‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 2)Chapitre 3 sur 20 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

O 0 AT R E héros d'origine Gauloise , Guichard, Odon, Berenger et Tristan , Furent jadis prisonniers d'un Soudan ; Le mécréant, d'humeur assez courtoise, Leur dit : Guerriers , je brise vos liens ; Vous me devez la jnoitié de vos biens. Je m'en rapporte à la foi cavalière ; I!mbarquez-vous , et vogue la galère.

ÎJos paladins , satisfaits du traité, Joyeusement s'en revenoient en France j

Mais du projet Aquilon révolté, De la revoir leur ôte l'espérance :

Deçà , delà , leur vaisseau balotté ,

Manquant de tout , sur la cote est jeté.

Heureusement la plage étoit unie ;

Les voilà donc à terre en sûreté ,

Si l'on pouvoit l'être à Céphalonie ,

Pays alors assez mal habité.

Les Gobelins l'av oient en leur puissance,

Et ces lutins malfaisans et rusés

Ne jouoient pas de ces vieux tours usés,

Dont un enfant préroit la conséquence ;

Pour étayer un peu mieux leur crédit,

A la malice ils mcloient de l'esprit.

!Nos chevaliers la bourse dégarnie,

Se voyant là sans linge, sans habit.

Un grand courage , un plus grand appétit , •

Cherchent d'abord une maison fournie.

Où leurs besoins pussent être assouvis ;

D'un prompt succès leurs désirs sont suivi».

D'un logement à peine ils sont en quête,

An-devant d'eux se présente un vieillard.

Venez chez nous , on vous y fera fête ;

J'ai quatre lits, ils sont tous quatre à part.

Très-volontiers, dit Tristan; mais, notre hôte,,

De ta maison verrons-nous bien la cote ?

Y ponvons-nous épier le hazard

D'un bâtiment qui parte tôt ou tard ;

On ne peut mieuxj dit l'homme à barbe blanche.

Dans quinze jours nous avonsfoire franche,

Pour tous les lieux où vous voulez surgir ,

Vous trouverez des nochers à choisir.

En attendant pour prendre patience , (ce,

Qu'aimez-vous mieux, vin de Grèce, ou deFrau-

Ou d'Italie? on va les mettre au frais...

Bon, dit Tristan ; mais ménagez les frais,

Ou vou« y)Ourriez en être pour la mise ;

Lors Tniibergiste, ou je m'y connois peu. Ou près de vous la parole vaut le jeu ; On ne perd rien avec les gens de mise. C'est très-bien dit, nous te prenons au mot. Se refuser à tant de courtoisie, Dit Berenger, ce seroit fantaisie; Fais-nous servir. La chère étoit choisie. Et le besoin étant de subrecot, Donnoit à tout le goût de l'ambroisie. La gaîté vient avec les bons propos ; On alloit loin, quand, d'un ton d'importance, Odon leur dit : permettez-moi deux mots. D'où vient, messieurs, qu'aujourd'hui l'abon- Autour de nous semble ici regorger? (dance INIoralisons sur cette circonstance ; C'est que le ciel voit avec complaisance Le beau dessein qui nous fait voyager.

En gens d'honneur nous allons dégager î^otre parole, et revenant de France, Mollahs, Uervis, les Soudans , les Imans, J'écraserai, comme cette fougère.

Tous ces magots affublés de turbans.

Il dit et brise en mille éclats son verre. L'hûte entendoit ce discours en passant ; 11 en rioit sous cap en s'en allant, Et cependant le dévot auditoire Faisoit chorus en demandant à boire.

Apres avoir épuisé Iss" fiacous ,

Un (lonx repos lourf- rme la i>nuj.ière ; Le jour revient , on leur fait bonne clière: On boit , on rit, on savoit des chansons; On en chantoit, et puis d'intelligence, On s'en alloit, qui deçà, qui delà , Sans se jamais demander , qui va-là ?

Vi se parler de retour vers la France. Mais où «sont donc cesvaisseaux, ces marchands* Qui dévoient tant aborder sur la côte, Disoit Tristan? 11 paroit que notre hôte Went volontiers pour avoir des chalands. C'est le métier ; d'ailleurs il est bon diable > Bon cuisinier, d'une humeur agréable ; ]VIais j'en conviens , vous l'avouerez aussi ^ Ce n'e?t pas lui qui nous retient ici, Et qui nous fait oublier la patrie j Kous avons tous lié notre partie, Et ce qu'ailleurs on ne croira jamais, Kous nous taisons , et nous sommes Francaii ! Il a raison, dit Guichard , et j'ai hont» De lu'attirer un reproche placé :

Méritons tous le pardon du passé, En nous rendant un plus fidèle compte ; Voici le mien. Le lendemain du jour, Où forcément nous avons pris séjour En ce pay5, quelqu'liumeur libertine Me fait errer dans la forêt voisine.

J'entends un chien au«plu& épais du boi«,

Je l'appercois : c"ctoit une levrette,

J'étends les bras , elle accourt , et s'y jette.

Sur son collier le burin a gravé :

Je suis Finette à madame Agave.

Tu seras mienne, oh charmante Finette!

Luidis-je alors; puis venant à penser,

Combien de pleurs j'allois faire verser ;

Le remords suit , et soudain je projette

De m'informer où demeure Agave....

Vous voyez bien ce terrein élevé,

Dit un passant, c'est là qu'est «a retraite.

Je m'achemine et je suis arrivé.

De peindre au vrai les transports d'Agave,

C'est un défi pour un peintre achevé.

Le calme enfin, né de la jouissance ,

Laisse un instant à la reconnoissance j

On prend alors un ton plus réservé.

Voyez, ami , réglez votre salaire....

Le seul plaisir que je viens de vous faire....

On me regarde, on juge à mon maintien

Que je vaux plus que je n'ai d'apparence,

Et qu'on peut bien, pour faire connoissance ,

Causer un peu sans parler de son chien.

Voici sur quoi roule notre entretien :

De quels parens, quel pays m'a vu naître,

Ce que je suis , ce que je voudrois être i*

J'étois tenté de ne déguiser rien.

Tant deux beaux yeux donnent de confiance ,

poème; 4(,

Et rppenrîant un reste de priulence, A fait , qu'en tout , altérant chaque point , Je m'expliquois et ne m'expliquois point. Sur mon récit j'obtiens pleine croyance, Dès ce moment je me vois engagé A la revoir juî^qu'au départ pour France, Sous caution de garder le silence.

Il se fait tard et je prends mon congé; Mais il n'étoit donné qu'en apparence; Un demi-mot, un coup-d'œil , un souris, De tous mes vœux, m'ont assuré le prix. Quel prix encor? Peignez-vous l'innocence, L'air de fraîcheur, le duvet de l'enfance, Une paupière ombrageant de grands yeux Noirs comme geai, coupés comme l'amande, Taille entre deux, ni petite, ni grande, Légère , aisée, en un mot faite au tour; En la voyant vous diriez : c*cst l'Amour,,. Alors Odon interrompant l'histoire , Mon cher GuichardjC'c^t trop parler sans boire. Ton conte est fait , chacun devant le sien , En abrégé je vais faire le mien.

Les goûts divers font l'agrément du monde ; Le sort m'a fait l'esclave d'une blonde. Et c'est bien moins l'a/urde ses beaux yeux , Que certain (on, que certaine tournure , Qm ])laît en elle ; et , pour m'expliquer mieux y Sous les dehor» brillans de la figure,

So O L T. I V I E R ,

C'est un roman dont je suis amoureux ;

Rien n'est commun , tout tient du merveilleux ;

Tout est excès dans l'objet de mes vœux j

Son naturel est hors de la nature :

Un accident lia notre aventure :

J'étois chasseur, quand je devins amant.

Je blesse un daim, cependant la blessure

N'arrête pas le gibier : en courant,

Je le poursuis, et tous deux hors d'haleine,

Le fauve et moi débouchons dans la plaine.

Par une foule, au sortir du taillis,

Nous nous trouvons tous les deux assaillis.

Un mot m'apprend le sujet qui l'attire....

Le daim est mort , la pauvre bête expire :

C'est votre fait , et vous serez puni :

Madame vient... Dans cette conjoncture,

Je me trouvois en fâcheuse posture.

Je fais un plan; il étoit tout uni :

Je vois la dame , et brusquant l'aventure,

D'un ton soumis et pourtant assuré ,

En quatre mots je lui fais mon narré.

Je me défends, je me plains, je m'accuse.

Imputant tout aux caprices du sort.

Il est heureux d'avoir un petit tort,

Quand on sait bien se tirer de l'excuse.

La mienne prend, on emporte le mort

Vers le château de la belle Aléthuse;

La dame suit, moi-mèrae à p&s compté»^

P O E M E. Si

Tout en parlant, je marclie à ses eûtes. Propos Je guerre et de clievalerie ; Géants contraints:» demander merci; Tyrans vaincus, tournois, joutes, féeries; Je risquois tout, et tout a réussi.

Je m'enivrois en voyant que ma blonde Fixoitsur moi les plus beaux yeux du monde. Nous nous quittons en disant à demain; INous faisons mieux, nous nou«! serrons la main. Depuis ce tems..., nous voyons à merveille, Que sur ce plan on a pu s'arranger.

Cria Tristan : Hôte! apportez bouteille. A vous les dés, sire de Bercnger, Ma foi, dit-il, pour ma bonne fortune , J*ai tout au moins quatre belles dans une ; Et l'on pourroit dire qu'en abrogé.

Dans un objet, c'e.^t un sérail que j'ai. Figurez-vous dans la volage Aillie, Un volatil, un sel , une saîllie; E?prit et corps, tout est toujours en l'air : On saisiroit bien plutôt un éclair :

C'est la gaité brillante et continue; La passion avec la retenue :

C'est le délire avec tous ses appas, C'est le bonsens, lorsqu'on ne l'attend pas ; C'est une humeur qui cède , contrarie , Et fait aimer jusqu'à la bouderie.

î\otre hôte un jour m'eutendit fredonner ;

J'ai, me dit-il, conseil à vous donner.

Vous chantez bien : voyez madame Aillîe,

Elle est aÔable, elle est jeune et jolie,

De la musique elle est folle à lier.

Où la trouver ?.... Derrière ce hallier,

Est le chemin qui vous conduit chez elle....

J'y cours... J'y vole.. .On m'annonceà la belle.

Comme un jongleur qui demande à la voir

Pour lui donner un plat de son savoir.

On me reçoit, je réussis, j'enchante,

Et l'engouement le lendemain augmente ,

Tant, qu'en trois jours.. .Alte-là, s'il vous plaît.

Dit le doyen de la joyeuse bande,

Cétoit Tri.stan. Messieurs, je vous demande

De ne point rire en entendant ceci.

Age, moyens, et défaut de cervelle,

Vous font donner tous dans la bagatelle;

Pour moi , je suis corrigé. Dieu merci ;

Je me marie... Il se marie! Un cri

Part à la fois... Près d'une tète folle ,

Le mariage est dans un grand décri;

Vous y viendrez un jour , sur ma parole;

Allons au fait. Calculant à part moi,

Par où, n'ayant pas au monde une maille,

Je puis payer ma rançon à ce roi.

Je me morfonds sans trouver rien qui vaille ;

J'ai tout inangé, je deviendrai perclus ,

Courant après d'héroïques merveilleb;

POEME. Si

Et je suis las de couper desoreilles, Sans en avoir une paire de plus...

Tout en rêvant sur la voisine plage, Je suis surpris tout-à-coup par l'orage. Fort près de moi, sur le haut du côtean , Heureusement j'appercois un château.

J'élois mouillé d'une étrange manière , Mais la maîtresse en est hospitalière; Pour m'y sécher j'y trouve des secours. J'y trouve plus, politesse attrayante.

Venant du cœur, ni froide, ni gênante ; Pour abréger en un jnot le discours.

Sans ressentir nullement pour la dame, Ce qu'on appelle une amoureuse flamme, Dans mon esprit il demeure arrêté Que j'en dois faire une société.

Elle devient en deux jours mon amie : Deux jours après nous nous convenons mieux. Tranchons le mot , nous formons la partie De nous lier par d'insolubles noeuds; Ma veuve est fraîche, et fort appétissante, Et date au plus de quarante à cinquante , Et si sa taille a beaucoup d'embonpoint. Le coffre-fort ne le lui cède guère ; Ce sont d'ailleurs des mœurs , un caractère... Tristan mari!.,. Oh! l'on n'en revient point, Dit Berenger : la farce est trop plaisante , Kûus iions tous y danser la courante.

A quand la noce ? Est-ce lot , est-ce tard? Nous y verrons les nièces et les tantes. Allons, messieurs, buvons à nos inlanfes. A la plus belle , et c'est la mienne, car... Car, dit Odoii , secouant les oreilles.

Sans contredit toutes sont des merveilles ^ Mais je pourrois ne rien mettre au hasard E;i soutenant que la blonde Aléthuse...

Voyez un peu comme chacun s'abuse, Cria Guichard, car moi jevous soutiens... Allons , messieurs , dit Tristan , je préviens Que n'étant point amoureux de la mienne, Vous y pouvez boire à votre loisir :

Ne tournons point en peine le plaisir, En disputant sur la mienne ou la tienne. Buvons à nous, et puis de sens rassis, Si nous voulons finir cette querelle, Faisons chacun connoîtrc notre belle, Sans batailler nous serons éclaircis.

Si vous voulez me montrer votre fifre, Très-volontiers je serai votre arbifre.

Pour vous apprendre à vous exécuter , Tous troiscesoir je veux vous présenter. Lors Berenger, quoi! gris comme nous sommes? Oui, dit Guichard, c'est un état décent. Annonçant bien d'honnêtes gentilshonime«.

Le beau sens froid a l'air trop indolent. Voyons la veuve : elle doit être belle.

Çne ]e lui jure un amour innocent ; C>!«t lu raison, c'est le pur sentiment, C'e^t le respect qui mVn'\rainent vers elle f Ohf doucQiuent, dit Tri>tan , mes ouiis^ Sorr?. ici moins tendres que polis.

Voici l'instant où mon auguste dame, Sous un berceau, dans le fon«l «l'un jardin, Rêve à lèrart à sa pudique Aamme; Par quatre endroits nous entrerons soudain. Oni, dit Odon, j'oinie assez Tentreprise... Par quatre endroits! c'est comme une surprise» Le |tlan est fait, on se prend sous le bras, Vers le berceau Ton accourt à grands pas. Au mt-rae instant chacun d'eux se récrie : C'est Al^thuse. ^ Agave. — Cest Ailiie. — Non , c'est ma veuve , et vous êtes tous gris.— Won, il est clair que c'est mon étourdie.— Eh! non, non, non , c'est ma blonde Afadie. N'apjTochez pas, ou bien, ventrc-saint-gris... Oh! ditl'ristan, nous allonsdonc ugus battre * Sojoas, messieurs, un peu plus mesurésj Noua noQH croyons des amans préférés.

Et nous avons à nous le diable à quatre; Je vous en livre à chacun votre quart. Lors du fourreau timr.t son braquemart^ Il veut frapper la fausse créature.

Le glaive siffle, et ne coupe que l'air ^ Et le phantômc, à léjal de l'éclair,

A disparu. Confus de l'aventure,

Sur des rochers dépouillés de verdure,

Nos paladins demeurent isolés.

Hôte , châteaux , tout n'étoit qu'imposture :

Et les lutins ont levé la tenture

Qui tapissoit ces climats désolés.

Engiierrand finit sa lecture, et reçut de Strigilline et des dames de sa cour les éloges les moins ménagés. Il devint d'une humeur charmante, trouva le repas trop court. Enfin on se lève de table. 11 donne la main à la fée pour la conduire chez elle, et revint dans l'appartement qu'on avoit préparé pour lui.

En vérité, dit-il à Barin , dès qu'ils furent seuls, aux plumes près, ces femmes-ci sont d'un très-bon ton ; c^ue vous en semble , Barin ? Je ne me connois pas en ton , répondit l'écuyer , mais nous ne mourons pas de faim dans cette auberge, et pour peu que votre porte-feuille soit meublé , vous n'y mourrez pas d'ennui..

Mais vous les observiez, Barin, peu-

POEME. i-f

5ez-vous qu'elles aient été contentes ?

Oui, Monsieur, elles auront trouvé votre prose fort belle. .. . Ignorant ! c'étoient des vers que je leur lisois . . Monsieur, je prends quelquefois votre prose pour des vers; je puis bien prendre vos vers pour de la prose. On ne connoît rien aux ouvrages de vous autres. Messieurs les gens de qualité : mais, Monsieur, nous sommesnous mis en route avec tant de liâte pour venir écouter ici les fleurettes decesdamesà plumage, et leur dire...

Non assurément, Barin, il a fallu répondre aux politesses que nous avons reçues; c'étoit une sorte de nécessité, mais nous serons à clieval avant le jour, et nous y serions déjà si le cliemin nous étoit connu. La conversation finie, le maître, Técuyer se couchèrent et s'endormirent.

Tout reposoit encore dans le palais de Strigilline , et déjà Enguerrand tiroit son écuyer par le bras , sans pouvoir l'arracher au sommeil. Enfin

tn O L L I V I E R,

il le jette hors du lit. Barin, Un ditil, n'avez-vous pas honte de dormir encore ?

Encore ! reprit l*éciiyer, réveillé par la chute qu'il venoit de faire, et par la fraie heur du parquet, je ne Jaisois que commencer ; et où prétendez-vous aller ? 11 est nuit noire.

Oli nous allons, dit Enguerrand ?

et que ferons-nous en demeurant ici plus long-tems ? Ou est Olliv ier ? Ses ennemis couvrent Ir campagne; il n'a nul secours à espérer que ceux qu'il peut attendre de moi. J'ai perdu tout un jour, Barin, un jour que je devois à l'honneur et à l'amitié. Que pense— roit Agnès de ma froideur à servir son amant? Qu'en penseroit Eleurde-Myrte?

Vos raisons sont des meilleures.

Monsieur, mais je ne présume pas qu'il soit facile de se tirer à tâtons de l'endroit où nous sommes.

Je veux me presser de partir, disoit Enguerrand, pour réparer le tenis

perdu, et me soustraire à l'embarras des civilités auxquelles il ne m'est pas permis de répondre; en parlant ainsi, le chevalier prend ses armes; Barin s'habille; ils sortent : ils sont à cheval et s'engagent dans la première route qui s'offre à eux dans l'obscurité.

Tous ces envirous-cl doivent être habités, disoit le Paladin, et supposé que nous nous égarions , nous trouverons au point du jour des gens qui nous remettront dans notre chemin.

Là-dessus il presse son cheval, et l'écuyer le suit sans proférer une parole. Jls marchoient depuis près de deux heures au grand trot, lorsque le crépuscule commença à leur donner lieu de discerner, quoique confusément, les objets.

Ils côtoient les murs d'un jardin qui leur paroissoit très-vaste, ils passent contre desbâtmiens qui dévoient être selon l'apparence les servitudes d'une grande maison : ils font quelques pas de plus, se tiouvent ù la

<^ô OLLIVIER,

porte d'un château , et se reronnoîsseiit alors. C'étoit celui de Strigilline.

Il faut, dit Enguerrand , que nous nous soyons détournés de la première route que nous avons prise, et qui ne devoit pas nous conduire ici, puisqu'elle en partoit ; mais à ce coup nous ne nous égarerons plus , grâces au ciel : voilà le jour qui paroît.

Le chemin que nos vQ^'ageurs suivirent alors , étoiL pratiqué à travers une forêt très-épaisse. Les rayons du soleil n'y pouvoient percer, et il étoit impossible à la vue de s'y étendre; enfin , après une heure et demie de marche , la forêt commence à s'éclaircir:nosvoyageurs voient une campagne habitée, se trouvent dans une avenue qui les conduit en droiture à un château. C'étoit celui de Strigilline.

Quoi, dit Barin, nous ne perdrons jamais de vue cette maudite cage?

Observez, lui dit Enguerrand, que nous sommes dans la même route par laquelle nous abordâmes hier; je ne

saii

POEME. 6t

saîsromment je ne Tai point reconnue plutôt, retournons sur nos pas, et nous trouverons le sentier qui doit aboutira cep^ivillon , sous lequel nous avons passé la nuit qui a précédécelleci.... Je crois entrevoir ce sentier.

En efTt^t, il s'en présentoit un. Le chevalier s'y engage avec confiance : pour le coup, dit-il à son écuyer, je peusc que nous en serons bientôt dehors; vous le peusez, monsieur, et moi je le souhaite, répondit Barin.

Après deux heures d'une course fort pressée, le maître et l'écuyer se trouvent dans une route spacieuse , ils approchent d'un endroit qui paroît très-habilé. Déjà ils entendent le bruit des chiens , le chant des coqs , le hennissement des chevaux; enfin, ils trouvent de vastes écuries ; mais c'étoient celles du palais de Strigilline.

Le roleil avoit déjà franchi la moitié de sa carrière , le maître et l'écu yer boiiilloient d'impatience ; les chevaux éto:ent harrasséi. Un petit page cou-

vert de plumes de sansonnet aborde EncTiierrand, Seig,iieur chevalier, lui dit-il , votre promenade a été longue , il est tems que vous preniez de la nourriture et du repos, ma maîtresse vous attend.

EnguerrandetBarinse regardèrent .

Quel parti prendre, disoit le maître ?

EfFectivement, répondit récuyer,nous avons à choisir; rentrons doucement, .mettons-nous bien dans la tête que nous ne soi tirons d'ici que sons le bon plaisir de la dame du lieu. Quoi! vous prétendriez, dit Enguerrand, qu'on voudroit me tenir ici malgré moi ? Je n'ai pas de prétentions, dit l'écuyer ; mais il faut que vous ayez été bien distrait pour que rien ne vous ait frappé ; la dame du château a des regards bvûlans ,tant d'afFecteries, d'ailleurs, dans les attentions qu'on a pour vous, tant de fadeurs dans les louanges que l'on vous donne ! Sachons donc ce qu'on nous veut, dit Enguerrand. Il leatre dans son appartement, se dé-»

sarme, et va saluer Strigilllue. Il avoit l'air froid et contraint.

II faut, seigneur, lui dit la Fée , que vous vous défiez de mes cuisiniers; Vous vouliez sans doute gagner de l'appétit ; c'est ce qui vous cuira engacé à prendre l'air de si bonne heure. Je pensois qu'ayant besoin de repos , vous n'auriez pas dû sortir ce matin; s ins cela , mes équipages se fussent tenus prêts , et l'on vous eût donné le plaisir de la chasse.

Enguerrand répondit à celte politesse par quelf[ues propos vagues, et l'on servit le diner. La fée Ht ce qu'elle put pour le rendre amusant, et insinua au chevalier un plan de vie, q«' il pourroit suivre, si le séjour du cli'iteau lui éloit agréable. Aimeroit-il la lecture ; on auroit desmanuscritsrarcs et curieux. Auroit-il du goût pour la musique ou les spectacles ; on auroit autour de soi , quoiqu'en petit nombre , des talens dans tous les genres, et

surtout des gens uniques pour les décorations et les machines.

A ces ofires , à mille agaceries qui les accompagnoient , Eiiguerrand pensa devoir répondre d'un ton sérieux.

Votre palais, madame, renferme tout ce qui peut piquer le goût d'un homme délicat, connoisseur et sensible; fasse le ciel qu'un heureux loisir me permette de venir me livrer un jour aux charmes de la vie tranquille et délicieuse que vous m'offrez , et vous témoigner l'étendue delà reconnoissance qu'un accueil aussi rempli de bontés m'inspire! Mais aujourd'hui je me borne àobteniruneseulegracedevous.

31.es devoirs les plus sérieux, les intérêts les plus chers, m'appeloient du côté de la Bretagne, lorsque je fis l'heureuse rencontre à laquelle je dois le bonheur de vous connoilre. Permettez que je reprenne ma route : permettez... Xe chevalier n'eut pas le tems d'achever sa tirade, les yeux de Strigilbne devinrent Jiumides, une pâleur

POEME. 6i

soudaine ternit les roses de son teint ; elle se lève, et va cacher dans son appartement son dépit, son désordre et son embarras.

Kngiierrand étoit passé dans le jardin pour s'entretenir avec son écuyer.

31s n'avoicnt pas fait quatre pas, cpie liadine, confulLMUe de la fée, vint les y joindre. Vous me pardonnerez, ditelle au chevalier, si j'interromps votre solitude ; mais, seigneur, il me semble c{ue vous avez peu de ménagement pour nous. Vous pouvez vous êtreappercu du ])laisir fjue cause ici votre présence : cependant vous n'êtes occupé que de votre départ.

Madame , reprit Enguerrand, je ressens le prix de l'accueil que je reçois, et celui des plaisirs auxquels je m'arrache , mais mon devoir... Laissons ce prétexte, dit Badine. J'ai un mot à vous dire, qui fait oublier blendes devoirs plus essentiels que ceux cpie vous vous suppo-ez. Ma maîtresse vous aime... Josuisdoac bien m-all\eureux...

IMalheureux ! répliqua Bndlne; je ne reviens point de ma surprise. Il faut • convenir que rien n'est aussi trompeur que les réputations, el sur la foi de la vôtre, je n'eusse jamais pensé qu'une déclaration d'amour de la part d'une très-jolie femme, dût vous percer le cœur...

Je n'y puis répondre , madame , et c'est ce qui me désespère ; je me manquerois à moi-même, en manquant à ce que je dois, et il m'en coûteroit une fausseté ou une traliisou.

Je crois vous entendre, reprit Badine , vous pensez qu'un certain lioinme, que vous allez chercher où il n'est pas , a bien besoin de vous , et on vous assure d'avance que vous pouvez dormirtranquille sur son compte. Vous craignez d'aller jurer à ma maîtresse des choses que vous ne sentirez pas exactement ; et depuis quand étes-vous sujet à de semblables scrupules ? Jurez, seigneur, jurez hardiment, et pour le prix du serment , un peu hasardé ,

que vous aurez fait, je vous promets des faveurs qui vous arracheront, dès demain, les protestations les plus sincères. Je sais qu'il y a encore quelque chose qui vous tient au cœur. Vous avez une intrigue bourgeoise; on dit que la jeune personne est très-jolie , blonde à l'excès, le nez relevé, d'un incarnat tant soit peu vif. Vous rougissez ! vous êtes surpris de nous voir aussi bien instruites de vos affaires, peut-être êtes-vous honteux ? Sont-ce là les raisons qui vous font dédaigner le bien qui vous est o.Tert ? Rentrez , seigneur, rentrez dans votre caractère, et pour d'aussi minces intérêts, ne négligez pas une fortune qui feroit le bonheur de mille autres ; ne livrez pas aux malheurs d'une passion inutile et rebutée une femme charmante qui sacrifie tout pour vous rendre heureux.

Je l'ai laissée dans la douleur et dans les larmes , il vous est libre de venir les essuyer; consultez-vous; rêvez, ieigneur, rêvez à Strigilline : elle hlî

pourra qu'y gagner. Prenez vos fs^blettes, ornez-les de quelques petits vers tendres dont elle soit le sujet.

Je ne dois point vous cacher que les productions de votreespritseront après le don de votre cœur, ce qui pourra le plus la flatter. En finissant ainsi. Badine fit une profonde révérence et se retira.

Enguerrand et Barin continuèrent quelque tems à se promener en silence.

Enfin l'écuyer le rompit. Pensez-vous, monsieur, que cette demoiselle intrigante en soit à son coup d'essai? Je la trouve, à bien des égards, un peu trop habile.... Eh bien , répondit le chevalier , que ferons-nous — Dos vers, monsieur, des vers..-. Que je fasse des vers ! répliqua le maître d'un ton d'humeur , vous plaisantez bien mal à propos. Je ne plaisante point , repartit l'écuyer : vous en avez fait tant de fois à propos de rien ; faites-en maintenant , vous avez de la mat-ère 5 voilà de beaux yeux,

de l'amour, des soupirs, delà passion, des larmes, des reproches , de la jalousie.

Que je fasse des vers ! repliquoit En^tierraud ; j'ai bien l'esprit dans une position assez tranquilNv... Soit :

n'en faites pas , disoit Barin , mais ouvrez votre porte-feuille, cherchezen de tout fiits , et faites-les servir en changeant l'adresse.

J'y consens, dit le chevalier , toujours du même ton ; voyez dans mes pièces détachées , et si vous y trouvez des vers que j'aie faits pour quelqu'oison , je vous permets d'en tirer copie, et de les porter à votre dame couverte de plumes. Vous êtes e\trava^^mt , et moi bien mallieureux d'avoir inspiré celte passion ridicule...

Votre plus grand malheur, monsieur , n'est pas d'être aimé. Co grand amour qu'on vous porte , ce qu'on dit ici , ce qu'on y fait , me paroisseut des sonj^es, dont j'appréhende beaucoup le réveil. Je me défia

de (ont, et il faut quo j'aie bien peur de mourir de faim pour y manger comme je fais.

Remontons à cheval, dit Enguerrand, sortons d'ici tout-à-l'heure.... Et vous pensez, monsieur, que nous y verrons plus clair que ce matin? Ne vous appercevez-vous pas que nous sommes dans un labyrinthe dont.peutétre , le diable seul a le fil..,. Je veux farier à celte femme, reprit Enguerrand, et essayer de lui faire entendre raison.... Vous en avez sans doute trouvé beaucoup qui Tout entendue , reprit Barin; mais je vous cautionne que celle-ci est tout au plus disposée à écouter ce que pourront lui inspirer ses dispositions naturelles , son goût ou sa fantaisie; parlez ce langage, si vous voulez que l'on vous écoute.

Donnez au moins des paroles flatteuses, quoi qu'il en puisse coûter à votre franchise, et surtout, bannissez de votre extérieur ce trop de réserve, qui pourroit tenir la dame en garde

POEME. 7ff

contre vous. Cependant je me proniènerai dans les environs : on me laissera sans donte celte liberté , car je ne vaux pas trop la peine que l'oa m'observe, et peut-être trouverai-je une issue par où nous pourrons nous évader.

Knguerrand prend enfin son parti, il se rend à l'appartement de la dame ; Badine le prend p:ir la main et \o conduit juscpi'nu clievet du lit.

Barin étoit déjà descendu dans le»

jardins, et se préparoit à gagner la campagne ; mais il ne fut pas peu surpris, en jetant les yeux vers le château , de rencontrer ceux de son maître, qui se promenoit sur une petite terrasse régnant le long de son appartement.

L'écuyer revint brusquement sur ses pas. J'augure mal de votre entrevue , dit-il au chevalier , en l'abordant : elle a été trop courte, ou la dame n'a pas été visible, ou vous avez été mal reçu....

Je l'ai vue, Earin,je lui aï parlé.

Elle est dans son lit. Soit que l'agitation de son ame prête de nouvelles couleurs à son teint; soit que le sentiment dont elle est occupée donne plus d'expression à ses yeux ; soit que le demi-jour dans lequel elle s'est laissée voir à moi ait flatté ses traits et sa peau, ou que le drap, par qui la plume est voilée , ne m'ait permis de voir que ce qui est naturel et aimable, Strigilline m'a paru vraiment belle , mais.... Mais, dit l'écuver...

Elle m'a pris la main, me Pa serrée.... Eh bien, monsieur?..,.

Nous ne disions rien, elle a fait un mouvement , comme pour m'atfirer à elle... Vous vous serez laissé aller? Kon , Barin; te l'avouerai-je ? Tout en la trouvant belle, j'ai senti toutà-coup une répugnance insurmontable, j'ai.... Qu'anrez-vous fait, monsieur ?.... J'ai retiré ma main , et même avec un mouvement assez brusque.... Mais vous deviez parler;

l'avez-

POEME. yl

r.-^rez-voîis fait? Je pense qu'oui, Barin , mnis je ne sais tiop ce que je puis lui avoir dit , je crois que j'ai battu ia tanipHLiue; tout-à-ioup elle a appelé ses fL^mines , et je me suis évadé.

Ah' mon clier mailre! dit Barin , vous étt^s sûremeuL eu orcelé; depuis que vous êtes ici , vous n'avez nea fait ni dit (fui fut à propos. Je suis dans des frayt-urs que je ne puis voua décrire.

Ils en étoient là de leur entretien, quand Badine entra d'un air aisé. Seigneur chevalier, dit-elle à Enguerrand , ma maitresse p^nse que vous êtes incommodé ; elle vous envoie cette pommade : c'est un excellent spécifique.

Ericïuerrand voulut se défendre sur l'ind sposition qu'un lui supposoit ; non, Seigneur, \otie sanlé n'est pas bonne , iui disoit fou ours Badine avec un sourire méchant, et je ne pense pas que votre écujer so.t bien saiu ;

J orne /. i^

déshabillez-voiis l'un et l'autre, ]e vous frotterai moi-même avec l'essence dont cette fiole est remplie ; elle est merveilleuse. On juge bien que le chevalier refusa la proposition. Vous voulez donc, lui dit Badine, nous causer des chagrins de toutes les espèces. Nous avons des raisons de craindre pour votre santé , et nous allons douter de votre courtoisie. Faites ce qu'il faut pour vous rétablir. Seigneur, secondez l'intérêt qu'on veut bien prendre à vous. Vous ne voudriez pas, continua-t-elle, contraindre des femmes à vous faire violence pour votre bien. Cependant j'ai les ordres les plus positifs de ne point vous quitter que vous ne m'ayez laissé remplir le petit ministère dont je suis chargée : vous pouvez d'ailleurs vous reposer sur mon adresse.

Enguerrandperdoit patience. Barin, dit-il , qu'on selle les chevaux, je ne saurois supporter plus long - tema d'aussi fades plaisanteries.

POEME. yS

"Parin vent sortir. Badine Parn'te.

Vous n'en ferez rien, gentil écujer, lui dit- elle , ne voyez-vous pas que votre maître a des caprices ? Déshabllrz-le, et aidez-nous à lui l'aire entendre raison.

Barinvouioit sortir; mais il se sentit serrer la main d'une telle force , rjue la douleur et la surprise lui firent jeter im £;rand cri : à ce cri l'appartement se trouve rempli par les femmes de Strit^illine : elles entourent le maître et l'écuver. On ôte à Enguerrand son Laudrier et son écharpe , avant qu'il ait le tems de s*y opposer, et déjà l*é(uver a quitté son pourpoint, sans attendre qu'on l'en prie ; mais qui potirroit peindre la colère de l'amant de y leur-de-Myrte lorsqu'.l s'appercut qu'on lui faisoit violence et qu'orj le déshabilloit malgré lui ? D'abord , rrovant devoir des ménagemensà des femmes, il ne fait que repousser, quoique assez rudement, celles qui l'tijvironnoientj mais bientôt sentant

la force des bras et le tranchant des ongles de ces fausses femelles, iloppose violence à violence , et cherche à se venger des atteintes par les coups. Ses habits volent de toutes parts en lambeaux : l'air s'obscurcit des plumes qu'il arrache par touffes à ses adversaires, partout où son poignet nerveux put s'accrocher. L'appartement retentit de rires forcés , de crrs de femmes et d'Imprécations militaires.

Enguerrand se défendoit bien ; mais le combat étoit trop inégal; après une résistance digne de son courage , le Paladin mis à nu, renversé sur le parquet, est frotté de la tête aux pieds de la drogue fatale; enfin on le laisse privé de sentiment , à coté de son fidèle écuyer, qui , après s'être fait donner quelques coups de griffes en essayant de se défendre , s'éloit laissé déshabiller et frotter, avec toute la patience imaginable.

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