céder pour un moment sa place. Je veux faire entendre à ces gens-ci des airs un peu mieux tournés que ceux dont on les régale ; et comme ils paroissent sensibles , je m'amuserai de PefFet que , sans doute , je produirai sur eux.
A la proposition de son m?ître, Barin recule deux pas. L'étonnement se peint dans son altitude et sur son visage. Vous monsieur, lui dit-il?.... Moi-même, répondit le paladin. Y a-t-il dans ce ([ue ie veux faire quelque chose qui vous révolte ?
Tout m'y révolte, reprit l'écuyer ; vous êtes un grand seigneur, je ne suis qu'un mince hauberot, votre vassal, et à vos gages ; cependant je ne voudrois pas, à quelque prix que ce fût, me donner en spectacle de ceLts iaçou.
C'est que vous êtes scrupuleux , dit le chevalier; d'ailleurs, quoiqu'iuconnu, je ne prétends pas me montrer à visage découvert, et Je cherche à me divertir sans me compromettre.
La surprise de Barin augmente à mesure qu'il acliève de se convaincre que son maître lui fait sérieusement une proposition aussi bizarre. A la fin il pense être engagé, par devoir, à lui faire quelques représentations.
î^on , monsieur, non , lui dit-il , je n'irai point porter parole de votre part à cet homme ; et si vous voulez trouver un second dans cette aventure, reposez-vous sur quelqu'un qui soit . moins affectionné pour la gloire. Vous avez toujours été du goût de vous donner en public: je n'ai jamais pensé que cela fût bien séant. Mais que dans les circonstances dans lesquelles vous vous trouvez, vous vouliez entrer en lice avec un misérable chantre de carrefours, pour l'honneur d'amuser une centaine de paysans, c'est à quoi je
n'aurai pas la complaisance d'applandir. Observez même que vous n'êtes point sûr du succès de cette ridicule entreprise. Vous voulez le disputer à un homme né, sans doute, dans la profession qu'il exerce , et qui connoît parfaitement les tréteaux sur lesquels il est monté. On est fait à son chant, à sa voix , et sur son théâtre vous n'aurez d'ailleurs aucun avantage sur lui; car bien que vous soyez le vingtième chevalier de votre race, vous n'êtes cependant que le premier chansonnier du nom.
Barin , répondit Enguerrand d'un ton sec , qui marquoit le dégoût qu'il avoit pour les leçons , je vous l'ai dit souvent, mais jamais plus à propos, vous êtes un pédant bien étroit, et un importun babillard.
Le bon écuyer n'eut pas d'autre réponse de son maître. Cependant celui-ci rentre dans la cabane de pasteur dont il avoit fait son hôtellerie, et se prépare dans toutes les règles au
nouveau rôle qu'il est dans Je desseia de jouer.
II se couvre les épaules d'une partie des vêtemens déchirés qu'il emporta du palais de Strigilline , et qui se trouvent encore parmi les hardes qui composent son équipage ; il se masque un œil avec une large emplâtre , cache le reste de sa physionomie avec une partie de ses cheveux qu'il met en désordre, se coiffe en clabaud avec un chapeau d'étoffe grossière qu'il trouve sous sa main , sort de la cabane , perce la foule, et arrive auprès des tréleaux sur lesquels Poinciron étoit monté.
( C etoit le nom de l'acteur qui faisoit les plaisirs de l'asssemblée. ) Barin suit son maitre, mais de loin, dans l'appréhension de le faire remarquer.
Ce fidèle domestique se promène d'un air rêveur et consterné. Jl frappe du pied, se tord les bras, se mord les lèvres , et lance au ciel des regardg qui témoignent ses déplaisirs ; mais le chevalier fiQ voit point ces diffé-
rentes postures ; il s'opiniâtre dans son projet; il a joint Poinciron : il lui parle.
li'ami ! vous devez être fatigué?
caria séance a été longue. J'arrive, je suis du métier , je suis frais; pourrois-je, sous votre bon plaisir, régaler ces gens-ci d'une des nôtres , en attendant que vous ayez pris du repos ? Je ne suis pas intéressé , et vous abandonne de bon cœur les profits.
Camarade, lui repart Poinciron, X'ous venez fort à propos ; car j'ai Pestomac plus creux que mon violon.
Montez ; ce n'est pas l'intérêt qui nous mène , si vous n'avez pas d'instrument servez-vous du mien , et bon courage.
Poinciron cède sa place. Il descend, s'assied sur l'herbe tendre, se jette tout-d-la-fois sur un pain, sur un oignon , sur une éclanche , avec im appétit capable d'en donner à d'autres.
Enguerrand cherche à mettre d'acr
cord le violon qui , peut-être , le fut ce jour-là pour la première fois , et pour la dernière. Il avoit de l'archet et de la main; il prélude avec agrément, et laisse échapper deuxou trois éclats de voix. Elle étoit très-foible, un peu usée, mais légère et méthodique.
Les danses ont cessé ; on fait foule ,' on le serre ; on attend avec impatience la chanson du nouvel acteur 5 il la commence.
De Philîs et de Sylvandre Je vais chanter les malheurs ; Si vous avez le cœur tendre , Vous ne pourrez les entendre Que les yeux baignés de pleurs.
Le chevalier s'arrête un instant. Il veut lire dans les regards de l'assistance l'effet que son début aura produit : il n'y avoit rien encore de décidé ; on ouvroit une grande bouche , de grands yeux : on se regardoit : oa ne disoit mot : il continue.
Amour , quel est ton caprice , Pour tyranniser les cœurs ?
Lorsque tu semblés propice , Tu caches avec malice Les épines sous les fleurs.
L'assemblée ne paroîssoit pas être bien satisfaite. Il y avoit quelques inoiivemens de têtes et d'épaules, quelques signes qui u'étoienL point favorables au débutant j il ne s'en apperçoitpas sans doute; pput-être en Juge-t-il mal -, car il entame un autre couplet.
Philis étoit la plus belle Des bergpres du hameau.
Sylvandre étoit le modèle Des....
La rustique assemblée interrompît, par des huées , le musicien dans cet endroit. Un villageois vigoureux , bien bâti, c'étoit le coq de la paroisse, saute sur les planches, saisit le chanteur par le bras : lite-toi de là^ lui
dit-il, tu n'y entends rien. Tu nous ennuies C'est à faire à Poinriron.
Eh p:ilsnngué, mon bouigoois , disoit Poinciron , la bouche pleine , donnez-nous le tems de manger, il faut que tout le monde v've.
A In bonne heure, s*écria tout d'une voix l'assemb'ée ; mais que celui-là s'en aille ( on montroit du doigt Engnerrand ), nous allons jouer en attendant à clieval fondu ou à la climusette.
Jugez de la honte , de l'embarras, du dépit, du courroux, de la fureur du paladin. Il lui vient dans Pesprit de casser le violon dont il se trouve armé sur la physionomie du paysan , son antagoniste, aux risques de se faire assommer; il veut dire des injures à tout son auditoire; mais Barin , qui devine les sentimens de son maitre aux mouvemens dont il le voit agité , s'approche de lui , le saisit vigoureusement par la manche du pourpoint, eti'entraine. Allons, lui dit-il , retire-
toi. Ne t'apperçois-tu pas que tu ne vaux rien pour le métier que tu fais?
La voix et l'action de Barin ont rappelé Enguerrand à lui-même : il descend d*un air honteux . et suit paisiblement son écuyer. La foule s'écaite , et, leur laissant un libre passage , elle apostrophe le chantre disgracié , en applaudissant au discours de Barin. Ce gentilhomme a bien raison , tu ne serois bon qu*à des funérailles.
Voilà bien des sujets de confusion ," et cependai\t, comme si elle n'étoit pas assez complette, les enfans et les chiens s'en mêlent ; leur importun et brujant cortège accompagne le poète , et le harcèle jusque dans un verger voisin , où heureusement il rencontre une haie , derrière laquelle il se tapit.
Barin avoitsuividesyeuxson maître.
Ce fidèle domestique le rejoint par un long détour, le trouve étendu sans mouvement, et la face tournée contre terre ; il l'approche , lui parle , le force
POEME. aSi
9. lever les yeux et à le reconnoître. Quoi! Monsieur, lui dit-il , vous vous laisserez abattre par ce burlesque accident? Votre triomphe eût été mince:
votre revers n'a rien de fâcheux. Je ne vois que du risible dans votre aventure ; et comme le ridicule en tombe sur un quidam qui n'est connu de personne , et qu'on ne cherchera point à connoître , levez-vous , et prenez le parti de vous en divertir avec moi. Barin assaisonna ce propos d'une sorte de gaîté qui ne tenoit rien de la raillerie.
Enguerrand s'attendoit à des reproches; charmé du ton dont son écuyer lui parloit, et se trouvant tout-à-coup à son aise : conviens , lui dit-il , Barin, que j'ai eu affaire à des stupides. Une romance qui a fait des délices!....
Et de quoi vous avisiez -vous, monsieur , d'aller chanter des langueurs à des Limousins? Est-ce que ces genslà sont faits pour entendre cette note? Cela peut être très-bon aux toilettes.
sur Jes cheminées et clans les ruelles de Tours. Cela ne valoit rien ici ; plaisanterie à part, s'il m'est permis de dire mon sentiment, votre début m'a semblé triste et doucereux, il est vrai que je suis d'Angoulême.
Ce faquin, qui m'a vu renvoyer aussi honteusement , est bien aise dans le fond de son ame, reprit le paladin.
S'il vous connoissoit. Monsieur, cela pourroit être; il y a beaucoup de plaisir à se moquer des sottises des grands, surtout de celles qu'il ne tient qu'à eux de ne pas faire. Du reste, votre rival me semble un bon homme , sûr de son fait. Je l'ai observé pendantle cours de l'action II n'en a pas perdu un coup de dent. J'ai cru même entrevoir qu'autant que l'appétit pouvoit le lui permettre , il honoroit votre désastre dequelque sentimentde pitié,
Barin, dit Enguerrand, en arrachant l'emplâtre qu'il avoit encore sur l'œil , la leçon est bonne. Il vaut mieux la
recevoir de ce public-ci que de tout autre.
La cabale n*v a point eu de part, repartit Pécuver. Tout public est dangereux, Monsieur : or, comme il y a des gens qui n'ont d'étal que celui de se compromettre avec lui pour l'amuser ou pour l'instruire, laissons-leur faire leur métier, et faisons le nôtre; car il est bon et beau. Ça, crovezmof, continua-t-il, nous n'avons qu'un témoin de notre aventure, il faut habilement nous en défaiie , pour qu'il jre puisse pas déposer contre nous.
Quittez ce maudit pourpoint , que je le mette à dix pieds sous terre ; je vais vous chercher des habits plus convenables; et comme ie jour commence à baisser , nous regagnerons tout doucement le lit où nous devons prendre du repos, afin de nous mettre en état d'entrer en rampague au point du jour.
"Voilà le plan de conduite proposé par Barin : il fut exécuté dans tous ses points.