CHANT IV
Tleur-de-Myrte , amante d*Enguerrand, attacliée à Ollivier par les liens de la parenté, amie d'Agnès, et sa confidente, se trouvoit bien exposée à la cour de Frédegilde, princesse à qui l'on n'étoit pas impunément suspect. Se voyant sans appui, elle crut devoir écliapper, parla fuite, aux dangers qui la menaçoient , et chercher un asile du côté où l'appeloient les engagemens de son cœur; elle prit donc la route de Provence pour se rendre en Asie ; ne doutant point qu'Enguerrand , donton i/avoit point de nouvelles , n'eût joint l'arméo des princes Chrétiens.
La belle, montée sur un palefroi, étoit suivie d'un vieil écuyer : voici le reste de son cortèt^e. Un sexe foible et timide , un Age teudre et sans ex^^é-
,tfi O L L I V ï E R,
rience, une beauté rare, de la modestie , de la dignité , des principes ; mais point assez de défiance d'ellemême , et peut-être un peu trop de susceplLbilité.
Elle arrive à petites journées et sans accident sur les côtes de Provence.
Il sembloit d'abord que la fortune voulût la servir. Elle trouve un vaisseau Génois qui faisoit voile pour les côtes de Syrie r elle s'embarque. On découvroitdéjà les côtes de la fameuse île de Chypre , où le bâtiment devoifc aborder en passant. Tout-à-coup une bourasque s'élève; le pilote est obligé de changer de route. Le maître fait serrer les voiles, le navire erre à l'aventure. La vague le porte sur ua écueil, il 3*3^ brise , et Eleur-de-Myrte est exposée à la merci des flots , sur une planche qu'un hasard lui a fait rencontrer.
La belle étoit en grand péril, si
le même hasard n'eût conduit dans
ces parages un petit bâtiment qui
pnroîssoît sortir d'entre les pointes des rochers qu'on appercevoit à l'honson. On la voit qui flotte sur l'eauon vient la chercher avec l'esquifon la transporte â bord , demi-novée et demi-morte. Bientôt elle recouvre Tusage des sens et la connoissance, à l'aide d'une liqueur forte et grossière qu'on lui fait respirer, et d'un bruit très-importun qui retentit a ses oreilles.
En ouvrant les yeux , elle appercoit quatre à cinq hommes vêtus à l'orientale, qui poussent l'un après l'autre, et quelquefois tous ensemble, des sons très-aigus , dans des inslrumens qu'on appelle flutets, en donnant par intervalle des coups de baguette sur des tambourins.
Quand lesfluteurs virent que la belle ouvroit les yeux, ils s'écartèrent un peu de son oreille, mais ne discontinuèrent point leur musique, qui n'en devint que plus perçante. Elle poussa un soupir et voulut parler^ alors lo
ti4 O L L I V ï K R,
bruit des flutets et des tambourins redoubla au point de devenir insupportable.
FJeur-de-Myrtese tait. Un instant après, elle veut prendre de nouveau la parole ; mais pour le coup la symphonie devint tellement bruyante, que notre voyageuse en pensa devenir sourde , et fut forcée au silence.
Cependant la barque voguoit vers le rivage. On prend terre : on forme à ]a bâte un brancard de quatre avirons : on porte la belle, qui ne faisoit point de résistance, vers un petit hameau à quelque dislance du bord de la mer.
A mesure qu'elle approchoit des rabanes, elle étoit entourée de nouveaux symphonistes. Il accouroit de toutes parts des ber(?,ers , des pâtres, des laboureurs jouant du haut-bois , du chalumeau, de la cornemuse. De petits en fans qui marchoient n peine , venoient en jouant de la guimbarde et de la flûte- à- l'oignon , entouroient le brancard, et embarrassoient la
tnarclie des porteurs. Enfin le covte^^e s*arréte à la porte d'une maison (jni avoit l'apparence d'une grosse niélairie. Il sort une femine âgée, et dotit la physionomie avoit quelque chose d'imposant; elle s'approcha gravement de Fleur-de-Mirte, en jouant; sur une vielle qu'elle tenoit pendue à son coté, un air lenf, hisane, et qui n'éloit nullement mesuré. Fleurde-Mirte vent parler; mais au premier son que 11 belle articule, la vielleuse fronce le sourcil . joue de sa vielle avec beaucoup de vivacité, et finit par porter la main sur la bouche de la voyageuse, au point de lui oter la respiration. Embarrassée an dernier point, notre héroïne donne â entendre par geste qu'elle a besoin de nourriture. Le geste est compris :
les mets sont apportés: ils sont grossiers , l'estomac est foible. Le repa» se termine en un moment, et le brancard ayant continué sa route, eatre dans une ville qui paroit vaste,
aift OLLIVIER,
bien bâtie et très-peuplée , et s'arrête à la porte d'un palais , devant lequel il y avoit déjà beaucoup de monde rassemblé.
Un écuyer se présente pour donner la main à la voyageuse, et l'introduit dans le palais. Elle voit, dans les anticliambres , des pages jouant du flageolet, des gens d'un âge plus mûr et de tout état, raclant du violon et de plusieurs autres instrumens. Enfin elle est introduite dans un cabinet reculé, où des bommes d'un âge avancé paroissent s'être assemblés pour un concert.
Le conducteur de Fleur-de-Myrte la présente à un des symphonistes, as.is sur un siège plus élevé que celui des autres , et tenant une basse-deviole. Cet homme sourit en voyant la belle voyageuse, regarde Pécuyer et les gens qui étoient autour de lui, détache sept à huit coups d'archet, laitun signe delà tête 5 l'écuyer prend
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de nouveau sa dame par la main et sort fie l'appartement.
Jusque-là ou ne s'étoit pas dit un mot; mais au détour d'un escalier Téruyer met le doi^t sur ses lèvres :
chut, lui dit-il, Madame, nous allons maintenant chez la princesse.
La princesse étoit assise sur un soplia , ayant une mandoline passée au col, à l'aide d'un large ruban bleu: elle regarde Fleur-de-Myrte avec un sourire mêlé de protection et de de^ dain, se tourne du côté de ses femmes, pince une ou deux cordes de sa mandoline d'un air distrait, et la visite est achevée.
Alors notre héroïne fut conduite à lin appartement qui se trouva vide.
Vous êtes chez vous, Madame, lui dit l'écuyer. Vos femmes vont entrer pour vous servir. Elles m'avertiront dès que vous aurez reposé et que vous pourrez me recevoir. J'ai des choses de la dernière conséquence à vous dire.
Les femmes entrent; Fleur-de^ G 5
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Myrte se laisse déshabiller , prend du sorbet . des conserves , se couche , repose quelques instans. se lève, fait une toilette à l'orientale, et donne ensuite audience à l'écnjer.
Je vais, lui dit-il, Madame, vous mettre au fait en deux mots; on a perdu absolument l'usage de la parole dans le pays où vous êtes, et on y supplée par celui des instrumens ; ce qu'il y a de singulier, c'est que comme on n'y sauroit parler , on ne sauroit souffrir que les autres y parlent.
On rapporte l'origine de cette calamité à la colère d'une fée ; mais comme je ne donne pas dans cef contes , je serois tenté de croire que ces gens-ci ont été privés naturellement d'une faculté accordée à tous les autres hommes, si les monumens du pays ne faisoient foi qu'on parloit ici comme ailleurs il y a environ cent ans.
Je suis né sujet du comte de Provence , et fus jeté il y a environ quatro
POEME. iip
ans sur cette ile presqu'inconniie , qu'une chaîne de rochers répandus au large, à fleur d'eau , rend inaccessible aux navigateurs étrangers, et où l'on n'aborde que par des naufrages. Etant musicien par état, j'ai saisi avec facilité l'idiome que Ton s'est fait clans le pays et suis devenu l'interprète de ceux qu'une aventure semblable à la vôtre conduit ici, quoique très-rarement. Vous concevez maintenant la raison qui avoit rassemblé autour de vouscette symphonie bisarre qui vous a servi d'escorte jusqu'au palais. Je vous ai conduit au cabinet du roi, qui sur le récit qu'on lui a fait des cliarmes de votre personne, n'a pu modérer l'impatience qu'il avoit de vous voir.
Ce prince tenoit dans ce moment son conseil d'état. Cet homme à lunettes que vous avez vu vis-à-vis d'un clavecin, étoit nn secrétaire chargé de faire un rapport au conseil , dont voua avez vu les membres prêts à
donner leurs opinions, l'un sur soîi basson , l'autre sur le violoncelle; car je dois, madame, vous dire en passant, qu'il y a desinstrumens ad'ectés à tous les états et à tous les âpes. Il ne conviendroit pas qu'un sénateur jouat du fifre ou de la musette organisée. Les personnes consacrées à la religion ont leurs instrumens affectés, et quand vous serez instruite de Li langue, je pense, si la curiosité vous conduit à la mosquée, que vous y entendrez avec plaisir l'office à la turque, récité sur des harpes, et serez satisfaite de la paraphrase d'un Verset de l'Alcoran , rendue sur la trompette marine.
Il est des instrumens d'état; il en est aussi de caractère. Un homme porté à l'amour s'adonne volontiers à ceux qui sont susceptibles de rendre le mieux les expressions tendres. Un grand parleur se jette sur un violon, va en arpeg:;io , et en démauchaut jusque &ur le chevalet.
POEME. ur
TTn homnie bien élevé , un homme destiné à parvenir, doit posséder à un certain point tous les styles. Vous verrez le monarque qui rèj^ne aujourd'hui , en donnant audience à ses sujets, répondre à chacun d'eux sur un instrument semblable à celui dont on se sera servi pour lui porter la parole. La première fois que je le vis sortant de son palais , suivi de ses pactes , chargé d*instrumens de toute espèce, je crus qu'il alloit donner une sérénade.
II y a des gens qui sont faits pour parler de tout, avant de s'être donnés des soins pour s'instruire , et fij^urer dans le monde, avant que Ton ait pu les y former. Les facteurs d'ici, dont riiabilelé est grande, ont composé pour eux \\n instrument que Ton appelle la turlutaine de cour, contenant un grand nombre d'airs sur plusieurs registres.
Des airs posés, par exemple, pour les occasions où l'on doit avoir du
maintien; des airs hauts pour celles où il faut donner grande opinion de soi et de son crédit; des airs bas pour aborder les gens en place , mais on quitte la sourdine dès qu'on a le pied hors de Tantichanibre. Des airs naturels pour s'attirer la confiance; de flatteurs , de doucereux même pour en dormir des créanciers aux audiences du matin ; de tendres , de passionnés , de triâtes , d'enjoués, etc. pour intéresser, attendrir, plaire et séduire; de bruyans pour les confidences ; d'autres pleins de feu pour aborder une connoissance de nouvelle date ; de très-froids pour remercier d'un bienfait reçu ; de bisarres pour rendre le commerce difficile et piquant, pour en éloigner la fadeur; de très-légers pour parler des femmes , décider du mérite d'autrui , évaluer les ouvrages de littérature, et mettre le prix aux chefs-d'œuvre des artistes ; enfin des airs de tous les tons , de toutes les mesures , pour parler aux gens à (jui
POEME. laî
I*on cîoit du respect ou des égards , et à ceux desquels on peut eu prétendre.
Quelquefois par distraction ou autrement, on tombe dans de singulière* équivoques. On joue un air haut avec son égal , on reçoit un galant homme du ton dont on recevroit un laquais, et on se sert d'un air bas devant un homme de fortune dont on veut faire sa dupe; jusque-là que pour parler des p.^rsonnes et des clioses auxquelles on doit le plus de respect, on joue des a:rs badins ou afiV anchis de toute mesure.
A la monotonie près , la machine est bien calculée. Cependant la musi({ue a peu de fond , et les chute»
vous en paroitront quelquefois communes.
Les gens de la grosse opulence ont fait contrefaire ces turlutaines , et vous trouverez des instruraens da cette dernière espèce entre les mains «lequelquei-uiiôdes eafan» de familk*
ta4 O L L I V I E R,
encore nouvelles ; mais outre que cea jeunes gens ont un air gauche à tourner la manivelle , leur turlutaine est toujours au-dessus ou au-dessous du ton , et par conséquent toujours fausse.
Je voudrois bien , dit "Fleur -de- Mjnte, en interrompant l'interprète, entendre une vraie turlutaine de cour:
cela doit être fort agréable.
C'est le préjugé général du sexej cependant, madame, je dois vous prévenir que les éloges que j'ai donnés souffrent des exceptions, et que vous rencontrerez par-ci, par-là, de petits seigneurs qui ont de tristes turlutaines.
Quand ces insulaires perdirent II parole, consternés qu'ils étoient encore, et dans les premiers instans de la privation , ils eurent recours pour se faire entendre aux signes et aux gestes que l'instinct indique à tous les liommes ; mais ce langage les mettant , au plus , à portée de se communiquer
les uns aux autres , leurs besoins les plus grossiers , étoit beaucoup trop court poiirune nation déjà très-policée, et les trois quarts des idées qu'ils avoient acquises demeuroient nécessairement sans expression
Un philosophe observant le goût de sa nation pour la musique , les facilités , les connoissanres qu'elle avoit dans ce genre, ima^iina d'en tirer parti pour suppléer au déTaiit de la parole, et vous verrez par la suite, madame, que ce projet a beaucoup moins de bisarrerie qu'il n'en présente d'abord à l'esprit.
Cependant, quelques défauts dans la méthode pour enseigner, quelques disputes élevées entre les s irtuoses qui se formèrent, les idées qu'on se fit de la véritable pureté du langage, retardèrent le progrès et le retardent encore , au point que je suis bien éloigné de croire que l'idiome soit à son point de perfection.
A peine étoit-on parvenu à reprér
scnler les lettres parle moyen de sons et en former des mots, qu'on se mit à disputer sur les modes qu'il seroit plus convenable d'employer ; il fut question de diatonique, d'enharmonique , et enfin on prétendit que I© discours le plus sensé ne devroit ]ias toujours être en droit de plaire; mai* que ce droit seroit réservé à celui qui , astreint à une mesure, formant une mélodie, ayant un caravtère, présenteroit à-peu-près à l*esprit les idées qu'on auroit dessein de rendre ; en conséquence de cette décision , qui a prévalu, les cerveaux se sont bien fat gués et le bon sens a extrêmement 80 u lier t.
Le peuple, qui n'a pas le tems de s*occuper d'idées aussi vaines , écorche les oreilles, va plus de tête que de mesure, et cependant touche plus droit au but ; car il rend nettement ce qu'il veut dire.
Il est question, madame, après ces idées générales , d'eu venir aux parti-
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cuîîèrcs, et d*entrer un peu dans la délail. Vous avez snns doute des connoissances de musique; la noblesse de votre extérieur annonce celle de votre naissance, et fait présumer qu'aucune des parties de votre éducation n*a été négligée. Peut-être même avez-vous déjà l'usage de quelqu*instrument , mais le roi, qui désire infiniment de vons plaire , souhaiteroit cpie vous eussiez lacomplaisance de commencer par vous ser\'ir du dessus de viole.
Agréez que je vous en donne la première leçon.
Vous trouverez d'abord votre alphabet, dans les divers renversemens do Li gnmme: quelquefois une seule note TOUS présentera une idée complette ; par exemple touchez un si, vous dites à présent oj/z. Touchez un 50/, et vous direz «on; convenez que voilà un consentement et un refus exprimés avec toute la rapidité désirable.
Mais ce n'est pas tout. La finesse de l'expression peut se joindre à la ra-
pidité. Avec le secours d'un bémol, ou d'un dièze , d'un de ces intervalles qu'on appelle soupirs , et qui conservent ici leur valeur naturelle, ea plaçant une cadence molle à propos, on parvient à dire un oui qui ne signifie rien, et un non qui ne veut pas dire non.
Je vois que je pourroîs abuser de votre patience , madame.; je sens d'ailleurs que je dois donner aux idées le tems de s'étendre et de mûrir. Mes ordres étant de vous ménager , comme de vous instruire, mon devoir et mon inclination me faisant une nécessité de vous plaire . j'abandonnerai le travail que je me suis charg,é de faire auprès de vous , pour ne le reprendre que lorsqu'il pourra vous être agréable. En finissant son compliment , l'interprète musicien et maître de langue, tira sa révérence et sortit.
Fleur-de-Mjrte resta seule , rêvant à ce qu'elle venoit d'entendre , ne sachant qu'augurer de sa position.
et r(^pé tant d'un air distrait sur le dessus de viole, qui lui demeuroit entre ies mains , si et sol, sol et si.
L'i\c;,e n'avoit point ralenti le fendes passions dans le coeur de Mac ore , souverain de Tile des Mélologues ; c'étoit le nom des peuples parmi lesquels se trouvoit l'amante d'Knguerrand ; ce prince avoit encore toutes les fureurs et les foihlesses de l'amour ; mais issu d'une de ces brandies sarrazines , qui avoient apporté en Europe la fleur de la galanterie, il ignoroit l'usage du mouchoir, digne de la fierté de la seule race ottomane, et mêloit à ses intrigues le sentiment et la délicatesse.
Zerbin , son interprète , vint lui faire le récit des heureuses dispositions qu'il avoit trouvées dans l'étrangère , de sa docilité à prendre des leçons, et des facilités naturelles et acquises qu'elle avoit pour devenir dans peu une excellente écolière.
Macore, déjà prévenu d'un goût
iSo O L L I V I E R ,
très-vif en faveur deFleur-de-Mvrte, le sentit redoubler à ce récit. Allez, dit-il à Zerbin , prévenez cette dame que je compte la voir aujourd'hui, et faites-lui valoir mon impatience.
Zerbin annonce cette visite à son écolière. Je pressens , lui dit-il , madame , l'embarras dans lequel vous allez vous trouver, et ne sais rien de si désagréable qu'une conversation entre gens qui, de part et d'autre, ne doivent s'expliquer et s'entendre que par truchement ; mais si vous voulez vous prêter à une petite supercherie, vous allez rendre le roi bien content de lui-même , et lui donner une haute idée de votre sagacité. Feignez de comprendre ce qu'il vous dira; comme il parle volontiers, et beaucoup , il lui suffira que vous ayez placé un oui et un non à propos , pour qu'il soit convaincu que vous êtes au fait, et qu'il n'a rien perdu de son étalage. Je me placerai derrière lui un peu à l'écart, et un
POEME. iSi
«iVne cîe tête que je ferai à chaque cjueslion , vous mettra en état de toucher sur votre dessus de viole , Li réponse qu'il sera convenahle que vous fassiez. Ce ne sera , comme vous en êtes prévenue, qu'un si ou un sol , selon Jes circonstances.
D'ailleurs, observez avec attention les niouvemens de mon visage , et laissez voir du chagrin, de la joie ou de l'embarras , selon que je caractériserai moi-même ces différentes situations , par l'expression que je donnerai à mes traits; Fleur-de-Myrte crut devoir donner à son maitre et au prince qui l'employoit auprès d'elle, cette marque de sa complaisance.
Macore arrive; ils'étoit muni d'une flûte traversière , instrument trèsanalogue au sentiment qu'il avoit dessein d'inspirer. Il débute par un air Cjui tenoit de la Sarabande , avec des roulemens, des cadences sans fin, auxquels le mouvement de ses jreux servoit d'accompaguenicut.
Le bon monarque manquoit d*Lalelne , n'avoit ni doigts ni embouchure; son jeu n'étoit point détacbé , point net ; de sorte que son compliment qui n'étoit d'ailleurs qu'un tissu de lieux communs , pouvoit passer , quant au fond et à la forme, pour un très-insipide morceau de symphonie.
Zerbin prit un air riant, et fit un signe de la tête que son écolière rendit par un sol, qui vouloit dire no/i, et qu'elle accompagna d'un sourire.
Tout avoit des grâces en elle, et le sourire fut gracieux.
Macore parut enchanté. Les cadences et les roulemens redoublèrent ; le maître fit un signe de la tête qui vouloit dire oui, et le ouiïnt fidèlement répété par Fleur-de-Myrte.
Alors Macore changea de modulation, et ne s'expliqua presque plus que par quelques sons entrecoupés , bas et tremblans.
Zèrbin prit un air de dépit, et in-
diaua
POEME. ,3j
diqua à son écolière que c'étoit le cas de lâcher un non très-sec. Zerbia fut obéi.
Macore continna de jouer sur le même ton, tremblant et entrecoupé; Zerbin change de physionomie, et fait signe de répondre'^, par un coneentement foible et équivoque. L'écohère , tant par son attitude qu'avec le secours de la leçon qu'elle avoit prise, essaya de rendre sur le dessus de viole, la réponse qu'on lui dictoit. ^ A cette réponse , Macore ne se possède plus, il se précipite sur la maia de l'étrangère, la saisit avec trans^ port, la baise avec feu, tire un brillant très-riche qu'il avoit au doigt, le donne à Zerbin, fait des révérences sans nombre, et sort de l'appartement en jouant un air de fanfare.
Ilétoit à peine sorti, que Zerbin se précipite aux genoux de Fleurde-Myrte. Ah! madame ! dit-il, vous possédez un talent unique. Vous avez
2 orne A jj
joué comme un ange, le roi est enchanté.
Je n'y entends rien, répartit Fleurde-Myrte. Que m'a dit ce prince, et que puis-je lui répondre ?
Vous avez parlé, madame, comme il étoit à propos que vous le fissiez , eu égard à votre situation ; mais je ne puis trop applaudir auxtalens merveilleux que j'ai découverts en vous; vous avez dans le geste et dans les mouvemensdu visage, une précision, une énergie admirable. . .
Mais ne puis-je être un peu plus au fait, et apprendre, par le détail, les raisons que j'ai d'être aussi contente de moi ? . .
Le roi vous a d'abord fait compliment sur le bonheur qu'il avoit de vous posséder dans ses Etats ; il s'est étendu sur les éloges que vous méritez à tant d'égards, et sur le désordre que votre présence a jeté dans son cœur dès la première entrevue ; mais il a ajouté qu'il appréheadoit que son ago
POEME. iBÇ
îie lui nuisît auprès de vous, clans le dessein qu'il avoit de mériter le doa de votre cœur.
Et qu'ai-je répondu, dit Fleur-de- Mvrte avec impatience?..
Madame, un noriy que vous avez placé fort à propos , a rassuré le monarque sur ses craintes.
Tant pis, monsieur, tant pis, répliqua vivement Fleur-de-Myrte.
Mais, madame, falloit-il désobliger le monarque?
Je devois garder le plus profond silence , et selon les dispositions de mon cœur, c'étoit ce que je pouvois faire de moins désobligeant; mais, de grâce, poursuivit-elle, qu*a dit le roi à l'occasion d'un aveu de ma part, aussi peu sincère que déplacé ?
Des douceurs , madame ; il y a joint des protestations très-fortes : puis il vous a demandé si vous fixeriez sans peine votre séiour auprès de lui.
Vous deviez me faire répondre que non.. Tout au contraire, madame...
Monsieur, vous m'avez fait Jouer le rôle d'une extravagante ; mais achevons ; à ce que je prévois , en fort peu de mots, j'aurai dit beaucoup d'impertinences.
Le roi , poursuivit Zerbin, a témoigné des craintes que votre cœur ne fût prévenu de qiielqu'autre passion; vous avez eu la bonté de le rassurer, et même l'air de votre physionomie a assez vivement témoigné que ce soupçon vous ofFensoit...
Passons , monsieur , je n'ai rien à dire à cette réponse : une femme n'est point obligée à une franchise exacte sur ce point..
Là-dessus le roi, après vous avoir fait quelques excuses, vous a demandé, d'un ton embarrassé et tremblant , s'il pouvoit aspirer au don de votre ïnain. . .
Ai-je donné mon consentement, monsieur ? Oui, madame, répondit timidement Zerbin , et c'est là le sujet de la joie excessive à lacjuells vous
avez vu ce prince s'abandonner. . • Sortez de ma présence, monsieur^ dit rieur-de-Myrte , en élevant la voix ; allez prévenir Macore cju'oa nous a trompés, et c[u'à moins qu'une violence ne me contraigne à le voir, je vais devenir inaccessible pour lui.
Zerbin se jette aux pieds de Fleur-de- Myrte ; la belle le repousse. Levezvous, monsieur, ou j'appellerai. Ne poussez pas plus loin un personnage dont la bassesse et la noirceur m'indignent.
Madame , disoit Zerbin , en embrassant ses pieds et la retenant malgré elle, vous allez vous perdre. A quoi pourra servir cet éclat ? . .
A me faire mieux connoître. On me prend pour quelque aventurière; ma naissance, que mon extérieur annonce, devroit me mettre à l'abri d'une entreprise aussi odieuse; mais si l'on n'est ici sensible à rien, si l'on me pousse à bout, je saurai
naourir avec courage.
iS8 O L L I V I E R,
Contenez-vous, madame, je vous en conjure pour vous-même ; je ne cloute point de tout ce que vous pouvez dire d'avantageux sur votre compte, mon respect vous avoit prévenue; mais pourquoi braver la mortou l'esclavage, quand des sentimens moins outrés, lorsqu'un peu de dissimulalion peuvent rendre votre situation supportable, et donner au ciel, dont vous méritez la protection , à mon 2èle qui ne connoît point de bornes, le tems de vous secourir? Songez, qui que vous sovez , que vous vous tiouvez inconnue, dénuée de secours parmi des Sarrazins, gans mécréans, qui voudront douter de tout ce qui pourroit vous rendre respectable à leurs veux, qu'on ne désarme point par des pleurs , et qui se flattent de triompher aussi aisément de la douleur que de la retenue. Si vous prenez le parti des refus et delà liaufeur, alors ils s'abandonneront à cette férocité naturelle que Tenvie de plaird
les force à déguiser ; laissez le roi dans les idées flatteuses dans lesquelles je viens de le plonger par ma sage et malheureuse supercherie; amusez-le par des délais; il pensera qu'ils seront l'efTet d'une pudeur qui cherche à éloigner son entière défaite, et vous n'en serez que plus chère à ses yeux.
Cependant, madame, ce monstre que vous bannissez de votre présence , qui ne cessera d'embrasser vos genoux que quand il aura obtenu votre grâce de vous-même , va employer , pour assurer votre délivrance, toutes les ressources qu'il a jusqu'ici négligées pour se procurer la liberté à lui-même , et ne demande pour tout salaire qu'un regard moins accablant, et la permission d'aller exposer pour vous sa fortune et sa vie.
O espoir ! quelle est ta puissance !
Est-il un cœur, quelque malheureux qu'il soit , qui puisse se fermer aux hieurs que tu cherches toujours à y répandre ? Fleur-de-Myrte se laisse
persuader. Zerbin se retire , et va , ^e l'aveu de la belle , mettre en jeu les ressorts qui peuvent favoriser leur commune évasion.
Sa première démarche fut d'aller trouver Macore, pour Passurer des heureuses dispositions dans lesquelles il avoit laissé l'étrangère ; mais en même tems il prévint ce prince que cette belle se trouvant indisposée , étoit contrainte de recourir à des précautions pour prévenir l'entière altération de sa santé, et qu'elle demandoit, comme une grâce, qu'on la laissât pendant quelques jours dans la solitude et le repos.
Quoique l'ardeur impatiente du souverain des Mélologues parut souffrir beaucoup en s'imposant cette loi, il crut qu'il étoit de sa délicatesse d'observer les ménageraens que l'on attendoit de lui, et se contenta d'envoyer un page à la porte de l'appartement, pour s'informer de la santé de Fleurde-Myrte, qui ne sortit point de sca
lit pendant deux jours que dura l'absence de Zerbin.
Les femmes qui la servoient, la voyant s'abstenir démanger, l'entendant soupirer et se plaindre, prirent aisément le cliange sur sa feinte indisposition, et le médecin de la cour lui trouvant le pouls fort agité , ne fut pas plus ditKcile à tromper.
Zerbin revient. Tout est prêt, madame; j'ai sondé quelques matelots de ma nation, que le même naufrage avoit fait compagnons de ma fortune, et qui s'occupent depuis ce tems à la pêche le long des côtes , pour s'y procurer les secours nécessaires à la vie.
L'amour de la liberté et le désir de revoir leur patrie, les eussent aisément fait entrer dans mes vues ; mais l'offre que je leur ai faite du brillant dont Macore m'a gratifié en votre présence, a achevé de les éblouir. Ils sont à vous, Madame; ils doivent cette nuit même s'empaj-er d'une barque qui M'atteudra (^ue nous pour jueltre à la
voiJe. Il s'agira de vous travestir pour avoir la sortie libre du palais , et j'y ai déjà pourvu. L'opium que je vous apporte, répandu dans le sorbet des femmes qui vous servent, leur fermera les yeux sur votre fuite , et nous irons joindre nos libérateurs sur le port. Mais, Madame, il est des précautions à prendre pour ralentir la vivacité des mouvemens qu'on voudra faire pour nous poursuivre. C'est à quoi je travaillerai ce soir. Je suis chargé de l'entretien des instrumens de la cour; les clavecins vont être sans sautereaux, les violons sans chevalets, les vielles sans manivelles, de sorte que nous serons bien éloignés d'ici , avant qu'on ait trouvé le moyen de s'entendre.
La nuit vient, le projet s'exécute.
!Fleur-de-Myrte , en habit de page , rrrive sur le port ; on s'embarque ; les voiles se déploient; on s'éloigne de la terre : on vogue.
Vents, respectez la barque fragile
qui porte la jeune beauté. Ecartez les orages Rangez-vous toujours à la pouppe; enflez doucement les voiles; oncles, applanissez-vous; qu'un silloa léger effleurant votre sein paisible , indique à peine aux yeux la trace de sa course volage et rapide. Rochers , écartez-vous de son passage*, nuages, formez un voile qui la dérobe auK yeux qui pourroient la trahir. Et vous, lune au teint d'argent , dont la douteuse lumière favorise cette heureuse fuite, ralentissez votre course, n'atteignez pas encore à Thorison , attendez pour disparoître que l'aube du jour prête le secours de son flambeau.