CHANT IX
Nous avions abandonné OUivier^ans une forêt écartée, aux soins c?un vieillard inconnu : écoutons ce qu'il dit à ce vertueux solitaire. Mon père, je suis d'extraction noble; mais la fortune de mes parens ne répondant point à leur origine, j'entrai, dans ma première jeunesse, au service du souverain d'une des provinces qui composent le vaste et le glorieux empire des lys.
Ce prince me reçut en qualité de page, et m'honora de tant déboutés , que je m'oubliai par la suite, en le payant de la plus noire ingratitude.
Il n'avoit qu'une fille, digne objet de son amour et de ses espérances.
Sans doule, hélas ! il ne l'a plus. Pardonnez-moi si je verse des larmes.
Le souvenir des maux que j'ai causés
me les arrache ; elles sont le fruit de ma honte et de mes remords.
Jamais on ne vit princesse plus digne de l'être. Jamais rejeton plus illustre ne prit naissance à l'abri d'une couronne. Sa physionomie ravissante , tableau sincère des heureuses qualités de son ame, formoit un mélange accompli de vivacité, de retenue, de bonté, de douceur, de noblesse et de modestie. Je ne sais quel charme dans le son de la voiv ; je ne sais quoi de gracieux, de doux, de fin , d'enchanteur dans le sourire ; je ne sais quoi d'attrayant , d'affable dans les manières qui sympathisoit avec La dignité. Je ne sais quoi de si riant, de si flatteur dans l'abord , qui lui gagnoit tous les cœurs à la première vue. Elle possédoit tous les talcns ; elle avoit le germe de toutes les vertus ; elle étoit l'idole du peuple, dont elle faisoit l'admiration. Hélas ! et c'est moi dont; le crime a détniit ce bel ouvrage , où le ciel et la nature , de concert , avoient
mis toutes leurs complaisances! on me permit de m'attaclier à son service 5 elle me distingua de mes égaux ; et, sans manquer d'abord à ce qu'elle se devoit, elle m'honora malheureusement de quelques bontés.
Nous étions de même âge, et trop jeunes pour nous défier du sentiment qui nous entrainoif: une passion tyraii^ jiique s'empara de nos cœurs avant que nous eussions cru devoir nous ea défendre ; et quand nous fûmes plus éclairés, la honte que nous en eûmes nous empêcha d'avoir des coufidens.
Livrés à notre inexpérience , nous entretenions chacun de notre côté l'ardeur qui nous dévoroit , et dont nos regards étoient les seuls interprêtes.
Enfin la raison m'arracha le premier des bras de ce dangereux sommeil ; j^envisageai, plein d'effroi , le précipice dans lec[uel j'étois prêt à tomber, efc l'âge me rendant désormais propre au métier des armes , n'espérant point
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voir ma passion s'éteindre , Je cherchai ies périls de la guerre pour y trouver la fin d'une vie qui m'alloit devenir insupportable.
Le désir de mériter les regrets de celle que j'aimois phis que moi-même, celui d'être moins indigne des sentimens qui l'avoient toucliée en ma faveur, et de les faire paroitre phis excusables à ses yeux, me rendirent; téméraire. O ciel ! pourquoi favorisdtes-vous mes armes , puisque mes succès dévoient me devenir si funestes ?
Ils m*attirèreut des distinctions, ma firent rappeler â la cour, où l'on m'honora du titre de chevaHer.
Je revis celle pour qui je cherchois à motirir, et pour qui seule j'aurois pu faire cas de la vie, celle à qui j'étois redevable de ce peu d'éclat dont je me voyois environné. Car, moa père, j'ai ce cruel reproche à me faire, si j'ai remporté quelques avantages à la guerre, sjil s'est répandu quehfue gloire sur les actions de ma vie, si
l*on a mal-à -propos lionoré du nom de vertus des qualités que l'on croyoit distinguer en moi, Phonneur ne m'en appartient pas. L'idée seule de celle que j'aimois m'élevoit l'ame, animoit, enflammoit, raffermissoit mon courage. Je faisois tout pour elle. Je lui dois tout. Et moi.... moi ! Juste ciel, quel fatal échange ! j'ai causé tous ses malheurs, j'ai flétri sa gloire; je lui ai donné le coup de la mort.
Nous nous revîmes; la honte, la joie et l'embarras éclatèrent réciproquementdans nos yeux. Je m'enivrai, je m'étourdis , je m'aveuglai de plus eu plus. Knfin , mon père, apprenez un crime, un excès impardonnable, inoui.
Un serin qu'elle avoit élevé , qu'elle chérissoit , s'échappa de la cage dans laquelle on le tenoit renfermé; les perquisitions qu'on en fit dans les environs du palais furent vaines. Je lus dans les rei^ards de ma princesse le chagrin qu'elle ressenloit d'une perte
regardée
regardée comme irréparable; je crus y lire mon devoir. Dès-lors le jour ne me vit point tranquille , la nuit ne nie vit point goûter de repos , que je n'eusse retrouvé l'objet qui faisoit couler des larmes si précieuses Je l'aUeignis, et voulant causer une surprise agréable, je vole au cabinet des bains où la cage se tro^voit suspendue : j'y pénètre sans être appercu : un degré dérobé m'en avoit facilité l'avenue.
J'ouvre, j'entre. Que devins-je ?
Oh! Ciel ! ma princesse dans le bain , sans que le moindre voile pût me dérober la vue de ses charmes, et seule ; car ses femmes s'étoient absentées sans précaution.
Surprise, étonnée à ma vue , confuse de l'état dans lequel elle paroît à mes yeux, elle sort de la cuve de marbre, et veut se jeter dans une ^arde-robe voisine; l'agitation, le trouble , le désordre la font chanceler : elle tombe.
Je laisse échapper l'oiseau que jo Tome /. P
tenois : je me précipite vers elle pour la relever. Dès que je l'eus touchée, ah! mon père! de quel mouvement me sentis-je emporté ! O vertu ! peuxtu nous abandonner de la sorte ?
Dispensez-moi du récit fatal d'une action dont la seule idée me fait frissonuer , et dont les suites ont été si tragiques.
Depuis ce tems , je n'osai reparoître aux yeux de celle que j*avois si cruellement offensée. Et si je n'eusse présumé qu'elle auroit dans la suite besoin de mon secours, je me serois sur-le-champ donné la mort; mais mon funeste pressentiment n'étoit que trop bien fondé. Dans le terme ordinaire de la nature , ma princesse mit au jour un fruit non moins infortuné qu'elle. Une amie dont elle étoit sure et moi l'assistâmes lors de l'accouchement, que nous ne pûmes tenir secret. Je me saisis de l'enfant, je l'enveloppai du mieux qu'il me fut possible : je voulus le dérober à la
mort sinistre dont il étolt menacé.
Les ennemis que je m'étois si légitimement attirés, ne m'en donnèrent pas le loisir ; je me vis contraint à l'abandonner sur une route , et je ne doute point qu'il ne soit devenu la proie de ses persécuteurs, ou de quelque bête féroce et sanguinaire... .
En cet endroit, Ollivier succombant à l'excès de sa douleur, fut forcé, pour la seconde fois, de s'interrompre , menacé de tomber dans une défaillance, plus dangereuse encore que la première ; le secourable vieillard a , de nouveau, recours à la fiole salutaire dont les effets sont si merveilleux. Ollivier revient à lui-même; mais le sentiment amer qui le pénètre ne lui laisse que la force de s'exprimer par des sanglots.
Mon fils, lui dit le solitaire, votre foiblesse fut, sans doute, bien condamnable ; j'approuve que vous en ayez du repentir, et même de la douleur; mais pourquoi vous désespérer ?
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Pourquoi vous juger vous-même avec tant de rigueur ? Laissez, laissez tenir la balance à celui qui connoît seul la force de nos penchans , la foiblesse de la nature et le danger des occasions; et s'il en est de vos malheurs comme de votre faute, peut-être ne sont-ils pas au comble où vous les supposez. Faites un essai de vos forces; tâchez de me suivre jusque dans la cellule que je me suis pratiquée; vous y prendrez de la nourriture et du repos. Peut-être même , et le ciel , dont je sens l'inspiration, permet que j'espère , pourrai-je vous apprendre des choses qui donneront du soulagement à votre douleur.
Aidé par le solitaire qui le soutient autant que le lui permet la caducité de l'âge , le chevalier s'achemine vers la demeure rustique que son hôte s'étoitpratiquée dans les entrailles d'ua rocher. Quelques fleurs champêtres en garnissent les approches. Une vigne sauvage eu tapisse l'entrée 3 une table ,
deux sièges grossièrement travaillés, une tablette formée de deux planches, une natte qui couvre un amas da feuilles sèches , en composent l'ameablement.
Epuisé par une longue diète, Ollivier avoit besoin de prendre de la nourriture. Il trouve des racines cui^ tes, des herbes aromatiques , des dattes desséchées, des fruits sauvages.
Ces mets sont bien simples; mais ils suffisent aux besoins de la nature.
Pendant et après le repas, Pâmant d'Agnès acheva de rendre compte de ce qu'il avoit fait depuis qu'il s'étoit éloigné de Tours, pour sauver s'il étoiC possible la vie à son fils, et se soustraire lui-même à la honte du châtiment.
Il n'avoit pas voulu perdre de vue le souverain dont il avoit si cruellement trahi la confiance. Il se trouvoit toujours aux côtés de ce prince ; mais sous une devise inconnue, il cherclioit à rencontrer la mort à sou
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service, voulant au moins mériter sa grâce, s'il ne lui étoit pas possible d'obtenir son pardon.
La vérité, la candeur, la modestie caractérisoient le récit de notre jeune héros.
Considérez, mon fils, luî disoit le sage vieillard, le merveilleux des faits que vous venez de me tracer; reconnoissez-y les décrets du ciel , qui semble avoir conduit votre bras et combattu pour vous. Vos desseins, vos entreprises, ni même vos succès n'ont point obtenu l'effet que s'en étoit promis votre prudence ; mais votre prudence est bornée , et sans doute la possession des biens auxqtiols vous aspirez est attac hée à de nouvelles épreuves de votre vertu. Ne vous découragez point. Ce que je sais de vous m'annonce les commencemens d'une haute destinée. Portez-vous à tout entreprendre pour atteindre au but auquel vous êtes appelé. J'use
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vous promettre que vous junifierez mes présages.
Eh ! quelles peuvent être mes espérances, mon père, répondit Ollivier, si j'ai perdu, comme je ne puis en douter, les seuls objets de mon attachement sur la terre, mon fils et celle ?... Car ne croyez pas que ma fatale passitm soit éteinte. J'aime, oui... Modérez-vous , mon fils, reprit le solitaire ; une passion , en ellemême , n*est pas un mal ; mais dans un tel excès, la religion et la raison la réprouvent. Voyez le désordre affreux dans lequel la vôtre vous plonge, elle vous aveugle tellement qu'elle réalise à vos yeux tous les objets de vos craintes, au point que , comblé des faveurs du ciel, vous le méconnoissez , et perdez toute la confiance que vous devriez avoir en lui. Venez, il est tcms que je vous fasse rojigir de votre injustice, et qu'en vous apprenant ce que vous devez faire, je vous force à reulrer
en vous-même, à la vue des prodiges que le ciel a daigné faire en votre faveur.
Alors le solitaire prend un vase qu'au tems du repas il employoit à son usage ordinaire ; il le remplit d'une eau pure , dans laquelle il répand un mélange dont il connoît Tefficacilé. L'eau s'agite, bouillonne et se trouble; il s'en élève une vapeur épaisse qui se répand dans la grotte dont elle chasse la lumière. Peu-à-peu la vapeur se dissipe, et le fond du vase, à travers l'eau devenue plus transparente encore, laisse voir auK yeux d'Ollivier les tableaux dont le solitaire lui donne l'explication.
Ollivier apperçoitlepalais deTours, la cour deFrédegilde : les objets n'ont rien de confus ; un jour brillant les éclaire; leurs couleurs , leurs formes les distinguent, les caractérisent; nue vaste étendue leur donne lieu de se mouvoir et d'agir en liberté.
Telle une nappe d'eau transparente.
resserrée dans les bornes d'un bassin étroit , présente à nos regards le vaste tableau du firmament, la marche active, mesurée, majestueuse des sphères célestes , la course déréglée des nuages que des vents opposés poussent avec fureur en des sens contraires.
Voyez, rcconnoissez , mon fils, disoit le respectablevielllard,lesmurs qui virent élever votre enfance, et naître en même tems votre passion et vos malheurs. Voyez cette femme hautaine qui couvre d'un zèle hypocrite et d'une compassion affectée , les mouvemens de haine et d'ambition qui la dévorent. Le comte de Tours vient de prendre le chemin de la Palestine ; elle a reçu de lui l'ordre de plonger l'infortunée princesse dans les horreurs d'une prison, et semble balancer sur l'exécution des volontés de son époux, en attendant les avis des ministres et des courtisans donC elle est environnée. La dangereuso
flatterie suggère à la marâtre de s'abandonner aux mouvemens qui la maitrisent, tandis que l'honneur, trop circonspect, que la vérité, toujours tremblante a la cour , détournent la vue, observent un morne silence et se retirent.
Mais l'ordre, déjà conçu dans le fond du cœur, est bientôt donné, malheureuse Agnès ! . La comtesse elle-même marche à la tête des satellites inhumains qui vont vous enlever de votre appartement.
Que devint Ollivier à l'aspect de la scène tragique dont le solitaire le rendoit témoin ? En proie aux passions les phis violentes, il oubhe que ce ^ qui se passe sous ses yeux n'est que l'effet d'une illusion qui lui retrace ime action éloignée. Il s'agite , il frémit, il éclate, il va se précipiter sur le vase; sa main égarée cherche des armes pour fondre sur les ennemis de celle qu'il adore.
Que faites- vous, mon fils, lui dit
îe solitaire? Les objets qui viennent de vous frapper n'ont rien de réel que leur exacte ressemblance avec des faits qui sont passés, et dont ils ne sont que la naïve image. Calmez des transports qui deviennent inutiles autant qu'ils vous sont nuisibles, et cessez de troubler par vos larmes cette eau, ce miroir fidèle, qui peutêtre vous retracera par la suite des événemens moins atroces que ceux qu'il vient de représenter.
Voyez disparoître les murs au-dedans desquels commande l'impitovable Frédeg'lde : reconnoissez ces plaines fertiles, ces bois fleuris, cette onde dont le cours majestueux fait la ricbesse et l'ornement de l'heureux pays qu'elle arrose. C'est la Loire.
Voilà l'endroit où vous fûtes contraint de la traverser à la nage, poursuivi de trop près par vos implacables ennemis. Voyez cet enfant chéri, ce dépôt précieux que vous fûtes forcé d'abandonner sur la rive. O bcn.é
divine ! tandis que tu confonds les farouches persécuteurs de l'innocence, tu lui suscites des secours, tu lui fais trouver les ressources les plus étranges et les plus inopinées.
Tu le veux ! Aussitôt la brute renonce à sa férocité : son instinct prend de l'étendue : elle se revêt d'une sensibilité dont les hommes eux-mêmes semblent s'être dépouillés.
ïu ouvres les cœurs ! Et l'humanité exerce les droits les plus puissans sur des âmes que des travaux pénibles et journaliers devroientavoirabsolument endurcies.
Une biche erroit dans la campagne, cherchant partout le faon que des chasseurs lui avoient ravi. Ollivier , père trop heureux ! vois comme elle fut attirée par les cris de l'enfant que tu venois d'exposer. On diroit qu'elle reconnoît le bien qu'elle a perdu : elle accourt : elle le caresse : elle l'allaite : elle oublie le soin de sa propre conservation.
Un
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Un paysan que le hasard, ou plutôt l'effet d'une direction éclairée , a conduit en cet endroit, observe ce spectacle singulier. La tendre nourrice le regarde d'un air inquiet; mais elle ne cherche point à se dérober par la fuite , et semble avoir perdu sa timidité naturelle.
Le villageois approche : il prend l'enfant entre ses bras, la biche fait retentir l'air de ses plaintes, et tourne autour de l'innocent ravisseur : elle s'élance : elle n'abandonnera plus le trésor qu'elle pense avoir recouvré :
elle se rend compagne de l'homme , qui, pénétré du prodige dont il vient; d'être témoin, arrive à sa cabane au milieu de sa famille , étonné du cortège surprenant ^ont elle le voit accompagné.
Rassurez-vous, chevalier, une villageoise simple, mais vertueuse, prendra soin désormais de cet enfant, dont le sort vous a donné tant d'inquiétudes. Et si , quelque jour , ayant llécliî Tome /. Q
la juste rigueur du ciel , vous parvenez à la jouissance d'uu destin plus heureux, allez à l'endroit où la rivière du Cher, après avoir arrosé les plaines riantes de Lié^e,de Montrichard, de Bière et de Chenonceaux , va se perdre au-dessous de Langets , et mêler ses ondes à celles de la Loire ; vous y trouverez celui dont vous avez pleuré la perte imaginaire. Ali !
s'il pouvoit un jour se voir arroser des larmes, réchau.Té dans les bras de sa tendre mère ! Mais qu'il est à craindre qu'elle ne succombe elle-même dans les épreuves rigoureuses par lesquelles on la fera passer !
Tournez vos regards vers cette tour antique, considérez ce cachot affreux.
Un soupirail étroit permet à peine à Pair de s'y renouveler. La lumière , forcée de se replier dans des détours obliques semble n'y pénétrer, n'en dissiper les ténèbres qu'autant qu'il est nécessaire pour affliger les yeux par la vue du triste spectacle que présente ce séjour effrayant.
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Un espace, qui laisse à peine au corps la liberté de ses mouvemens , est fermé d'un mur impénétrable que baigne un limon infect et verdatre.
C'est dans cet endroit horrible, c'est parmi les insectes et les reptiles venimeux dont il est le repaire, qu'on retient indignement celle que je n'ose nommer, ce chef-d'œuvre de la nature , ce modèle de douceur et de patience. C'est là que gémissent avec elle ( j'oserois l'ajouter encore ) la vertu et même l'innocence.
Une natte à demi-usée est le seul meuble qui soit à son usage. Les mets les plus grossiers, les plus vils, les plus nuisibles à la santé , lui servent de nourriture, et n'ont d'assaisonnement que l'abondance des pleurs dont ils sont baignés.
Encore si celle qui cause tant de malheurs pouvoit les respecter, si la barbare marâtre ne violoit pas les portes de la prison pour venir insulter à la victime dont la douceur et la
constance l'irritent , au lieu de la dosarmer!
Cependant tout semble avoir oublié cette infortunée : au milieu d'une cour dont elle étoit autrefois l'idole , personne n'ose élever la voix en sa faveur. Bobée , la seule Bobée, hasarde enfin une démarche. Les entrailles de cette tendre nourrice se révoltent à la nouvelle du traitement que. l'on fait à sa princesse; aucuneconsidération, aucun danger ne l'arrêtent ; elle accourt : elle traverse un fossé profond et fanjreux , dont on croit le passage impraticable : elle arrive au pied de la tour: elle prête l'oreille : des plaintes foihles, mais touchantes, l'attirent vers le soupirail; elle reconnoît la voix...
Ah! dit-elle, c'est vous, ma chère fille ! qu'il me soit permis de vous donner ce nom ! Eh ! fasse le ciel qu'ua autre que moi vous le prodigue un jour ! vous vivez donc encore ? Ah !
que j'ai tremblé , lorsque malgré le lioir secret qucTon observe, j'ai appri*
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avec quelle indignité, avec quelle cTuanté l'on vous avoit traitée! Mais TOUS vivez ! essayez de me donner la main ; que je m*assure qu*il vous reste assez de force pour lutter contre votre destinée. Aîi! ma fille , je mourrois , je serois déjà morte d'ennui , si je n'avois pensé que ma vie pouvoit vous être nécessaire. Oh! mon souverain, quel démon cruel vous aveugloit , quand vos ordres rigoureux armèrent si puissamment contre nous un tigre dénaturé ? Rassurez-vous cependant, ma fille, ranimez votre courage, et remplissez-vous de confiance , Dieu ne vous a point abandonnée. Votre amant, votre enfant sont sauvés. La colère céleste a aveuglé, frappé leurs persécuteurs. Je sais que, réduits au désespoir par le peu de succès de leurs tentatives passées , vos ennemis n'aspirent plus désormais qu*à votre trépas. Cependant je n'appréhende rien de leurs entreprises ouvertes; peutctre.,.. mais la voie que je vais vous
zrr^ O L L T V I E R ,
ouvrir peut vous ineltre à l'abri de ce dnno:er. Ne recevez rien de leurs mains trop suspectes. Je viendrai moimême , et tous les jours , à la faveur <Ies ombres de la nuit, vous apporter les secours qui vous seront nécessaires pour prolonger votre vie. Ne négligez pas d'en prendre soin. Je vous en conjure pour moi, qui ne pourrois vous survivre, pour ini peuple que la crainte réduit maintenant au silence, mais qui vous adore, et n'a d*espérance qn%Mi vous ; pour un père qui vous châtie , mais qui ne se porte sans doute qu'à regret à cette extrémité. Que ses entrailles frémiroient , s'il pouvoit savoir combien il est cruellement obéi!
Votre amant lui-même, si j'en croîs l'espérance qui ne sauroit mourir dans mon cœur , le désarmera à force de vertus. Vivez , vivez , ma fille , quand ce ne seroit que pour vous-même.
Songez que vous ne pouvez mourir maintenant que dans l'avilissement et clans l'opprobre, et que vous vous devez toute à votre gloire.
C'étoit ainsi cfue le solitaire rendoit les expressions de Bobée. Mais le feu de l';<ftion de celte tendre nourrice , represenié naturellement au fond du vase , les peignoit encore plus vivement.
Cependant un foible ravon de lumière perce pour un instant le ca( liot , et laisse voir Agnès pâle, défaite, tremblante ; elle se soulève avec peine sur la pointe des pieds, et passe, quoicfue difficilement , la main à travers les barreaux de sa prison : elle ranime ses forces pour répondre au^c caresses de sa nourrice, que le saisissement et la douh^ur ont rendue muette et qui ne s'exprime plus qua par des sanglots.
Ollivier dévore des yeux ce spectacle. Les passions dont son ame est affectée se caractérisent tour-à-tour sur sa physionomie : il frémit . il ^'emporte, il soupire, il parle, il gesticule, il est hors de lut-môme; mais ces objets si tragiques , si capables d*é-
mouvoir son cœur, viennent tout-ûcoiip de disparoître.
La tour qui renferme Agnès, et le château dont elle fait partie, ne se montrent plus que dans l'éloignement.
lia plaine des environs, qu'on apperçoit dans toute son étendue, se couvre d'une foule innombrable de guerriers : leur superbe ordonnance, leur attitude fière et menaçante impriment le respect et la terreur sur le passage. Le villageois effrayé, suivi de sa famille éplorée , chargé des débris de sa fortune, et chassant devant lui ses troupeaux timides, se retire avec précipitation dans les villes. On distingue au loin les ravages de la flamme; les ruisseaux sont teints de sang; les ronces en sont souillées , la terre en est abreuvée. Les plaines sont couvertes de cadavres et de corps expirans.
Les oiseaux carnaciers , attirés par la proie que leur livre la faulx tranchante de la mort, planeat de tous côtés dans les airs.
Des rois (l*armcs, rouverts de leurs soubre\ estes et le sceptre en maiu , se présentent au conseil assemblé par i>étl("<;ilde, et la somment de rendre sa capitale à la discrétion de Richard , duc de Bretagne, si cette princesse ne veut exposer l'Etat dont elle a la régence , et le peuple qu'elle gouverne, au dernier des malheurs.
Sachez , mon fils , quel est le sujet qui livre la Touraine au fer, à la flamme, et à toutes les horreurs de la plus cruelle guerre.
Le fds de la comtesse Frédegilde, non content de s'être déshonoré en Bretagne par des brutalités inouies , par d'indignes lâchetés, par des af- IVonts faits à la personne du duc luimême, y a commis d'horribles attentats, dont Richard a vainement demandé la réparation.
L'impérieuse comtesse croit que soa fils doit tout oser avec impunité : elle sait que l'armée Bretonne e st en marche pour venir foudre sur les Etats
qu'elle gouvenip : elle dédaigne d'entrer dans des négociations qui pourroient conjurer l'orage ; elle rassemble autour d'elle ce peu de chevaliers à qui leur âge ou leurs infirmités n'ont pas permis de prendre avec Sigismond la route de la Terre-Sainte ; s'aveuglant au point de croire que ces foibles ressources pourront au moins balancer la fortune entr'elle et les ennemis qu'elle s'attire ; déterminée d'ailleurs, quoi qu'il en puisse arriver, à sacrifier tout, plutôt que de descendre à la moindre des soumissions.
Les Bretons , indignés de la hr.uteur avec laquelle on leur refuse la justice qu'ils demandent, pressent avec vigueur le siège de Tours qu'ils ont entrepris. Les Tourangeaux, resserrés dans l'enceinte de leurs murs, opposent à leurs ennemis une valeur qui s'aide des ressources de l'expérience.
Voyez, mon 61s, voyez avec quel acharnement on combat de part et d'autie 3 voyez tomme la victoire , ea
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balance, passe successivement de Tim à l'autre parti : mais hélas ! qu'il ea coûte cher au vainqueur!
Infortunés citoyens' en vain vous attendez voire salut de votre habileté , de votre couraji^e : un fléau redoutable se joint aux armes qui vous assiègent, et leur facilitera bientôt votre défaite. Déjà je vois la maigreur et la défaillance, symptômes trop reconnoissables de la faim qui dévore vos soldats , leur ôter la force devenir défendre les brèches, et même celle de sçuteuir le poids de leur armure ; leurs corps exténués s'affaissent sur leurs genoux languissans. Comment soutiendront-ils Içs nouvelles attaques dont on va les accabler ? Je vois avancer des machines redoutables. Que je crains !...
O Tours ! ô ma patvie! ô ma chère Agnès ' dit Ollivier hors de lui-même, en interrompant le sage vieillard.
Puis s'adressant à lui, les larmes aux yeux : liéias ! dit-il, vertueux mortel,
mortel éclairé, mortel chéri de Dien, vous qui, par sa permission, venez d'opérer tant de prodiges en ma présence, j'embrasse vos genoux; ayez compassion de l'état danslequel je me trouve; que le malheur de ma patrie vous touclie; que je puisse voler au secours de tout ce qui m'est cher, le sauver et mourir.
Ce zèle, ces mouvemens , mon fils, sont dignes de la grandeur de votre arae , et de l'excellence de votre naturel, répondit le vertueux Anachorète; mettez votre espérance en celui qui vous a soutenu jusqu'à ce jour.
Je contribuerai, de mes conseils et de mon foible pouvoir, à l'accomplissement de ses volontés et de vos désirs.
Les espaces qu'il vous faut traverser sont immenses : tous les momens vous sont précieux. Partez : que la même route qui nous a conduits à ma cellule, vous ramène jusque sur les bords du torrent près duquel je vous ai rencontré. Vous trouverez une
troupe de rhevaux sniivages qui se désaltèrent au courant ; approchezvous d'eux avec confiance : ils ne prendront point la fuite à votre aspect. Saisissez le premier qui se présentera ; un choix scrupuleux vous deviendroit inutile. Les secours qui vous sont réservés ne tirent point leur efficacité d'une" vertu qui leur soit propre, mais de la volonté toutepuissante de celui qui vous les envoie.
Le solitaire avoit à peine achevé ces mots, qu'Ollivier, transporté de reconnoissance, embrasse de nou-« veau les genoux de son bienfaiteur, lui demande sa bénédiction , et s'en sépare.