‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 2)Chapitre 5 sur 20 · Tome I. E · texte numérisé non relu

Tome I. E

étoient promis de Perse , d'Egypte et d'Arabie.

Une armée affoiblie par ses propres triomplies faisoit le sié^^e de Damas , sans avoir pu en former la circonvallation. Elle s'étoit partagée en trois camps séparés l*unde l*aiitre, et chargés d'une attaque particulière, chacun de leur côté.

Philippe commandoit en personne le quartier situé entre la ville assiégea et Sardauelle.

Il avoit dans son camp Haimond, comte de Flandre, Guillaume, duc de Normandie, et les Anglais sous la conduite d'Edouard, fils aine de leur souverain.

Borislas, roi d'Hongrie, Sigelan, prince de Suède , et les guerriers du Nord étoient campés du côté des montagnes de Palmire.

Enfin Sigismond et le prince de Bretagne , auxquels on avoit joint les guerriers de Toscane, de Kaples et

de Sicile, formoieiit la troisième attaque du côté qui regarde la Syrie.

Déjà deux mois s'étoient écoulés parmi des succès douteux, des assauts repoussés, des sorties malheureuses, et tous lesévénemens eufiu d'im siège opiniâtre. La disette commençoit à se faire sentir dans la place , où deux convois venant de la Syrie de Soba, avoient inutilement tenté de s'Introduire, et étoient devenus la proie du vainqueur.

La ville déjà fort peuplée par ellemême , surchargée d'une garnison beaucoup trop nombreuse, alloit se trouver bientôt dans la lâcheuse alternative d'ouvrir les portes à Philippe, ou dVprouver les horreurs de la famine, liaaladin et son conseil cherchoient tous les moyens de s? soustraire à ces extrémités , quand 13ory se leva et porta la parole.

Bory, Orec de nation , de basse origine j boldat téméraire , homme rusé ,

BiBCCTHE^A

dangereux renégat de la foi de ses pères , que ses qualités personnelles et son apostasie avoient approché du Soudan et fait monter aux premières dignités militaires. Seigneur, dit ce traitre , en s'adressent à ISlélec, n'espérons point désormais qu'une escorte nombreuse ou des sorties générales puissent mettre les convois qui nous seront destinés à l'abri des attaques de l'ennemi : il est trop bien servi par ses espions , trop maître de la campngne pour que nous puissions nous flatter de réussir : eu essayant de lui dérober des marches, ou de lui opposerdes forces égales, une conduite semblable nous exposeroit à perdre , sans aucun fruit , nos plus braves guerriers. Mais si ta hautesse veut se reposer sur moi du soin de remédier pour c[uelque tems aux besoins qui commencent à se faire sentir clans ta capitale , je conçois un projet dont j'ose d'avance garantir le succès.

L'avare Grec qui occupe les mon-

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tagnes du Liban, Uatté de l'espoir ridicule de voir ici triompher sa secte, mais bien plus avide du gain qu'il retire de son commerce avec le camp de Philippe, y conduit chaque jour ses denrées, le fruit de ses récoltes et ses nombreux troupeaux. Je suis Grec , et la foi de ma nation , que j'eus toujours en liorreur, m'est connue; je tenterai Zenon, prince d'Inar. J'éblouirai ses yeux par les promesses les plus capables d'exciter son ambition et sa cupidité. Les présens même précéderont les promesses.

Les chrétiens verront sans jalousie faire de prodigieux amas , qu'ils penseront devoir tourner à leur propre usacre. La discrétion, les ombres de la nuît , im coup de main que je médite , achèveront de favoriser l'entreprise. Ordonne seulement que tes trésors me soient ouverts, et qu'il me soit libre, dès que le soleil sera couché , de sortir de la ville avec le peu de Grecs qui se sont attachés à ma. fortune.

Ainsi parla le Grec,et le Soudan, qui coiinoissoit les ressources de cet esprit arhHciei'.x, adopta le projet et lui en confia l'exécution. Bory négocie avec Zenon. Le convoi se prépare dans le voisinage de l'armée des Francs, qui pense qu'on l'assemble pour elle , et songe même à lui envoyer une escorte pour le mettre à l'ahri de c[uel(fues hordes d'Arabes qui batloieuL la campagne , lorsqu'à la faveur d'une nuit sombre , dont un ora^e augmentait encore l'obscurité, Zenon se met en marche avec les seuls esclaves , con« clu( teurs des chameaux , pour pénétrer jusqu'à la ville , par une des issues que l'armée des assiégeans n'avoit pu fermer.

Comme il falloit passer à une distance peu éloignée du quartier où commandoit Sigismond, en évitant d'être reconnu par la garde, Eory , dans le même instant, avec la petite troupe qu'il commande , s'approche à dessein de répaudie l'alarme à l'extrémité

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du camp opposée à celle que le convoi devoit nécessairement côtoyer.

Jl saute le retranchement sans opposition. Il trouve les armes aux faisceaux , et les sentinelles endormies autour des feux qu'elles avoient allumés. O honte de ces défenseurs de la foi ! le zèle n'avoit pas suffisamment épuré leurs âmes : en poursuivant une sainte entreprise, ils menoient une vie toute profane. Le luxe couvroit leurs tables; l'intempérance présidoit à leurs repas ; ils passoient des festins dans les bras de la débauche ; et tandis que les esclaves, ravies aux serrails des Soudans, servoient aux plaisirs des chefs, le soldat abruti par les vapeurs des vins de Grèce et de Syrie , abandonnoit le poste confié à sa garde , et le soin de sa propre sûreté : il y avoit encore de la valeur dans le camp, toute discipline en étoit bannie.

Bory éi^orge les sentinelles ; il pénètre dans lei tentes des Italiens qui

s'oiTrirent d'aborci sur son passage, et poignarde les Paladins , énervés par le plaisir et appesantis par le som* mell. Le Grec renégat s'enivre de fureur , de sang et de pillage. Les ravages du feu suivent les atteintes sanglantes du fer. Bientôt la troupe sanguinaire se disperse ; une partie se répand dans le quartier de Stenon ; et Bory, à peine suivi de la moitié des siens, perce jusqu'à la tente où reposoit le comte de Tours.

Epuisé par les travaux de la veille, Sigismond dormoit alors d*un profond sommeil. Déjà le meurtre l'environne :

déjà le cimeterre est levé sur sa tête que la mort couvre de ses ailes. Toutà-coup un bruit se fait entendre. Bory se retourne et voit tomber à ses pieds trois de ses gens , étendus de trois coups de cimeterre. Un guerrier se présente à lui dans une attitude menaçante; le Grec veut se mettre en défense; la frayeur, le coup et la mort Je frappent en même tems. Sa troupe

pâlit d'effroi, jette les armes et prend la fuite. Le vainqueur dédaigne de la poursuivre, et court à Sigismond, qui, sortant de sa tente , encore nu et sans armes , vo't les Sarrasins terrassés et mis en fuite par un seul homme , et le prend d'abord pour l'ange exterminateur.

Armez-vous, seigneur, lui dit le guerrier , vengeons-nous de nos pertes , poursuivons ces cruels assassins, lavons dans leur sang impie l'opprobre qu'ils viennent d'imprimer sur le front de nos frères.

Au moins , Seigneur, dit S;gismond, en prenant ses armes à la hâte, que je sache quel est le héros qui vient de garantir mes jours. Vos armes , votre devise me sont inconnues.... Partons, seigneur, disoit le chevalier, au lieu de répondre au comte , hâtons-nous.

Voyez les ravages de la flamme . écoutez lescris. J'ignore l'étendue du péril qui nous environne et le nombre des ennemis. Je reposois tout armé : un

bruit effrayant me réveille ; je me lève : j'a( cours : je vois votre tente environnée d'assassins ... Embrassezmoi, mon libérateur , mon vengeur, mon nouveau compagnon d'armes , disoitSigismond; digne Paladin , volez dans mes bras , je jure . . Craignez de vous parUirer, seigneur, dit le guerrier d'une voix tremblante, je suis... votre page Ollivier.... Malheureux ! s'écria le comte, en prenant sa lance d'un air menaçant et furieux!... Il en eût frappé Ollivier ; mais le dievalier s*étant apperçu de l'altération qui s'emparoit de l'ame de son maitre , s'étoit dé'à retiré.

Cependant les soldats de Bory , privés de leurs chefs , dispersés , succombant sous les dépouilles qu'ils avoient ramassées , ne pouvant trouver leur chemin à travers les flammes et la fumée, tombent de toutes parts sous le cimeterre des Bretons , des Tourangeaux et des Italiens qui se sont armés à la Lâte et réunis.

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L'alarme donnée par Cory an quartier de Sigismond, ayant rassemblé vers cet endroit le gros de I*armée , Philippe se trouva au point du jour à la tête de ses forces réunies.

Illustres compagnons de mes travaux , dit ce monarque aux guerriers qui i'environnoient, en leur montrant Damas , jusqu'à quand souffrirons-nous que les murs de cette ville sacrilège arrêtent le cours de nos glorieux- projets, et servent de repaire à d'infâmes brigands, qui n'osent plus s'en écarter qu'à la faveur des ténèbres ? La foiblesse de nos efforts désLonor© Kos armes, notre fui, notre zèle, et traliit la cause que nous servons. Ah!

si la même ardeur qui nous fit abandonner notre patrie pour servir la religion nous anime encore ; si nous sommes sensibles à la douleur d'avoir vu notre camp surpris, nos frères indignement massacrés , les monstres, baignés dans notre sang , cesseront bientôt de s'applaudir d'avoir cau^ô

des ravages et fait pousser les crîs funèbres qui nous ont arrachés des bras du repos : vengeons-nous sur ce peuple perfide et sur le tyran cruel qui le porte de sang- fioid à ces lâches assassinats. Ensevelissonsles sous les ruines de leur empire , et que Mélec lui-même trouve dans la chute de son trône , dans Pabolition de sa secte impie et dans nos fers , le prix du réveil affreux qu'il nous a causé.

Philippe parle ainsi : on croit voir briller sur son front quelque chose de divin ; sa voix a la force, la majesté du tonnerre , ses regards en ont l'éclat ; le feu qui les anime passe dans le cœur de tous les chevaliers, l'embrase d'une ardeur sainte et guerrière , en même tems qu'il y allume la soif d'une vengeance légitime, que les torrens du sang infidèle pourront seuls appaiser.

On marche à Damas. Il n'est plus question de s'approcher timidement de la place à couvert des ouvrages , et

de

de tenter les moyens beaucoup plus sûrs mais trop lents, de Ja mine et de Ja sappe. Le courage, le zèle, la fureur emportent les Paladins à Pattaque des faubourgs de Casair, et les aveuglent sur tous les périls qui peuvent en défendre les approches.

Un mur élevé, un fossé profond,' un retranchement en règle semblent garantir le faubourg des dangers do l'escalade : les machines de guerre lançant, du haut des tours, des masses énormes , menacent d'une mort inévitable quiconque ose s'avancer à découvert; mais la vigueur de l'atta-^ que, en bravant les préparatifs de la défense, semble les avoir déconcertés. La fascine comble le fossé; l'échelle est aux murs, on insulte ie retranchement. Le Sarrazin épouvanté passe rapidement d'une confiance aveugle à la frayeur la plus stupide. Il n'est plus de poste dans lequel il se flatte de se maintenir; il jette les armes, s'abandonne tulmiil- Tome L Q

tnensementà la fuite, et va chercher un asile au-dedans des murs de la place.

Lors de cette heureuse attaque , lo comte de Tours arbora le premier Tétendard de la croix sur le haut du retranchement emporté ; mais s*abandonnant bientôt à la poursuite des fuyards, il s'oublie au point de les suivre jusqu'au dedans des portes, et nes'npperçoit du piège que lui a tendu sa valeur , que lorsque le bruit de la Lerse tombante lui fait tourner la tète en arrière , et hii découvre le danger dans lequel il se trouve enveloppé , sans pouvoir être secouru par aucun des siens.

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