CHANT VI
biGiSMOND, entré seul clans la ville de Damas, pêle-mêle avec les fuj^ards a bientôt mille assaillans sur les bras; l'audace succède à la timidité dans le cœur du Sarrazin, qui ne se voit qu'un seul adversaire en tête; mais le comte de Tours, devenu plus redoutable par l'excès du danger, frappe des coups terribles, et répand le carnage et la mort par-tout où peut tomber le tranchant desonépée. Déjà ses ennemis n'osant plus l'aj proclier qu'avec crainte, sembloient attendre que l'épuisement des forces le leur livrât tout désarmé , lorsque Gonoran , gendre de Mélec , parut.
Ce guerrier sortoit du palais, à la tête de la garde du soudan , pour venir favoriser la retraite des siens. Sigismond semble prendre de nouvelles
forces à l'aspect d'un adversaire plus noble que ceux qu'il a combattus jusqu'alors ; il court à la rencontre du Sarrazin ; celui-ci, jeune , ardent, présomptueux, robuste, avide de la renommée , s'indigne qu'un guerrier fatigué par tant de combats ose se flatter de lui dispXiter la victoire; il s'abandonne, et reçoit le coup de la mort en faisant à Sigismond une profonde blessure dont ce prince est renversé; on les porte tous deux au palais.
Le comte de Tours , après qu'on eut mis le premier appareil à sa plaie, transporté dans la forteresse d'EIima, s'y voit traité moins en ennemi que comme un otage: il y reçoit tous les secours qui peuvent le rappeler à la vie. Les ministres du Soudan ne conçoi\'ent point comment la férocité de leur maitre s'est relâcbée, lui qui s'est signalé jusqu'à ce jour par les cruautés inouïes exercées sur les chrétiens dont le sort des arme* l'a rendu maître ,
lui qui frémit de rage lorsqu'il entend prononcer leur nom.
Ce monarque s'ouvre enfin aux chefs de son conseil. J'ai donc en mon pouvoir, leur dit-il, ce chrétien si redoutable , dout l'avis et le bras ont porté, depuis le commencement de celte guerre, les coups les plus terribles â ma puissance, ce chrétien que vient de forcer à mes yeux un des plus forts retranchemens de ma capitale , et de se baigner dans le sang d'un fils dont la sagesse et le courage faisoient ma plus grande sûreté. Si je suitois les mouvemens de ma passion , ce guerrier téméraire paieroit à IMieura même les larmes qu'il me force â verser. Ce poignard , guidé par ma main tremblante, iroit tarir la source de sa vie et déchirer son cœur; mais je dois à ma religion et à l'état, une veugeance plus politicpie. Ou le Ciel m'aura mis entre les mains de quoi réparer mes infortunes passées ! ou le prisonnier qu'il me livre servira, par
le traifemeiit que je lui destine , à intimider pour l'avenir ses pareils. Je sais qu'.l esl dans la force de l'âge, né souverain et d'une illustre origine; j'essaierai de l*altacl>er à moi par les liens du sang , et si l'attente éloignée de ma couronne ne sollicite point assez son ambition pour le porter à l'abjuration de ses erreurs et à l'abandon de sa patrie, pourquoi tarderois-je à remettre sur-le-champ. entre ses mains un sceptre que ma caduc i!é m'empêche de défendre, et que la mort doit bientôt me ravir? Heureux! si mes paupières, à demi- fermées par l'ange da la mort, peuvent voir encore Pétendard du saint prophète , entre les tnains de ce nouveau proséljte , repousser jusqu'aux extrémités de l'Occident qui les a vomis, ce déluge de barbares armés contre nous par le fanatisme et l'avarice. iVIais si mes offres, quoique brillantes , ne peuvent vaincre ce cœur altier ; s'il refuse de me jendre en sa personne le gendre et
POEME. ï-,9
le champion que son bras vient rîe me ravir, rien ne peut l'arraclier au supplice. Je veux (|ue ce supplice soit honfeuK et aufhent:cpie, rpii* l'amiée des Francs puisse en conclure coiiihiea je présume de mes foires et méprise leurs armes, combien I est dangereux de s'exposer à ma vengeance.
C'est ainsi que Baaiadin sVxpl.quoit avec sesconfidens, tandis que Sigismond, trompé par les apparentes, regardoit comme des marques d'iiumanité, des secours qu'il tenoit des mains de la politique.
Ses forces rétablies lui permettent déà de marcher dans son appartement; il s'occupoit des moyens do négocier pour sa liberté, JoiSf|ue le drogman placé près de Im' , vint l'avertir fpi'un ministre de In rel gion demandoit à l'entretenir de Ja part du Soudan.
L'iman fut introduit. Il entre avec un maintien composé de douceur et
ino O L L I V I E R,
de gravité , pose sur une table un livre qu'il apportcit sous le bras, s'asseoit, les jambes en croix , sur un soplia à côté du lit du comte, se lève un moment après, fait le salem, et commence à parler ainsi en langue franque.
Que loués soient Dieu et son saint prophète , qui ont permis, pour votre . avantage, seigneur, que vous devinssiez le captif de l'invincible et généreux Baaladin.
Après ce début, dont le comte ne fut pas peu surpris, le docteur s'arrêta ; mais voyant qu'où ne lui répondoit rien, il continua d'exposer, en ces termes , le sujet de son ambassade.
Seigneur, les voies par lesquelles le Très-Haut conduit l'homme sont souvent inconnues. Voyez tomber le cèdre du Liban sous la cognée , et demandez-lui s'il a connoissance que l'empire des mers lui soit destiné, Mélec, privé par vous de son gendre,
de
de son plus ferme boulevard ; la belle Séjamé plonoée par vous dans l'affreuse nuit du veuvane; vous-même, seigneur, tombé, comme vous l'êtes, dans la disgrâce de la captivité , qu'attendriez -vous des orages qui vous environnent que la chute de /a foudre dont vous êtes menaié ? Il n'appartient qu'au soleil de la bonté divine de faire mûrir des fruits délicieux sur des tiges nourries de sucs remplis d'amertume. Le Soudan Baaladin, inspiré du ciel, touché de vos quahtés héroïques, vous offre, seigneur, Ja main de la princesse sa iille et le sceptre des deux Séries.
Etonné du préambule , et plus encore de la chi*ite de cette harangue, Sigismond fut quelque tems sans répondre : enfin il se remet. Le Soudan doit , dit-il , être informé que je sui« né souverain et appariiens à mes sujets ; que je ne suis libre de disposer ni de mon cœur , ni de ma main , J'ua €t l'autre élaut enga^éi; d'ailleurs.