CHANT V
Enguerrand et Barin , environnés des lambeaux de leurs vêtemens et des plumes arrachées à leurs ennemis , sembloient être plongés dans un assoupissement léthargique. Tout-àcoup ils se lèvent avec précipitation , par l'effet d'un mouvement qui n'a rien de naturel ; les yeux sont ouverts , les bras se remuent comme à Tessorts ; mais le corps paroît insensible 5 et la faculté intelligente sans action. Il est minuit, une épaisse obscurité les environne, un vent furieux s'élève, le palais de Strigilline en paroît ébranlé.
Les fenêtres de l'appartement du chevalier s'ouvrent avec effort. Enguerrand et Barin sont enlevés; ils planent dans le vague des airs : enfin. Bans avoir le tems de juger de quelle
espèce
espèce sont les voitures qui les portent et la route qu'on leur fait prendre , sans qu'ils puissent mesurer l'étendue de l'espace qu'ils parcourent , ils sa trouvent au milieu de la plus étonnante assemblée qui puisse frapper des regards mortels , et reconnoissent qu'ils sont à cheval sur des manches à balais.
Le souverain des génies malfn.isans présidoit à l'assemblée. Les esprits de sa cathégorie, les enchanteurs, les magiciens, les fées, les sorciers la formoient en partie ; on y vojoit, parmi des figures qui retenoient quelque chose d'humain, des fantômes, des chimères , des centaures, des griffons, des dragons, des ogres, des cjclupes, deshyppogrifFes,des loupsgaroux, des gobelins', des furies, des lamies, enfans monstrueux, à qui l'imagination , le délire poétique , la fantaisie , l'oisiveté, la superstition, la fourberie, lafoiblesse, l'ignorance et Ja crainte ont donné naissance. L^
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désordre et la malice y régloîent les rangs Une joie fausse, tumultueuse , éclato't au dehors ; mais on pouvoit lire dans les regards consternés , l'inquiétude, la douleur et les remords.
Euguerrand , ébloui par l'éclat de mille flambeaux qui brûloient autour de lui, étonné de l'effrayante variété des objets monstrueux qui s'offrent à ses regards, apperçoit tout avec trop de confusion pour pouvoir rien distinguer. Cependant de grands éclats de rire s'élèvent autour de lui; on l'entoure ; il se sent même tirer par le nez Jusqu'à ressentir de la douleur.
En même tems il part une huée générale , et tous lui crient à la fois aux oreilles : Oh! oh! che naso hrutto !
Le président veut élever la voix pour en imposer; mais les éclats de rire n'en deviennent que plus violens , et le même refrain les accompagne :
Oh! oh! oh! che naso brutto !
Enguerrand s'apperçoit alors qu'il est couvert de plumes comme uu hara
êes Indes : il en a même une au bout du nez d'une longueur déraisonnable.
TJfi farfadet l'avoit saisi par cette plume, et lui faisoit faire le tour du salon , toujours accompagné des éclats de rire et du che naso bruiio !
Le président mugit d'impatience , et désespère de se faire entendre ; il frappe la terre de son redoutable sceptre.
A ce coup, qui fut terrible, on eût dit c|ue la (erre chanceloit sur ses pi^ Tots , et que la lune se dérangeoit de son orbite. Les lutins efFayéî ^e prosternent en silence devant le marchepied du trône.
Si je vous.. . . leur dit-il , d'une Toix enrouée ; mais je veux bien encore pardonner cette indéc ence. Que désormais on se tienne dans le respect. Voici donc, continua-t-il , (en montrant du doigt le chevalier emplumé et son fidèle domestique ) encore une des gentillesses delà dam.e Strigilline.
C'est pour composer des mascarades
aussi bisarres , qu'elle s'éloigne de nos assemblées, en affectant le mépris de nos statuts et l'indépendance de nos ordres. Certes , si je veux soufFrir plus long-tems qu'elle continue de pratiquer son art avec cet air de légèreté , bientôt elle aura pour vassaux ceux qu'un pouvoir que je déteste prétend soustraire à ma férule; mais il est tems que je purge la terre de cette race de harpies , et que je renvoie Strigilline et ses semblables à Madame Céleno , leur mère ; une étourderiede sa confidente m'en offre l'occasion et le moyen.
En exécutant les ordres de sa maitresse , en composant la drogue qui devoit produire le double effet de métamorphoser cet honnête gentilhomme en espèce de perroquet, et de lui ôter l'usage de la raison , Badine s'est trompée de fiole, et a mêlé à la drogue qui fait croître les plumes, celle qui fait participer à nos mystères; et , par méchanceté, elle lui a frotté le
bout clu nez, pour y faire croître cette énorme plume. . . Je crois que j'entends rire encore ? A ! par la jernie ! si j'entends parler du naso bruito. . . . Chevalier, poursuivit le président, après s*être de nouveau calmé, rendez grâce au quiproquo qui vous a fait paroitre devant inoi ; sans lui , vous grossiriez la cour de Strigilline; mais je vous remets le soin de votre vengeance. Retournez sur vos pas ; allez sans crainte à Pappartement où la dame repose : arrachez la toufFe de plumes qui lui sert d'aigrette, et vous aurez lieu d'être satisfait ; mais, avant votre départ, recevez de moi un conseil d'ami. Vous voyez, quoi qu'on en dise, que je ne fais pas toujours du mal; vous conviendrez que vous m'avez quelque petite obligation : il ne faudroitpas en devenir ingrat. Le hasard et ma tolérance vous rendent ici témoins de bien des choses. Je connois votre foible; vous serez tenté d'écrire sur ce que vous aurez vu : en
i5o OLLIVIER,
tout cas , tâchez de nous épargner les épigrammes , ou par h jeniie.., voici la monnoie de vos cliansons-
En disant ces paroles, le président montra son sceptre. C'étoit une branche de coudrier, plus grosse de deux pouces, plus longue d*un pied que la baguette divinatoire.
Ce geste étoit à peine fini, que le maître et l'écuyer. sans deviner par quel moyen , sont déjà de retour dans le palais de Str'gilline. Le jour coinmençoit à se lever.
Est-ce un rêve que je fais, disoit Enguerrand à son écuyer ? Cela ne sauroit être, Monsieur, repliquoit Barin. Il y a trop long-tems que cela dure; d'ailleurs pourrions-nous r^ver tous deux la même chose?.... Eh!
regardez-vous dans le miroir. Tenez, voilà le naso brutio. Allons, Monsieur, ne perdons point de tems ; si c'est un rêve , achevons-le , et voyons la fin de l'aventure. Marchons à l'appartement de la Dame, et prévenons
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9on réveil ; de quelque part qu'ils nous soient venus, je pense qu'on nous a donné là-bas de très-bons avis.
Enguerraud a^^rive sans obstacle jusqu'au pied flu lit de Strigilline. Alors, encouragé parle succès, aiguillonné par le désir de la vengeance, il lui porte la main au front, et en arrache avec violence le fatal bouquet de plumes.
La Fée pousse un cri douloureux et aigu, que mille échos répandus dans le palais, dans les jardins, dans la campagne, répètent, et sur lequel ils enchérissent. Le château disparoît ; Strig lline et ses compagnes , dépouillées de plumes , transformées en dégoûtantes harpies, s'élèvent en l'air avec des ailes de chauve-souris.
Comme on voit ces songes légers que l'aube, avant-courlère du jour, apporte sur ses ailes dorées , s'envoler avec les ombres , dès que l'éclat du soleil a frappé nos paupières ;
Comme on voit ces nuages diasprés , qui présentoient aux regards des formai
iSa O L L r V I E R,
agréables et variées , s'il survient un vent impétueux, se fondre, se dissiper et disparoitre.
Tel que ce globe volage et diaphane, qu'un enfant souffle au bout d'un chalumeau, cédant tout-à-coup aux efforts de l'air qui le presse, se résout en une goutte d'eau presqu'imperceptible.
Tel que l'or fulminant, ce prestige imposant de la chimie,. aux approches du foyer s'enflamine , éclate et s'évapore; tel le palais magique de Strigilline disparut aux yeux d'Enguerrand et de Barin, dès que le chevalier, en arrachan t le bouquet de pKi m es mystérieuses, eut tranché le nœud fatal des enchantemens de la Eée.
La cage dorée, les bâtimens qui l'enfouroient , les fardins, les campagnes cultivées , tout s'évanouit. A leur place, au milieu d'un désert affreux, d'un taillis presqu'impénétrable , formé par des ronces et des halliers, s'élève une tour antique et
délabrée, dont les murs noircis, couverts de mousse, déjetés, entr'ouverts de toutes parts, menacent de leur dernière ruine.
Les bêtes fauves redoutent cet asile; les hiboux elFrayés abandonnent à regret cette demeure dangereuse, cfuoique si propre d'ailleurs à entretenir Jeur liumeur mélancolique.
Tout préparés qu'ils étoient à co cliaugement de scène, le maitre et l'écuyer demeurent dans l'étonnenientj mais bientôt un froid très-vif qu'ils resseuteut les arrache à leur surprise, et les force d'aviser aux précautions qu'ils doivent prendre pour se garantir des incommodités qu'ils éprouvent.
Ils étoient nus ; les plumes qui leur servoient de vêtement avoient disparu comme le reste des prestiges dont ils étoieut environnés.
Les habits qu'ils avoient lorsqu'ils arrivèreiit dans le château , même
leurs montures toutes harnacli^es , se trouvent là sous leurs mains. Enguerrand s'habille, mais difficilement; car il faut rassembler les pièces d'un pourpoint mis en lambeaux.
Barin , déjà vêtu, se gninde sur le haut d'un arbre pour cherclier des yeux par quelle issue l'on pouvoit se tirer de cette eff'rayanle solitude.
Il apperçoit à une distance d'environ cent pas, dans un endroit assez découvert , beaucoup de gens qui par^oissent être dans nne grande agitation. ]1 descend en diligence, aveitit Enguerrand de la découverte qu'il vient de faire , perce à travers les broussailles, s'achemine dans le dessein de prendre langue , s'approche, voit beaucoup d'hommes épars ça et là, tous dans la même occupation dans laquelle il avoit laissé son maître, c'est-à-dire, travaillant à se couvrir , l'un de son liabit , l'autre de son armure.
Bariu les aborde et leur fait des
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CTiieslions ; on le regarde cl'un air étonné ; on lui répond par des monosyllabes dont il ne peut comprendre le sens.
Le bon écnyer n'étoit pas versé dans les langues étrangères. On lui parloit breton , provençal, manceau, périgordin , et pas un mot de français ni de tourangeau : seuls idiomes dont il eût une passable intelligence.
Comme il désespéroit du succès de son ambassade, il apperçoit un jeune homme dont les regards sont attachés surlui : Barin le fixe à son tour; dans le moment tous deux s'approchent.
On se frappe dans la main. C'est vous, mon pauvre Barin? Est-ce bien vous-même, seigneur FlorizelFOù est le chemin de Tours? Où sommesnous ? Par où peut-on se tirer d*ici ? Y êtes-vous depuis long-tems? Connoissez-vous la dame Strigilline ?
Etiez-vous ensorcelé? Avez-vousvu la maudite cage ? Qu'est-elle devenue ? Qui sont les gens qui vous en-
vironnent? Sont-ils de votre compagnie? Savez-vous que le seigneur Enguerrand n'est qu'à quelques pas d'ici ?
Les questions se succédoient avec tant de rapidité, qu'il étoit impossible à Flor.zel de répondre à toutes Votre iiiaître est ici, dit-il, par oii pourraije l'aller joindre ?
Sur ce propos, ils tournent leurs pas vers l'endroit où s'habi.loitle chevalier, riorizel etlui se ronnoissoient, et, après les premiers complimens , la curiosité étant très-vive de part et d'autre , on en vint au récit des aventures, et le jeune homme commença, de la manière suivante, le récit de la sienne.
"Vous connoissez, seigneur, le château que nous avons à quelques lieues d'ici; j'y étois venu pour prendre le plaisir de la chasse, elle est très-abondante dans ces cantons : le gibier m'avoit conduit plusieurs fois , et assez avant, de ce côté, sans que j'y eusse
fait rie rencontre extraordinaire, et d'après mon expérience, je regardois comme une table tout ce qui se débitoit de merveilleux sur le compte de cette forêt.
M'étant séparé de mes équipnr^es , il y a environ neuf mois, vers lesonze beures du matin, j'arrivai sur les bords d'une rivière dont le cours ne doit pas être fort éloigné.
Il faisoit une chaleur excessive :
j'étois altéré. Je descendis de cheval dans le dr'ssein d'étaucher la soif qui me devoroit.
La rivière étoit rnplde , quoiqu'assez profonde. L'eau en etoit transparente comme le crystal, et d'une fraicheur
délicieuse.
Les bords tapissés de verdure, émaillés de fleurs, garantis des rayons du soleil par des berceatix d'aulnes et de peupliers, sembloient m'inviter au repos, par l'agrément et la commodité qu'ils réunissoient.
J'attache mon cheval à un arbre ?
je m'assieds, je m'abandonne à mes rêveries. Peu-à-peii la fatigue, la fraîche-ir, la solitude et l'inaction m'invitant au repos, je tombe dans l'assoupissement, et bientôt dans le sommeil.
Je suis réveillé tout-à-coup par un bruit qui part du milieu de la rivière. J'ouvre les yeux, je regarde, et crois distinguer utie femme entraînée par le courant : elle paroît prête à se noyer; cependant sa tête revient de tems en tems au-dessus de l'eau. Je vole à son secours, habillé comme j'étois. .. Le reste de mon aventure est un mystère pour moi, jusqu'au moment où j'ouvris les yeux comme au sortir d'une profonde léthargie , et sans ressentir aucune incommodité.
Je me vois dans un appartement du palais de Strigilline, qui m'étoit , comme vous le jugez bien , fort inconnue pour lors. Cette dame et les femmes de sa cour faisoient cercle autour de mon lit.
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Voiïs cîevincz ce qu'une semblable ▼ne put avoir d'étrange pour moi; il me seroit difficile de vous peindre la confusion de mes idées.
Je me iî\te plusieurs fois pour mo convaincre de la réalité de mon existence. A force de me tâter , je m'apperçois que je suis couvert de plumes , et qu'elles sont adbérentes à ma chair.
Je veux en arracher une : j'éprouve une douleur aiguë qui me fait pousser un cri perçant, et je me lève sur moa séant par une espèce de mouvement convulsif.
La cour femelle jette des éclats de Tire. Il est ingénu, dit Strigilline, que je reconnus pour la maitresse au ton qu'elle prenoit; madame, répondit une suivante, ce jeune gentilhomme paroît vous convenir: il est bien de figure ! il a l'air aisé; je le soupçonne d'être étourdi; mais l'étourderie n'est pas un défaut dans un page : d'ailleurs on s'en corrige.
A ce propos la Fée se lève, sort d«
rappartement , et ses femmes la suivent, à la réserve d'une qui reste au chevet de mon lit.
J'ouvrois des yeux étonnés, et, par un mouvement machinal, je touchois Pune après l'autre les plumes dont j'étois couvert de la tête aux pieds.
Ne faites point l'enfant, dit la suivante de Strigilline, en méprenant par la main: vous êtes en bonne maison. Rien de ce qui vous étonne ici ne doit vous attrister. Vous avez toujours ouï dire du mal de la forêt de Mont-Grand; on en éloigne, il est vrai , les importuns par de petites espiègleries; mais nous comblons de biens les gens qui nous plaisent , et vous êtes heureusement de ce nombre.
Le service auquel on vous destine n'a rien que d'honorable; il vous approche d'une personne dont la dignité ni la puissance ne souffrent point de comparaison , même avec celle des monarques; plaisez à votre nouvelle
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maîtresse; ses bontés pour vous n'auront d'autres bornes que ce pouvoir, dont elle-même ne connoit pas rétendue.
Quoique nous vivions ici dans une grande retraite , tous les amusemens , tous les plaisirs convenables à votre âge, s'y trouveront réunis. Vous n'y verrez personne de votre sexe ; mais la distinction qui vous y admet ne doit que vous paroître plus flatteuse.
Votre habillement vous semblera bizarre pendant quelques jours : cependant il n'a rien d'incommode ; on s'y fait bientôt, et on pnrv ent à le trouver préférable à toutes les modes de vos cours, qui ne sont si changeantes , que parce qu'elles n'ont point d'agrément réel.
Goûtez de ces liqueurs et de ces conserves; achevez de réparer vos forces: ensuite vous viendrez prendre votre service de page et faire votre cour. En disant ces mots, la dame suivante me fait appercevoir, sur un
guéridon auprès de mon lit, une collation qu'on m'avoit préparée, et se retire.
Je mangeai peu ; en revanche , mon imagination fit bien du chemin. Ma situation me sembloit singulière ; mais le merveilleux qui s'y trouvoit répandu ne la rendoit que plus piquante. Je me déterminai donc à voir la fin de l'aventure : me flattant bien de pouvoir , par la suite, jouer un. rôle un peu moins subalterne que celui dont je paroissois devoir être chargé.
Je me lève, et vais consulter mon miroir sur ma parure. Je me vois couvert d'un plumage de coq, émaillédes couleurs les plus vives , les pins agréables et les plus variées. Une crête faite en forme de rose , étincelante du ] lus brillantincnrnat ,etsurmon(ée d'une huppe galamment attachée , couronnoit ma coiffure ; les plumes de ma queue, qui prenoient racine audessus de mes reins, s'élevoient en touife jusqu'à la hauteur de mes
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^pjTTiTes , d'où elles retomboient , en arrondissant , jusqu'à couvrir parfaitement leur tige. Ces plumes étoient d'une blancheur à éblouir.
Je ne lus point mécontent de moi dans cet équipage. Il me semble même que j'étois masqué d'un fort bon goût.
J'entrai dans le salon, oii la fée prenoit plaisir à voir danser ses femmes. On me trouva l'air honteux:
cependant je ne l'étois point trop; je ne tardai pas mrme à répondre aux agaceries que Strigilh'ne et lesfen^.mes de sa cour s'amusoient à me faire.
On servit une collation : j'entrai dans l'exercice de ma charge auprès de la fée; on trouva qne je m'en acquittois avec assez de liberté.
Le soir vint Je me mêlai aux danses.
Je pris un théorbe, j'en jouai : je chantai ; je me tirai de tout cavalièrement ; il me sembloit lire dans les veux de ma nouvelle maitresse que j'aurois lieu d'être satisfait de ma
condition : cela donne de la confiance.
On se sépara enfin, et j'allai me mettre au lit, très-avide de la conclusion d'un roman qui débutoit d'une façon aussi amusante.
Trois jours se passèrent sans qu'il survint de changement dans mon état.
Cependant mon loisir, car j'en avois beaucoup, me donna lieu d'examiner le séjour que j'habitois. On y sembloit occupé d'amusemens , parmi lesquels j'avois lieu de penser qu'il régnoit beaucoup d'innocence.
A la réserve de quelques jeunes gens , sortant à peine de l'enfance , et occupés à des ouvrages bas et mécaniques , j'étois en elFet , comme on me l'avoit annoncé, le seul être de mon sexe avec qui l'on parût avoir des liaisons dans le château. Je prétendois bien ne m'en pas tenir à la simple familiarité. J'avois des desseins sur la dame, j'en avois encore sur les suivantes 3 mais je n'éLois pas bieu
décidé , lorsque sur le soir clu troisième jour la confidente de la fée m'aborde, et me dit que sa maltresse veut me parler en particulier. Je me rends aux ordres , et l'énigme se dénoue.
Vous devez savoir de quelle espèce sont les entretiens qui plaisent le plus à Slrigiiline; elle parut satisfaite de mon caquet; mais comme on ne peut pas tout dire en une nuit , il fallut remettre la suite de notre conversrition au lendemain. INous eûmes plusieurs entretiens sur ce ton, et sans nous ennuyer, à ce qu'il paroissoit ; cependant Strigilline n'étoit pas Ja seule qui eût envie de Jaser avec moi. Vous avez pu connoitre une de ses suivantes, qu'on nomme Gloriane; elle a l'air de la fraicheur et de la jeunesse, le minois fin, le regard effronté. Cette Gloriane me demande à son tour un moment d'entretien en particulierjjeledésiroisautantqu'elle; wous fûmes bientôt d'accord.
Mais , quelque grand parleur que l'on soit, à babiller jour et nuit, les poumons s'altèrent. Il m'arriva donc de me rencontrer avec la fée sans pouvoir desserrer les dents.
Elle pensa que j'étois incommodé, se donna des soins très-empressés pour mon rétablissement; mais la parole ne me revint pas. Je gardois un silence obstiné , et on lisoit dans mes yeux abattus que si je ne disois rien , j'ea pensois moins encore.
On lança bientôt sur moi des regards mécontens: je n'en concev^ois pas d'alarmes : je ne suis pas de ces gens qui s'inquiètent volontiers , quand Gloriane, d'un air fort triste, vint m'arracher à ma sécurité, et me prévenir du tour que l'on me préparoit.
On ne soupçonnoit point mon intrigue avec elle; mais je n'étois plus dans le château qu'un objet embarrassant, dont on songeoit à se défaire.
Ce soir, me dit Gloriane, on vous
âoit présenter un jnlep agréable au goût , dont Peffet ordinaire est de faire perdre la raison sans retour. Ne témoignez point de défiance : vous risqueriez infiniment ; dès que vous aurez bu, mangez la pastille que je vous donne : elle empêchera le charme d'opérer.
Lorsque l'on pensera que le breuvage doit avoir produit son effet , on vous conduira dans une vaste ménagerie , où vous trouverez bien des oiseaux de votre espèce , dont la raison n'a pas été préservée de la malice du dangereux -ulep. Conduits dans ce palais par le hasard, ou attirés par des artifices, ils ont eu d'abord des aventures peu différentes des vôtres; mais ils n'ont ensuite trouvé personne qui voulût faire pour eux ce que je vais risquer pour vous.
Tant que vous serez sous les yeux de la fée ou de ses survf^iilans , copiez exactement le maintien des tristes compaouous de votre disgrâce ; du
reste, si vous m*aimez, supportez patiemment votre esclavage-, l'aurai soin de vous en adoucir les rigueurs , eii attendant que je puisse vous en affranchir pour toujours.
Tout m'arriva comme Gloriane me Pavoit prédit. Je dissimulai parfaitement : on me crut tout aussi stupide qu'on avoit voulu me le rendre, et je fus confondu dans une. foule d'oiseaux humains de toutes les espèces , à qui Pon n'avoit pas laissé la plus légère étincelle de raison.
J'avois sujet de rêver bien tristement, mais la nuit vint ; la fidelle Gloriane vint avec elle, et les réflexions affligeantes se dissipèrent.
Depuis ce tems les visites nocturnes ont continué, et m'ont fait passer des nuits délicieuses. A l'aide de ma bienfaitrice je franchissois les murs de ma prison : nous allions au clair de la lune essayer nos ailes dans la campagne, ralloit-il nous délasser d'un exercice
trop
trop violent, Gloriane ne faisoit que répandre quelques essences dans les canaux qui ornoient les jardins de la fée, sur-le-champ les eaux attiédies et parfumées nous ofiVoient des bains délicieux.
Au sortir de ces bains nous nous enfoncions dans les bosquets les plus sombres: des phosphores en écartoient bientôt les ténèbres. Les oiseaux, trompés par un faux jour, croynnt saluer l'aurore, reprenoient leur ramage que le repos delà nuit lesavoit forcés d'interrompre. Des mets exquis nous étoient offerts par des mains invisibles : et l'appétit satisfait , les pjiosplioresdisparoissant tout-à coup, nous laissoient eu liberté ma maitresse et moi.
J'avois soin de rentrer dans ma prison avant la naissance du Jour. Je le passois tout entier à me remettre des amusemens de la nuit; content du présent , tranquille sur Pavenir , et