Tome II, K
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chagrinante ; les moyens pour s'y soittenir s'épuisoient. Il avoit vaqué des places, d'autres l'avoient prévenu. Il s'étoit fait présenter , il avoit paru trop délicat , trop foible. Enfin un matin le pasteur l'envoie chercher; mon ami, votre condition est trouvée , montez derrière ma voiture, nous allons à Clostern , chez sir Thomas Nettling, baronnet ; vous appartiendrez à milady, vous ne pouviez tomber en meilleure maison : la voiture étoit prête , ils partirent.
Sir Georges Nettling , baronnet , l'un des plus riches de cet ordre en Angleterre , âgé de quarante-cinq ans, n'avoit ni vices, ni vertus. Comme il donnoit volontiers , on déraêloit aisément qu'il eût été généreux, s'il ne fût pas né trop riche ;.mais les flatteurs , les escrocs l'avoient entouré dans sa jeunesse , et d'après des expériences faites sur ce cercle , il s'étoit persuadé que les hommes ne valoient pas la peine qu'on leur fit du bien par prin-
cîpes; aussi laissoit-il aller son argent plutôt ([u'il ne le répandoit. II avoit trop peu de fonds, trop de besoin des autres, pour être misanthrope , et se jetoit dans la société sans s'y livrer. Avec les gentilshommes de son voisinage, il tenoit table sans boire, et chas- Boit par air jusqu'à se fatiguer. Aux courses de chevauv, personne ne se montroit plus entêté , plus ardent ; il parioit des sommes excessives , et apostoit un homme qui couvrît sa mise. Le jour il vivoit à Londres à la taverne, mais sobrement; la nuiton le voyoit dans toutes les maisons ou il y avoit du jeu et des assemblées , avec un grand air d'intérêt, mais toujours sans conséquence. Au spectacle, il se mêloit quelquefois avec le peuple pour faire le populaire, et dansoit au ^V'auxhall et à Renelagw, avec des grisettes , pour faire le libertin. Il se montroit à la cour pour faire l'homme de qualité, se mêloit parmi les ducs et les lords, recherchoit leur familiarité
par toutes sortes de voies, espérant qu'à la fin onleconfondroit avec eux ; mais il étoit le seul qui pût oublier la date de son ennoblissement : elle étoit trop fraîche. Membre de la chambre des communes, il étoit toujours vendu au ministère, quel qu'il fût. Tel étoit Sir Georges dans le public. Dans le particulier , son commerce étoit aisé.
Il étoit bon dans son domestique, à quelques traits d'emportement près.
Possédé de l'esprit de propriété , ce qui lui appartenoit doubloit de prix à ses yeux. Un cheval acheté trente guinées , en valoit soixante , après avoir passé huit jours dans son écurie. Cet esprit se répandoit également sur ses domaines, sur sa famille, sur ses domestiques. Lady NettHng, son épouse , étoit le seul de ses biens sur lequel la propriété n'eût point répandu de fard. Il enparloit en homme désintéressé, vivoit froidement avec elle; et âne le considérer que sous ce point de vue, on l'eût pris, lui, en qui d'ail-
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leurson netlémêloit pointdecaractèro, pour uu véritable Anglais, mêmepour un des pairs les plus cjualifiés des trois royaumes
Lady Nef tling, plus jeune que son mari de quelques années, s'éloit formée dans son commerce, et étoit devenue aussi essentielle que lui.
Dans sa jeunesse, elle avoit fait un voyage à Paris. El le s'y étoit ennuyée à périr. Tout lui avoit paru impertinent, détestable. A son retour elle avoit fatigué Londres et les éclios du comté de Devon, des choses délicieuses qu'elle avoit vues en France .... Jeune , elle avoit eu de la figure; elle conservoit alors ses prétentions à la beauté, bien ou mal soutenues ; se piquoit d'esprit , et vouloit fixer Pattention sur elle, à quelque prix que ce fût; elle y parvenoit , par la méthode singulière d'afficher à Londres les ridicules de la province, et d'étaler dans celle-ci les travers de la ville. Elle jouoit donc la femme de ménage à Londres, ne
tarissoit point sur les détails de campagne, et vantoit sans cesse les douceurs de la vie rustique. De retour dans son château, les aventures de la cour, de la ville, les pièces de théâtre, les gens du bel air, les romans à à la mode étoientle sujet continuel de sa conversation. Elle traitoit les nobles de campagne d'idiots, de brutes ; recevoit les femmes avec des politesses outrées , mêlées de distractions étudiées et très-désobligeantes. A cela près, on pouvoit vivre avec lady Nettling, comme avec le baronnet son mari.
Miss Dorothée Nettling, seul fruit du mariage du baronnet et de son épouse, destinée par les auteurs de ses jours à la plus haute alliance, joiiinolt à beaucoup de beauté , une ame douce, sensible , et un heureux naturel. Son éducation étoit négligée , le caractère de sesparens ne leur permettant pas de lui donner une atten— lion raisonnée et soutenue : l'un et
l'autre manqiioient de capacité , et, à un certain point, d'entrailles. Le plus grand mérite de miss Dorothée , vis-àvis de son père , étoit d*être sa fille ; lady Nettling la trouvoit trop jolie pour la produire à Londres , et pensoit qu'un cercle de province n'étoit pas propre à la former. Elle la reléguoit dans son appartement, peu curieuse de lui voir acquérir, par l'usage du monde, des talens et des connoissances.
Miss Dorothée , âgée de dix-sept ans, dont la raison s'étoit formée dans l'espèce de solitude où elle se voyoit réduite, ne négligeoit rien pour se procurer l'éducation qu'on sembloit lui refuser. Sa mère avoit attiré, par fantaisie et par air, un musicien italien dans la maison ; la jeune personne avoit, dans le secret, beaucoup profité des leçons du Virtuose , et appris assez correctement le français d'une femme-de-chambre de cette nation, attachée depuis long-tems à milad y.
Tels étoieuL les maîtres destinés à
Kichard. Clostern, château où ils faî- Foient leur principale résidence, étoit éloigné de Butljorf de six milles : cet espace fut bientôt franchi. On présente un domestique; on demande d'oii il vient; on examine sa figure : ces circonstances sont trop indifférentes pour mériter d'être détaillées. Si quelque chose donna un air uu peu plus neuf à une action si commune , ce fut l'extrême embarras , ce fut la confusion de Richard. Le présent et l'avenir l'humilioient également. Il ne trouvoit rien à répondre aux questions de ses maitres ; le pasteur suppléoit à son silence, aidé des instructions du chapelain. Lui, dans l'attitude d'un coupable dont on va prononcer le jugement, trembloit d'être refusé , et craignoit dètre admis. Les Grâces , même décontenancées , sont toujours les Grâces La rougeur lui couvroit le front, et anime it sa physionomie. Les bras pondans , les yeux baissés , le corps do travors, il avoit Tair noble, et paro.i-
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soit toiiioms Lien fait: il ne put prendi o une attitude qui pnrût «gauche, et soa silence même eut l'air intelligent.
Miladv ordonna à Foible, c'étoit le nom de la femnie-de-< liambre française, de lui faire essayer la livrée : riiahitéloit neuf, et prit un air d'ajustement et de parure, quand il fut sur son corps. La dame très-satisfaite de l'épreuve, ordonna à la suivante de conduire le nouveau domcsticpie à l'office , commission dont celle-ci s'acquitta de l'air de la plus grande satisfaction.
Allons, Richard, lui disoit-elle, c'est votre nom, vous plaisez à Milady , tout le monde ne lui convient pas:
voilà vos affaires en bon train. Mangez de ce fromage, c'est du Chester, et:
cette demi-bierre est excellente, nous n'en buvons point d'autre ici.... Il ne mange point! Il verse des larmes!....
Comment vous pleurez , Richard !
Kst-ce de joie , mon ami ? vous sentea votre bonheur, je vous en félicite....
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Mangez donc. Levez les yeux sur moi.... Ils sont beaux vos yeux. Eu vérité , depuis le jour où Milady et moi partîmes de Paris , je n'ai pas vu de créature plus ravissante.... Mais mangez donc...
Richard céda aux instances de la demoiselle suivante.... Ah, je commence à être contente de vous , continua Foible, buvez ce coup.... Vous commencez à vous remettre.... Vous m'accorderez votre amitié, Ricliard:
je crois l'avoir déjà un peu méritée.
Madame ne se décide pas sans mon fivis : il ne tiendra qu'à vous d'être de mieux en mieux dans son esprit.
Je vous dirai ce que vous aurez à faire. Vous aurez besoin de moi , Ricliard, il faut de l'expérience, delà conduite:
pour se maintenir dans une maison comme celle-ci; il y a l)eaucoup de monde, force esprits de travers, des
idiots , des imbécilles et des brutes
Vous voilà cjuatrième laquais de Mi- Jady; regardez ses autres femmes.
hrcc ces grands yeux cjui sont faits pour voir si clair, vous no pourrez les soufiTrir: A l'égard de vos camarades, il faudra les supporter; mais ne voua enivrez pas avec eux , je vous le défends.... Allons, encore ce coup-ci , Richard, et nous irons arranuer la toilette de Mdady.... Vous no dites rien ! Parlez-moi donc... Etes-vou3 content ?
Oui,mademoiselle,je le suis, reprit Rifliard assez tristement....
Vous le serez encore davantage, reprit la demoiselle, du moins Je l'espère; faisons notre ouvrage: ce soir , en quatre mots , je vous mettrai au fait du caractère de nos mai très, et de ceux de toute la maison. Kcoutezmoi , et s'il vous éclinppe une fausse démarche, vous ne pourrez pas vous en prendre aux mauvais consejls de roil)lc.
Ricliard étoit tombé en bonnes mains ; mademoiselle Foible avoit le cœur susceptible; un goût tiès-vif
venoit d*y naître : loin de vouloir s'en défendre, elle s'y livroit entièrement.
Deux ou trois jours se passèrent sans donner lieu à rien d*intéressaut. M ademoiselle Foible voyant l'extrême retenue et Pair triste dont Richard n'avoit pu se défaire , lui soupçonnoit quelque chagrin, lui faisoit de tems en tems de petits reproches sur le manque de confiance. Richard, après avoir rempli ses devoirs avec une régularité scrupuleuse , se retiroit ordinairemeut dans sa chambre. 31 n'alTecloit point d'éviter sa nouvelle connoissance , mais il ne la cherchoit pas. Eoible en faisoit de modestes plaintes. Que faites-vous dans votre chambre? lui disoit-elle : la solitude convient aux geus faits pour se cacher; regardezvous dans ce miroir, Richard ; êtesvous fait pour elle ?...
Je ne me cache point, répondit-il; j'aime à m'occuper: je lis.... Ah ! si vous saviez le français, dit la demoiselle...
r^]\e.,. Je le sais un peu, repartie Richard... Mais quel charmant petit homme! s'écria Fo.ble, il siiit le (Van-
Ç^'s ^e veux être votre maitresso
de langue, et vous rendre accompli :
il faut que je vous apprenne unecjinnson de moii pays.... Alors madenjoiselle Foible chanta un couplet d'un vaudeville tr^s-répandu ; Rie hard .se laissantallerà la tentation démontrer le peu qu'il savoit . chanta le second: la prononciation étoit defei tueuse • mais la voix étoit flutée et méthodique'. La tète pensa tourner à Foible. OJi !
nous chanterons ensemble, d.t-elle :
je vous en montrerai tant que vous voudrez. Il n'a tenu qu'à Miss Dorothée de se perfectionner avec moi; nous étions en bon train ; mais un escroc liai en, venu ici l'année passée, lui a fait tourner la tét<*. Eile niianlfl sanscssse depuis son départ, des jérémiades qu'il lui a montrées. Cette espèce de coffre, dans l'enco^nure de ce vestibule, est encore un meuble dtj 2 orne JI. j^
cet homme : c'est son épinette.... TJii clavecin ! dit vivement Richard , la clef y est-elle ?... Oui , reprit Foihle , mais tout y esL en désordre: tant qu'il a sonné, Miss n'a cessé de chercher dessus des tons et des accords pour ses airs italiens. Je suis sa maitresse de langue , cela retardoit ses progrès , et comme je l'aime sincèrement, j'ai réduit au silence le compHce de ses tems perdus. A propos , Richard , je juge que vous ne déplaisez pas à Miss Dorothée. Je me suis apperçu que ses regards s'arrétoient sur vous d'un air de bontés et même de complaisance.
Richard, à ce propos de Foible, baissa les yeux, et rougit. Oserois-je , dit-il à la demoiselle, vous demander si sir Georges et milady agréent mon service. Milady , reprit Foible , aime tout ce que j'aime : c'est moi qui lui fais ses goûts ,*comme je lui monte ses bonnets. A l'égard du baronnet , quand vous vaudriez trois quarts de moins, il sufht que vous lui ayiez appartenu
IMPROMPTU. iffî
huit jours, il ne tous troqueroit pas contre les hejducs d'un prince de l'Kmpire.
Pendant que Foible parloit , Richard examinoit le clavecin, en essavoit le clavier en homme qui avoit quelque habitude... Comment! sauriez-vous toucher du clavecin ? dit Foible. Un peu, reprit Richard, et si je pouvois me servir de celui-ci , j'essaierois de le remettre en ordre.
Portez-le dans votre chambre, mon ami , dit la suivante. Je sais par cœur les bergeries de Couperin , et vous les montrerai- Richard étant au collège se délassoit de ses occupations sérieuses par l'étude de la musique. Il étoit bien organisé , intelligent , appliqué , et avoit fait des progrès. Devenu maître du clavecin, il va à Excester , et en rapporte ce qui lui étoit nécessaire pour remettre le clavecin en état , et bientôt après , mademoiselle Foible fut plus d'une fois obhgée de venir
récoiiter par le trou delà serrure:
car il s'enferraoit avec soin , sous prétexte de n'être point distrait dans ses études.
Tant de froideur ne rebutoit pas la demoiselle. Le cœur dont elle se proposoit la conquête étoit neuf, une éducation sévère l'avoit éloigné de tout commerce de galanterie: mais ou lui témoipnoit un peu d'amitié^ un peu de confiance; et si on paroissoit trop froid pour elle , on semhloit être de glace pour le reste de la nature. On bâtit un système d'espérances sur des apparencos plus frivoles ; d'ailleurs , lady Nettlmg étoit généreuse , la demoiselle avoit tiré parti de sa condition, elle avoit un petit pécule modeste ; on pouvoit faire entrevoir un mariage, une boutique de modes à Londres , et si la rêverie d'un établissement de cette espèce, partagé avec le plus joli mari du monde, étoit séduisante pour la tête qui s'en étoit remplie, ou ne douloit pas qu'un jeuns
I M r R o AI p T u. las liomme , ré luit par la fortune à la triste coiulilioiï de porter la livret» , no dût s'en trouver également flitlc.
Foible avoit trente-cinq ans , sa fraîcheur étoit assez con«îcrvée , elle nvoit la plivsionomie spirituelle , ello ëloit bien faite; ses manières naturellement aisées , paroissoient l*être encore davanlnoe, par leur opposition avec celles des femmes an^^laises de son état ; pins elle se considei oit , plus elle se trouvoit dangereuse; mais ni ses propositions ni ses charmes ne pouvoient faire d'effet sur le cœur de Ri( hard. Une circonstance malheureuse pouvoit l'avoir jeté dans l'état où il se trouvoit; mais son ameyconservoit de la fierté. Il aspiroit à s'en tin»r : un lien sérieux avec une soubrette l'y eût enchainé pour toujours , et tout autre commerce répugnoit X son éducation et à ses mœurs. Peutêtre une passion plus noble, moins convenable à sa situation , et cpii devoit le subjjiguer pour la vie, avoit-
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elledé'à pris naissance clans son cœur.
Il voyoit chaque jour miss Dorothée aux heures des repas , et ne pouvoit s*empêcher de rendre justice aux grâces touchantes et ingénues dont les moindres actions de cette jeune personne étoient animées. S'il rencontroit ses regards , il lui sembloit qu'il eu partoit des éclairs: il baissoit les yeux sur-le-champ, rempli d'un trouble intérieur dont son peu d'expérience l'empêchoit de se rendre compte à luimême. Plus éclairé et naturellement sage comme il Péloit , il eût détesté son penchant , et se fût dérobé au danger par la fuite ; il ne devoit s'en appercevoir que lorsque l'équilibre seroit rompu , et sa raison entièrement subjuguée.
Cependant lespremiers symptômes de sa maladie commençoient à agir puissamment sur son humeur. Le plaisir de voir tous les jours miss Nettling lui faisoit oublier l'humiliation de son état, et lui rendoit chers les instans de loisir qu'il pouvoit donner
à la solitude. Retiré dans sa chambre, sans s'en appercevoir , ses rêveries, ses occupations, tout avoit rapporta elle. Jusqu'à ce jour, les airs vifs avoient été de son gont, il préféroit le mouvement et l'harmonie à l'expression; il commença à prendre du goût aux airs tendres et patliétiques ; mademoiselle Foible , par la serrure, eut le désagrément de l'entendre se pâmer en exécutant ces morceaux italiens qu'elle détestoit. Pour le coup la patience lui échappe : à force d'opiniâtreté et de bruit,. elle contraint Richard à ouvrir la porte de la chambre. Mais vous devenez fou, mon ami, lui ditelle ; je ne m'étonne pas si vous êtes si rêveur, si triste : vous mourrez bientôt de la consomption. Maudits soient les Italiens ! ils ont chassé la gaité do l'Europe, et ont plus contribué depuis six ans en Angleterre, aux progrès du Spleen , que la lecture des gazettes , les brouillards, le charbon de terre, les spectres de Drurjlane, l'usage du
thé, du punch et des hqueurs. Touchez des airs érossois , des gigues, puisque je vous fais Jiair les français. INlais si vous vous obstinez encore à psalmodier ces ridicules doléances, je lève votre serrure , bri-^e le clavecin, et vous ne serez plus assez habile pour le raccommoder.
La vue, les reproches de Foible
arrachèrent Kichard à une situation
tenant de l'extase et du sommeil. Miss
Dorothée, pendant qu'il cliantoit ,
5*étoit offerte à son imagination; il
croyoit la voir, et cette rêverie lui
avoit fait produire ces sons tendres et
pathétiques, sirévoltans pour l'oreille
de mademoiselle Foible. Revenu à
lui-même, il fut embarrassé, la fit
asseoir, et pour désarmer un peu sa
colère , il exécuta plusieurs petites
brunettes qu'il avoit apprises d'elle ,
de manière à lui rendre la tranquillité.
Tandis que cette scène se passoità
la mansarde du château, la jalousie
d'une rivale de Foible préparoit à
I^icTiard des aventures plus brillnnfes et plus dangereijses pour lui. Molly.
femme-de-cliambre de miss Dorothée, trouvoit Richard à son gré, et ne pouvant souffrir la française , cherchoit à donner du ridicule à toutes les actions de celle-ci. Miss, dit-elle à sa jeune maitresse , le clavecin du maître italien a été porté au galetas : nmdemoiselle Foible a transformé Richard en musicien, tousdeuxpassent leur tems à faire des concerts.
Cela ne se peut, MoIIy , répond miss Dorothée; Foible ne sait pas la musique, et ne peut l'enseigner. Cela est vrai ,miss, repartit la suivante ; Foible Fie sait rien; mais elle fait accroire qu'elle sait, et Richard perd son tems avec elle.
L'avez-vous entendu , MolIy, répliqua la jeune miss ?... Oui , répondit MolIy , il fait beaucoup de bruit; mais ce n'est sans doute que du bruit... Ce jeune homme est décent , et paroît avoir reçu une éducation au-dessus do
son éfat, disoit miss Dorothée ; il pourroit savoir des choses que Foible ne seroit pas en état de lui montrer.
Mais quand touche-t-ildu clavecin ?
Le matin , l'après-midi , enfin dès que son ouvrage est fait; car d'ailleurs, je lui rends justice , il remplit ses devoirs , et fait plutôt trop que trop peu , et n'a que le travers d'écouter Foible ; cette intriguante le mènera loin, elle l'obsède continuellement, jo le trouve déjà bien changé...
Vai voilà assez, Molly , dit miss Dorothée; si vous entendez demain Richard faire de la musique dans sa chambre, s'il y est seul , avertissezmoi ; je voudrois l'entendre. Ce sera beaucoup pour moi si le clavecin de messer Pamfili est en état de me donner le ton.
Le lendemain, vers les dix heures du matin, Molly vint avertir sa maitresse. Tout éloit tranquille dans le château , sir George chassoit, roibie étoit au lever de Milady, et Richard
IMPROMPTU. içr
à ses études. Miss Dorothée monte, et vient écouter à travers la serrure.
Elle attencloit de lui des choses audessus de l'état d'un don^eslique , mais elle étoit bien éloignée de penser qu'il put être à la fois chanteur et harmoniste. Par un elTet du hasard, il exécutoit alors un air italien composé en Angleterre, et fort en vogue; Miss auroit bien voulu le savoir, mais depuis le départ de messer Pamfili, elle avoit désespéré de l'apprendre.
Elle fut tentée d'instruire Richard de sa présence , et de se faire ouvrir la porte ; mais jugeant la démarche messéante à son sexe, à son âge, à sa condition, elle descendit l'escaliertrèsémue , et disposée à s'occuper du talent du jeune musicien anglais , plus qu'elle ne l'auroit dû faire pour son repos.
Pendant le repas qui suivitcette scène, elle jeta souvent lesyeux sur lui. Sans doute elle avoit déjà remarqué sa figure; mais elle ne s'en étoit point occupée. Sea traits, Télégauce de sa taille
iça LELORD
laroient frappée en général ; mais la jDliysionomie , le parfait ensemble du tout lui avolt échappé : elle y fit atlention, soupira, et ce premier soupir vint d'un sentiment de compassion , et d'une réflexion naturelle.
Comment d'aussi heureux dons pouvoient-ilsêtre le partage d'un homme destiné à languir toute sa vie dans une condition servile !
Ce que miss Dorothée sentoit se peignoit dans ses regards avec énergie. Richard les rencontra; ils le pénétrèrent, il sentit un trouble , un désordre inconcevable. Les occupations de la journée amenèrent quelques distractions; mais le souper ayant donné lieu à une situation toute semblable à celle du dîner, Richard, sans pou voir manger, se retira dans sa chambre, le cœur saisi au point de ne pouvoir respirer.
Il se coucha, s'agita dans son lit sans fermer la paupière, et se leva plus fatigué de beaucoup cpe lorsq^uM s'étoit couché.
I M p R o ar P T U. 193 Miss Dorothée n*étoIt ciière moins occupée de l'ariette qu'elle a voit entendue. Son goût pour la musique redonbloit, par la nét;I:gence de ses parens à lui procurer les moyens de s'y porfectionner ; mais comment rapprocher d'elle le clavecin et Richard?
Employer Foible pour cette négociation, lui paroissoit un moyen au-dessous d'elle; en s'adressant à milady Netding, elle s'exposoit à être contrariée. Il lui sembla qu'elle réussiroit plus aisément et mieux par le moyeu de sir Georf^es. Souvent son père la pressoit de chanter; elle avoit, selon lui, le plus bel orgnne de l'Angleterre, et comme il afTectoit le bon air, il silDoit volontiers quelques traits de la musique la plus à la mode, lorsqu'il pouvoit les saisir. Il lui arriva naturellement de fredonner quatre tons de l'ariette favorite de miss Dorothée.
Ah! dit-il à sa fille, si vous saviez celle-là ! elle est délicieuse : mistris? Bel, notre voisine, croit la chanter;
cela fait compassion. Mais cela so
pourroit , mon père , dit Dorothéa ; on ditqiie Richard , le laquais demilady,
l'exécute à ravir Lui, dit sir
Georges : cela ne me surprendroit pas.
Knlender, mon piqueur , est devenu ici en six mois le plus ferme cor-derliassede l'Europe : il est engagé pour l'opéra cet hiver. Vous dites que Ricliardchante : quelqu'un i*a-t-il oui ?... Molly, nia femme^de-chambre , me l'a dit, répondit Dorothée... Ch! dit le baronnet , ISIoll^' est une connoisseuse; mais, mon père, reprit Dorothée, il s'accompagne sur le clavecin ; il a remis en ordre celui de messer Panifili... Quoi , reprit le baronnet, il est facteur! Oh, c'est un habile garçon.
L'impatience prend au baronnet d'entendre le nouveau virtuose; il fallut que Richard quittât le servie e dont il étoit occupé : on redescend le clavecin à la liâte ; on l'établit dans un petit saloa donnaat sur la terrasse du
Jarrlin, et le couterL doit commencer sur-le-champ.
Richard n'avoit jamais eu pour léinoin de son exécution qu'un (r^s-hoii niaitre attaché à l'université d'Oxford, dontilavoit pris lesleçons. La curiosité, les empressemens, le feu du baronnet le mirent dans le plus grand embarras; naturellement timide, il en savoit assez pour se défier beaucoup de sontalent.il est assis; la partition est sous ses ^eux, le clavecin sous ses doigts, et peut-être il n'eût pu trouver un son ni une n(Ue, si miss Dorothée, d'une voix angélique.
De lui eût dit : mais cliantez donc, Richard. Pressé par des ordres dont il reconnoissoit tout l'empire, il obéit.
D'abord la voix étoit tremblante, peu-à-peu elle se remit, et l'exécution satisfit l'auditoire au point d'occasionner à miss un très-^rand plaisir, et de faire pousser au baronnet vies cris de triomphe qui percèrent jusqu'à l'appartement de milady.
On en voulut savoir la raison , im domestique la rapporta. Mad.emoiselle !Foible voyant son idole sur le trottoir , flottoit entre l'inquiétude et la joie. Milady diso^t froidement , sir Georges imagine toujours des choses extraordinaires. Il entra bientôt luimême, et douna lieu de croire que rien n'étoit si surprenant. Vous Tentendrez, milady, vous en serez étonnée, charmée : milady ricannoit, et l*on remit la seconde représentation à l'après-midi.
Pourquoi s'appesantir sur de petites circonstances? Richard chante ; miss Dorothée cliante à son tour , accompagnée par Richard. Milady Nettling , le baronnet, toute la famille s'habituent à voir l'héritière de la maison devenir l'écolière du virtuose en livrée. Le maître n'étoit pas consommé ; mais il avoit un goût naturel ; il étoit assidu. patient à l'excès; l'écolière étoit appliquée; les progrès furent surprenans.et tout parut s'être arrangé pour le mieux.
IMPROMPTU. if>f
La seule mademoiselle Foihien'étoit pas confente. Vouloit-elle donner une leçon de français à miss Dorothée, on n'avoit pas le tems de la prendre : hors de l'appartement de milady et des corridors, elle ne voyoit presque plus Richard qu'à tahle. 11 étudioit dans le salon où le (la vecin étoit installé, elle venoit quelquefois se mettre sur ses épnules. On faisoit peu d'attention à elle; un domestique passoit, la surprenait dans cette attitude , et une raillerie la forçoit d'abandonner le poste.
¥A\e aimoit véritablement ; sa situation lui devint insupportable. Selon son calcul, Richard ne devoit pas être de marbre; elle imagina donc d'abord, et sans fondement, que sou insensible s'étoit laissé toucher par les charmes de la jeune miss, et les suivant dp l'œil l'un et l'autre, elle en acquit bientôt la conviction.
Un jour cachée derrière un rideau , elle voyoit donner la leçon. Tou t , dans
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le discours, éLoit analogue à ce dont on paroissoit occupé ; mais le son de la voix avoit un caractère si tendre , qu'on sembloit se dire des douceurs en parlant détenues , de trilles et de bémols : tant de comjilaisance d'ailleurs, d'intérêt, de feu dans les regnrds, de gpne dans la respiration de, Vun et de l'autre, une émotion si bien marquée par de petits tressaillemens , que, pour une conuoisseuse, la scène étoit décisive.
L'espion sort de son embuscade, se laisse voir, s'avance. La routeur, déjà extréfue, parut encore redoubler: on se troubla d'abord; mais on se remit bientôt, et on reprit son étude avec autant d'aisance qu'auparavant, sans s'embarrasser si Ton avoit, ou non, un témoin suspect.
La leçon finit. Mademoiselle Foible s'étoit campée sur le chemin de Richard : il anroit voulu l'éviter, mais elle l'avoit saisi par la basque de son
I M p Ti o :\r p T r. ,9^ habit. Elle l'entraîne. Vous ne pourrez ni'éc happer, lui dit -elle, il faut c|ue je vous parle.
Etes - vous fou , Richard ? Comment, vous avez l'insolen e de lever les ^r-eux sur notre jeune niaitresse ! Vous en êtes amoureux Vous en êtes aimé ! Si sir Geoiges et miladv en •voient le moindre soupçon , on vous traiteroit comme un S(éléral , et demain vous seriez euvcyé aux colonies et condamné à un bannissement perpétuel.
On peut imaginer Tétonnement âe Richard: il étoit criminel sans le savoir. Confus d'être accusé, il fut un instant sans lui répondre.
Moi, dit-il à mademoiselle Foihle, j'aurois la lâcheté de trahir des maitres si dignes de mon attachement et de mon respect ' J*oseroisêtre amoureux de leur fille ! Elle seroit aiiioureiise de moi ! Vous êtes folle vousmême. .,
Vous êtes au moins un innocent, repartit Foible , vous ne savez ce que vous faites ; vous ignorez votre état.
Laissez votre écolière; ou mon amitié pour vous et mon zèle pour mes maîtres me feront faire des choses dont nous aurons à nous repentir. Ne faites plus tant le ridicule avec moi, je vous oterai ces idées de la tête. Tout ce mal, mon ami, vous vient par votre faute...
Du mal, mademoiselle, dit RicKard, vous vous moquez de moi : je n'en ai pas , je n'en fais pas. Je prends plaisir à donner des leçons à miss, et elle les reçoit avec bonté ; Sir Georges et milady en sont contens... Et je ne le suis pas , dit Foible. Encore une fois , je ne veux pas que la tête de miss Dorothée tourne pour un laquais ; je ne veux pas que ce laquais parte, malgré lui , pour la Caroline.... On nous regarde.... On me force à vous quitter. . . Laissez la porte de votre chambre ouverte ce fioir, et je voui eu dirai davantage.
IMPROMPTU. 2or
"Richard se sépare de Foible, dans un état difficile à peindre. Il alla s'enfermer dans sa chambre. Il voiiloit se refuser à la lumière que Foible lui avoit présentée; mais elle avoit pénétré dans son cœur. Il s'examinoit.
Tout letems écoulé avant d'avoir vu miss Dorothée lui paroissoit un néant dont il étolt sorti: en la quittant , il lui sembloit que ce même néant dût l'engloutir. Toujourspénétré du plus grand respect pour elle , il s'étoit livré au plaisir de la voir, de Pentendre, de passer des heures entières occupé d'elle. Oh ciel ! s'écrioit - il , Foible m'auroil-elle dit vrai, serois-je assez malheureux , assez coupable pour aimer ?... C'en est fait , réduit au dernier des états par le malheur de ma destirée , le cœur rempli d'une passion outrageante pour mes bienfaiteurs , condamné aux plus affreuses privations , destmé au crime, la mort seule est à desirerpour moi,et il faut la chercher... Mais Foible dit que miss Dorothé©
m'aime, cela n'est pas possible. Du sein de l'opulence, environnée des dignités qui la recherchent, elle a pu laisser tomber des regards de bonté sur un pauvre garçou qui ne lui en paroit pas indigne ; mais m'ainier ! . . . M'airaer!... Moi ! .. . Je serois fou, si je pouvois le croire.
Telles étoient les réflexions du pauvre Richard. Foible les interrompit en grattant à la porte : il fit le sourd, puis le malade, et n'ouvrit point. Elle s'en alla furieuse ; mais étoit-il en situation de recevoir une semblable visite ?
Il passa la nuit dans la plus vioîenre agitation. Le lendemain il descendit pour faire son service , changé, comme on l'est à la suite d'une maladie sérieuse. A l'heure de la leçon , il se retira dans sa chambre. Lady Nettling, par hasard , levée plus matin qu'à l'ordinaire , trouva sa fille seule au clavecin. Où est donc le maitre ? de-
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manda-t-elle; miss Dorothée répondit, il a sans doute des affaires, car il e^t très-exact. Lady NettJirig ordonna qu'on l'allàf chercher. MoIIy se chargea delà commission, avec heaucoiip de plais.r : elle avoit cru démêler que ces études n'étoient point du goût de Foible.
Richard vint aux ordres de milady, déjà retirée dans son appartement H veut donner leçon , et tremble de tout son corps. Qu'avez-vous , Richard ?
dit miss Dorothée, d'un ton capable d'émouvoir un insensible : il ne vous est rien arrivé ? Vous n'êtes pas malade ? ... Non , miss, répondoit Richard , et il ne se remettoit point
On a peut-être, dit miss Dorothée , fait quelque chose qui vous a déplu; j'en serois fâchée : je m'intéresse beaucoup à vous .... Non , miss , répondoit Richard, on a plus de bonté pour moi que je n'en mérite ; mais j'ai mal passé la nuit . . . Vous êtes peut - être mal couché, Richard : j'en parlerai à
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milady , elle donnera des ordres . . ,1
Je suis bien à tous égards , miss
Non, Richard, vous êtes trop modeste; je sens ce que vous valez : Sir Georges et milady savent vous distinguer comme moi.
Le pauvre Richard étoit bien embarrassé : en commençant la leçon, il crut se tirer d'affaire... Miss veutelle chanter?.... Très-volontiers , répondit-elle. Commençons par ce morceau de Signor Annibal . que vous m'apportâtes hier ; ie crois l'avoir bien étudié : il me plait beaucoup.
Le maître prélude d'une main mal assurée, et miss commence. Voici àpeu-près le sens de la partie qu*elle chantoit : c'étoit un duo :
Si vous comprenez mes regards , lis vous disent que je vous aime.
La partie de Richard erprimoit un trouble extrême. Toutes les deux furent rendues avec tant de vérité , que
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la fin de la scène pensa devenir tragique. Miss mettoit une expression singulière dans son cliant. Ricliaidse rappelle tout-à-coup les discours de Foible , croit en voir la vérité dans les deux beaux yeux sans cesse attachés sur lui; plein d'une joie involontaire, de remords , d'inquiétude , de douleur, ne pouvant supporter le choc et l'excès de tant de passions opposées, la tête lui tourne, le cœur lui manque : il veut reculer sa chaise pour se lever et prendre la fuite . il tombj sans connoissance aux pieds de miss Dorothée.
La jeune personne émue, touchée, embarrassée , appelle du secours : deux domestiques se présentent, on emporte le malade , et le bruit de l'aventure arrive en un momentjusqu'aux oreilles de Fo.ble.
Elle coiffoit alors milady. On peut juger de ses incpiiétudes : elle précipite la toilette ; il en coûta plus d'un clieveu à lady Nettling; enfin le devoir rempli taut bien que mal, la sui-
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vante vole au clievet du malade : il n'étolt pas barricadé. Qu'avez - vous donc eu, Richard? lui dit-elle. . . Ce n'est rien, mademoiselle, lui répondit-on d'un air d'humeur et d'embarras. Hier vous me fîtes de la peine...
Je ne soupai point ... Je n'ai pas dormi. ... Ce matin j'ai eu une foiblesse.
N'est-ce que cela, mon ami ? Ne me dégulsez-vdus rien , reprit la suivante ? Vous dissimulez, et vous faites mal. Pouvez - vous compter sur personne autant que sur moi ? Ingrat ! je vous adore, et ne conçois point de bonheur au dessus de celui de passer ma vie avec vous
Laissez -moi, mademoiselle, vous me tourmentez, lui dit Richard. J'ai de l'amitié pour vous : je suis sensible à celle que vous me témoignez. Je vous tromperois en vous en disant davantage. Je vous plains d'attacher votre bonheur à passer votre vie avec moi.,.. iNous ne nous convenons point . . .
Petit monstre , reprit Foible avec un sentiment amer, je vois la raison de tes mépris. Tu poiirrois les colorer si tu voulois ; je suis d'une nation que la tienne hait, et qu'elle afFecle de mésestimer; mais tu ne me crois pas digne d'être amusée par le moindre détour, ma personne t'est odieuse, tu veux que je le sache : tu la crois indigne de tes bontés , et ta vanité souffriroit si je pouvois prendre le change. Kli bien, je te le répète encore , homme sans principes , tu abuses de l'asile qu'on te donne généreusement , tu as l'audace d'aimer miss Dorothée , et ta t'en es fait aimer. .. .
Que la foudre vous écrase, mademoiselle , pour avoir osé prononcer un blasphème aussi déshonorant contre nue personne l'objet de mon profond respect et du vôtre .... Sortez de ma chambre , et ne me parlez jamais des horreurs que vous imaginez , ou je vous en ferai repentir. . .
Personne au monde n'étoit plus M z
doux que Richard. Il éprouvoit un mouvement de colère pour la premiers fois de sa vie , mais l'ame ébranlée par une grande passion, demeure ouverte à toutes les autres , et peut se livrer aux derniers excès. Le charmant Richard devient le terrible Richard.
Mademoiselle Foible effrayée, tire la porte sur elle, et s'enfuit, saisie de crainte , en proie aux fureurs du dépit et de la jalousie.
La colère a rendu les forces à Richard. Il se lève: il réfléchit. H peut, en se cachant, donner lieu à des conjectures déshonorantes à miss Dorothée , et autoriser les présomptions hardies de Foible. Sa passion pour Dorothée n'est plus une énigme pour lui. Peut-être en est-il aimé. Le danger de la situation pourl*un et pourl'aulre le frappe vivement. Il faut prendre un parti, s'éloigner du comté de Devon pour la vie; mais il faut colorer le départ, pour ne donner aucune prise au souproD. La poste doit arriver le len-
demain : il siipp(3sera une lettre, et prétextera la nécessité de son départ.
Le plan étoit digne de la droiture de son cœur; mais le sortie destinoit à donner au château de Clostern deux scènes , sources pour lui d'évènemens beaucoup plus bizarres. Sorti de sa chambre , après un modeste repas, il a repris son service, avec un air d'activité capable de rassurer les personnes intéressées à sa santé. Il redoubloit ce jour-là de zèle. La compagnie du château revenoit de la chasse; il va au-devant de sir Georges, qui vouloit descendre de cheval, pour lui tenir Pétrier ; il reconduisoit par la bride le coureur à l'écurie , un domestique maladroit fait partir un fusil à quelque distance , le coup porte sur Richard, il est blessé. En un moment, son vi-^ sage , son col , sa chemise, le collet , la manche de son habit sont couverts de sang.
Le bru't avoit réveillé l'attention des habitans du château : elle s'étoit
portée du côté où le coup avoit pu frapper; les dames étoient aux fenêtres. Miss Dorothée s'écrie tout-àcoup , oh! ciel! Richard est tué. A l'instant elle se trouve mal , et tombe sur un fauteuil heureusement placé derrière elle. On s'empresse , d'un coté, à la faire revenir, de l'autre on va au secours de Richard. Une poste lui avoit enlevé un bout de l'oreille, et le sang découloit en abondance de cette plaie, quoique légère; un peu d'eau de boule en fut le remède, et miss Dorothée rassurée par cette nouvelle, étant revenue à elle-même , on vit renaître la tranquillité sur les visages de la nombreuse compagnie assemblée alors au château. Il est inutile de dire comment elle étoit composée ; il suffit , poiu' la suite de l'histoire, d'en faire connoitre deux principaux personnages. L'un étoit mistriss Brown, douairière respectable du comté de Sussex , sœur de >ir Georgei, et l'autre le lord Scare-
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crew, fils aine du duc de *** arrivés tous deux de la veille , pour des raisons cju'on aura lieu de détailler.
Mistriss Brown étoit une femme d'un esprit borné, d'un caractère excellent , d'une conduite exemplaire; elle éloit sans enfans , et regardoit miss Dorothée comme son héritière.
Le lord Scarecrew, âgé de vingt-six ans , avoit voyagé et vécu : sa figure se ressentoit des fatigues et des amu* semens auxquels il s'étoit livré ; mais elle étoit noble et imposante. Un air aisé et retenu, un ton liardi: un art; d'éluder les questions , et terminer une dispute par un badinage : l'idée de beaucoup de choses, nulles connoissances précises, ce jargon du monde qui sait tout dire avec agrément, sans s'assujettir au terme propre : une politesse exacte, quelquefois haute, souvent froide: tel étoit le personnage.
C'étoit un homme de qualité. Le seigneur du château le combloit d'attentions, rapportoit tout à lui : la chasse
du jourétoit une partie arrangée pour Tamuser. On lui destlnoit un petit concert pour le soir. Sir Georges ne voulant pas perdre le mérite de la galanterie préméditée, vient à lui. Le coup qui vientde partir, milord, lui ditil , dérange une surprise agréable que je comptois vous occasionner. Ce domestique blessé touche divinement du clavecin, et je voulois vous régaler de quelques ariettes chantées par miss Dorothée : mais notre accompagnateur est hors de combat.
Le lord ne répond A sir Georges que par une inclination de tête , et se tournant du coté de lady Nettling... milady, comprenez-vous ce que dit le baronnet ? Il m'auroit donné de la musif[ue ; sa fille accompagnée par un laquais ! Je m'étonne que, sachant le monde , vous ne lui appreniez pas que ces assortimens ne sont pas d'usage.
On peut dans le secret de sa maison , tirer quelquefois parti de sa livrée; mais.... Miiady répliqua, en pliant
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les (épaules , que vous dirai-je, niilord, vous connoissez sir Georges; et on changea de conversation.
Foible avoit été très-alarmée de Lt blessure de Richard; elle avoit volé à son secours ; mais i I préféra les soins de IVIolly; il repoussa même la française avec un peu de dédain. Enfin , la tête entourée d'un léger appareil, ilrega^^na sa chambre, après avoir dése.^péré la demoiselle par toutes les rigueurs qu'il put imaginer.
II ne parut pas le lendemain. II étoit occupé des idées de son départ; instruit de l'évanouissement de sa jeune maitresse, par Molly , il conce- Toit clairement la nécessité de s'éloigner. Foible vint pour l'accabler da reproches, il en reçut la moitié dans sa chambre, et le reste par le trou d» la serrure ; enfin , Molly étant venue , de la part de miss Dorothée , à la porte du blessé pour savoir de ses nouvelles , elle y trouva la française, lui fit un pied de nez : pour le coup la fureur
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de celle-ci monta au comble et la détermina à la vengeance.
Le jour suivant , Richard vint reprendre ses fonctions dans l'appartement de milady , avec une mouche de taffetas sur l'oreille. Molly en porte sur-le-champ la nouvelle à miss Dorothée : cette jeune personne venoit d'en apprendre une beaucoup moins Agréable pour elle. Molly, dit-elle, je vais au clavecin, dites à Richard de venir m'y trouver , s'il est libre.
Richard reçoit les ordres, et ne peut désobéir. Il voit miss Dorothée baignée de larmes : il s'approche d'un air consterné , et sans pouvoir ouvrir la bouche. Richard , lui dit-elle , en essayant de se remettre , je ne prendrai plus de vos leçons , je vais sortir du château : mes parens me marient au lord Scarecrew : tout est arrangé , et ce sera terminé sous peu de jours. Adieu , Richard ... Mon changement cVétat me sera plus facile à supporter, 6^1 me met un iour dans le cas de vous
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faire du bien... Je vous en voulois beaucoup.... Je vous en ferai, si jo puis.... Ne m'oubliez pas....
Miss Dorothée sentit de nouveau couler ses larmes ; elle s'appercut que Richard en versoit abondamment. Ne pleurez pas, lui dit-elle... Vous me pénétrez.... Adieu.... Richard, hors de lui-même, met un genou en terre, pour baiser la main qu'elle lui tend.
Tout-à-coup sir Georges furieux, une épée nue à la main, entre, et veut fondre sur le jeune homme; il se heurte contre un siège, se renverse, se relève pour s'élancer de nouveau.
Richard , malgré Pagitation où l'avoit mis la scène avec miss Dorothée , poussé plutôt par un instinct naturel, qu'obéissant à un mouvement raisonné, évite son agresseur, et sauto par une feuêtre ouverte donnant sur la terrasse.
Sir Georges mugit, écume, pnrcourt la maison , appelle ses domestiques, ceux des étrangers. Qu'on s'arme l
Qu'on coure ! Qu'on le saisisse ! Qu'on l'arrête ! Qu'on le livre au bourreau:
l'infâme ! le ravisseur !
On accourt. On voit miss Dorothée étendue sur le parquet , pâniée, sans connoissance , sans sentiment. On demande au baronnet de qui il a à se plaindre , qui il faut saisir. Richard , répondit-il, l'infâme Richard. Jl est dans le jardin. Sir Georges à l'instant sort lui-même, à la tête du monde ramassé autour de lui, pour aller à la poursuite.
f'oible et Molly ont emporté miss Dorothée dans son appartement. Milady s'entretenoit à sa toilette avec le lord Scarecrew. Ils entendent le vacarme, et sortent pour apprendre le sujet. Les gens de milady hésitent à le lui dire. Le valet-de-chambre du lord ne lui déguise rien. On peut juger de l'effet d'une semblable aventure sur un homme disposé à se marier par arrangement 11 tire sa montre , considère le tenis qu'il fait, ordonne à
ses
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ses gens d'atteler sa voiture, fait uno inclination profonde à miladv, en lui demandant ses ordres pour Londres.
Vous partez , milord , dit lady Nettling, étonnée de cette brusque résolution.. Oui , mdady , il vient de me survenir une affaire indispensable; je no puis prendre congé du baronnet, et vous prie de lui faire agréer mes excuses. En disant cela , il tourne sur la talon , et va bâter les apprêts de soa départ.
Milady est enfin instruite de l'aven^ ture , ornée des circonstances qu© faisoient imaginer la fureur de sir Georges, la fuite de Richard, et la situation équivoque de miss Dorothée.
La dame avoit le caractère léger, mais un semblable événement sembloit perdre de réputation, sans ressources, sa fille unique , l'exposoit elle-même aux discours d'un public assez mal disposé en sa fa^ eur, et sur - tout Ja privoit de l'honneur tant recbercbé d'être la mère d'une duchesse. Rcm-^