JN
vineresse. Soyez moins incrédule , plus complaisant, et bientôt nous en saurons tous deux plus que le chapelain de Woodstock , le ministre de Buttorf , et tout le clergé d'Angleterre ne pouiToient nous en apprendre.
Sortons : venez avec moi sous ce maronnier. Richard la suit : ils s'asseyent. Allons, lui dit-elle, donnezmoi votre main.
Et qu'y pourrez-vous lire? reprit Richard avec humeur, et soupçonnant toujours le ministre de Buttort* d'avoir parlé sur son compte.
Bien des choses , repartit la Bohémienne; cette main, ces yeux, ce front sont un excellent livre.
Richard levoit les épaules. On peut, lui disoit-il, vous avoir donné surmon compte le peu de lumières dont vous faites parade ; mais je suis trop prévenu contre votre art, pour attendre rien de raisonnable.
Que vois -je? répliqua la Bohémienne, un esprit fort de dix-huit
«ns sous un habit de livrée ! Cela me surprendroit, si j'élois moins faite aux prodiges. Regardez-moi entre deux yeux, et faites attention à ce que jô vais vous dire. Dans uu moment d'ici, je vous le pronostique, vous m'accorderez plus de confiance que je n'ea voudrai, et me demanderez plus de choses que mon art, tout étendu qu'il est, ne me permettra de vous en apprendre. Dites-moi votre nom , votre âge....
Je ne vous dirai pas un mot, madame, vous faites profession de deviner, commencez par les petites circonstances dont vous paroissez curieuse : c'est vous mettre à une trèslégère épreuve.
Quelle obstination, s'écria la moderne pythonisse! Vous en dégoûteriez une autre; mais nous avons des livres , et en cherchant bien , on y trouve des secrets d'une toute autre importance. Alors elle tire de sa poche un petit livreV de la grosseur et de la
fo'-me fViin rnlendrier, le parcourt, niarniotte, et prenant un ton un peu emphatique, elle lit : » Richard o-Ber- » l/ion , né à Londres , il y a eu dix-^ » huit ans , Ir lourde Pâques dernier, » >.lie s'arrête, ferme le livre, et:
prenant Richard par la main; eh bien!
mon ami, nous avons, vous le voyez , le moven de nous procurer les connoissances que l'on nous refuse.
Une sueur froide avoit saisi Richard de la tête aux pieds. On lui disoit un *urnom dêg«iisé avec soin depuis son départ du collège. On lui rappelait des cire on s tances apprises dan s sa jeun esse à Soulham,de mistriss Hallen sa bienfaitrice, et presque oubliées depuis.
Ses principes sont renversés II n*ajoutoit aucjme foi auv devins et aux sorliI».^es, '\\y va donner trop de confiance.
La Bohémienne le fixoit, le pénétroit. Allons, jeune homme, lui ditelle, je vous étonne un peu, maisjo lïQ dois pas vous effrayer. Je n» sau-
rois ('tre dangereuse pour vous. Voire vue m'a occaaionué un plaisir surprenant , je suis éprise d'une afTec lion singulière pour ce qui vous touche ; abandonnez-vous à moi, je vous réponds d'im bonheur au-dessus de vos espérances.
M'abandonner à vous, madame I reprit Richard, en la fixant à son tour nvec une sorte d'effroi. Hélas ! en vous regardant, je ne m'y sens que trop porté. Un certain je ne sais quoi, au moment où je vous ai vue, a ému mou coeur; mais votre profession si justement décriée, m'inspiroit de la répugnance , maintenant vous me forcez À connoître la vénlé de votre art ; vous Tn'inspirez de l'effroi! et je m'aban^ donnerois à vous
Mon enfant, dit la Bohémienne, en le regardant d'un air attendri, et lui parlant d'un ton plein de douceur, écartez la défiance et l'effroi. Puis-J6 vouloir vous tromper ? Vous êtes jeune , malheureux , abandonné , pour
ainsi <3ire , de toute la nature. Quelles seroient mes vues ? Et si je ne me sers de mon art que pour découvrir vos besoins , vos foiblesses , vous secourir et vous défendre ; si mes conseils ne contrarient jamais les règles de la morale la plus scrupuleuse ; s'ils ne vous engagent que dans le sentier de la vertu et du bonheur , comment pourrez -vous vous défendre de les suivre , et de vous, attacher à moi ?
Richard regardoit la Bohémienne avec des yeux étonnés; il la fixoit; elle ne baissoit point la vue, soutenoit ses regards : un certain air de vérité , de noblesse, de dignité même perçoit dans sa physionomie , se répandoit sur son action , et triomphoit de l'habillement bizarre et délabré qui la côuvroit.
Voyant que Richard restoic dans le silence, elle fut un moment sans Tinterrompre ; puis , démêlant dans ses regards une sorte de décision : les jnomeas sont cherS;» reprit-elle, oit
mon art me trompe , ou votre ame est déchirée par bien des passions dont il faut modérer l'activité. Vous êtes inquiet de votre sûreté , de votre existence, et nel*étespas pour vous seul...
Oh , qui que vous soyez ! s'écria Bichard, mortelle, ange ou démon favorable qui venez me secourir dans cette solitude , puisque rien n*échappe à votre connoissance , dites-moi qui je suis, où je dois aller, comment pourrai -je me tirer d'un séjour si dangereux pour moi ? Comment pourrai-je m'éviter moi-même ? Je me Lais , je m'abhorre , je me déteste.
Modérez ces excès , reprit la Bohémienne, ils tiennent d*un désespoir qui n'est ni raisonnable , ni même fondé. Donnez des bornes à votre curiosité. Vous en êtes où je vous avois promis que vous en viendriez bientôt.
Vous ne vouliez rien apprendre de moi ; maintenant vous voulez tout savoir , et même les choses dont il seroit dangereux de vous instruire avant le
tems. Vous n'êtes point ce que vous paroissez être, il ne m'est pas permis de vous en dire davantage. Malheureux être, dégradé par la faute des auteurs de vos jours, méritez par votre résignation , votre douceur , votre patience , de revenir à votre place.
Ignorez-vous jusque-là. Laissez-moi prendre soin de votre conduite : je veux une obéissance aveugle. Sir Georges lassé de ses vaines poursuites, a abandonné votre trace, qu*on a su lui dérober. Ses gens sont de retour , et un déguisement va vous mettre hors d'état d'être découvert en sortant d'ici. Sous quelque forme que vous me voyiez, n'en concevez point de surprise , aucune ne me sera naturelle; mais tout sera relatif à votre repos, à votre sûreté, à votre bonheur, devenu désormais l'objet de mes desirs les plus chers.
Rien n'égaloit la surprise , l'agitation de l'âme du pauvre Richard^ le prodigieux savoir de la Bohémienne ,
dont il demeuroit convaincu , l'imposant de sa fipiire et de ses discours , ce qu'il y avoit de flatteur dans ses promesses , auroient pu Tébranler, sans ïnériter sa confiance : un mouvement plus fort l'entraînoit. Partagé entre la crainte et le respect, il sentoit son cœur se porter vers elle , lui baisoit la main , et la mouilloit de ses larmes.
J*ai vaincu , Richard , lui disoit-elle, vous êtes désormaisà moi. Allons, mon fils , permettez-moi dès aujourd'hui renom si tendre, vous m'entendrez un jour vous le donner avec plus de satisfaction.
Hélas ! dit Richard, jamais personne ne me l'a donné... Je le sais , mon ami', répliqua la Bohémienne , vous avez été privé d'une grande douceur, et je veuK vous en dédommager ; mais il faut m'ouvrir votre cœur, avec toute la confiance due à cel le que vous nommerez d'un nom si tendre... Avez-vous oublié miss Dorothée.
Oh ciel! madame, s'écria Richard,
vous me percez le cœur.. . Non , Je ne Toublierai jamais ; ses bontés si mal reconHues, la tendresse , l'estime de ses parens que je lui ai peut-être fait perdre , feront le malheur de ma vie.
Hélas ! madame , le fond de mon cœur étoit innocent , ou me paroissolt l'être. On voulut me désiller les yeux : je ne voulus pas les ouvrir ; mais j'étois, sans le savoir, coupable de la dernière ingratitude : elle a pensé me coûter la vie... Vous étiez bien imprudent, mon enfant, repartit la Bohémienne.
Sir Georges et milady l'ont été plus que vous...
Je suis bien puni , reprit Richard.
J'ai offensé miss Dorothée ... Je ne puis la voir; je ne puis vivre séparé d'elle : je ne tarderai pas à mourir....
Il ne faut pas, mon fils, vous livrer à des idées si funestes ; vous aimez ardemment. Il est sans doute malheureux pour vous d'avoir conçu une passion si violente pour une personne dont l'état paroît avoir aussi peu de
proportion avec le vôtre; mais... la fortune a ses vicissitudes.
Ciel ! s'écria Richard, comblez toujours de vos faveurs l'aimable Dorothée, ne permettez pas qu'elle tombe jamais assez bas, pour que je puisse aspirer à elle sans la faire rougir.
Voilà un sentiment noble , mon fils, il vous rend digne d'un meilleur sort.
Je oe vous conseille point de vous livrer à des espérances trop flatteuses; mais conduisez - vous sagement ; les circonstances peuvent s'arranger de manière que miss Dorothée puisse accepter un jour votre main, sans être dégradée à ses yeux, ni aux vôtres....
Elle m'épouseroit un jour ! dit Richard , avec un transport qui tenoit de la convulsion. Vous voulez que je l'espère, madame....
Je ne veux , reprit la Bohémienne , ni de ces transports, ni de ces folles confiances ; pensez que la prudente humaine , aidée des secours du ciel, jieut.opérer d'heureux changemens en
votre faveur, si vous y contribuez par votre retenue, par votre sagesse. Livrez-vous entièrement à ma conduite, et commencez à quitter l'habit que vous portez, il vousexposeroit beaucoup , en tout autre lieu que dans cette espèce de désert. Rentrons dans Ja maison, je vais vous en donner un propre au déguisement qui vous est nécessaire.
La Bohémienne se fait conduire par Richard au petit cabinet où il avoit passé la nuit ; elle lui ordonne d*y rester, de l'y attendre. Un quart-d'heure après , elle rentre les mains pleines de bardes de femmes très-simples , mais très - propres , achetées de la bonne femme Francy, et aide à Richard à s'en revêtir. Dès qu'il fut habillé, elle le fait asseoir. Ecoutez-moi bien, lui dit-elle. Je mets en œuvre un innocent stratagème. Vous en connoitrez un jour toute l'utilité. Songez maintenant , soit par vos actions , soit par vos discours, à ue pas me démentir.
IMPROMPTU. iZ7
La fermière et sa famille demeurent persuadées que vous êtes fiîledeToni- Cawsson, gentilhomme du comté de Kent : votre nom est Arabelle. On vouloit vous donner un mari d'un âge peu proportionné au vôtre ; vous avez fui la maison paternelle pour vous dérober à ce lien. Vos parens ont donné commission de vous chercher dans toute l'Angleterre- Votre père oubliant votre égarement, vous tend les bras; suivant vos traces, depuis trois mois, il a découvert votre séjour dans un château des environs , il est à dix milles d*ici. Je pars pour l'avertir; il viendra sans doute vous chercher après - demain matin ; tenez - vous prête à le recevoir. A dieu, miss Arabelle Cawsson, vous ne tarderez pas à me voir.
A peine la Bohémienne étoit sortie, que Dolly et sa mère entrent. Ah ! ah ! rniss, lui dirent - elles , nous avions toujours soupçonné la vérité. Vous avez l'air délicat, la voix flutée, et
cet habit de livrée vous alloit sîmal; on voyoit bien qu'il n*étoit pas fait à votre taille. Enfin tout ira bien pour vous ; Mnster Cawsson votre père doit arriver après-demain. Tranrfuillisez-vous. Vous ne mangez rien depuis trois jours : cette conduite n'est pas raisonnabir».
La harangue embarrassa Hichard; iî étoit peu fnit au niensoncre , rouojissoit aisément, et en gardant le silence.il joua très-naturellement son rôle. La différence du sexe avoit rendu jusqu'alors DoUy et sa mère très-réservées aveclui ; dégagées de toute crainte , elles lui firent des caresses un peu vives , et rendirent son personnage plus diflficile à soutenir. Cependant la soirée et la journée du lendemain se passèrent sans qu'il se fût démenti.
Le jour désigné pour le dé))art do îa fausse miss Arabeliepointoitàpeine, deux hommes paroissent à la porte de la ferme ; ils étoient achevai, et en conduisoient un ea iesse proprement
harnaché. Onétoitlevé, et miss Ara-i belle préparée à toute aventure.
Les cavaliers descendent, un d*eux s'adresse au frère de Dolly, et demande si miss ArabelIeCawssou n'est pas dans cette maison. A cette question , la fausse miss elle-même se présente; le plus apparent des deux cavaliers , le visage presque couvert d'un colet de redingotte, vient à elle avec précipitation , l'embrasse avec tendresse. L'autre cavalier lui amène sa monture, l'aide à monter. Le père de miss paroiisoit occupé à parler aux gens de la ferme, et à les remercier.
Toutes ces opérations furent vives, et la compagnie un moment après étoit en route.
Richard travesti , marclioit sur les traces des deux condu-. teuis inconims de lui :sans doute ils étoient envoyés par la Boliémienne. Mais de (pielle natureétoitcet être secourable dont il recevoit des secoiirs ? Les études avoieut décrédité dans son esprit la
chiromancie , la magie et tous les prétendus arts de cette espèce. Il ne pouvoit concevoir un devin on un sorcier, qui ne fût pas un fripon. Par quelle médiation d'ailleurs les prodiges qui le surprenoient pouvoient-ils s'opérer ?
Sa religion lui permettoit- elle d'accepter des secours dont la source ctoit inconnue, et pouvoit être suspecte ?
Mais on lui parloit de le conduire dans le sentier de l'honneur et de la vertu: un être corrompu par essence , et mal intentionné, pouvoit-il tenir ce langage , et prendre de semhlables engagemens ? Flottant entre tant d'idées qui se contrarioient entr'elles, plein de la leclure des ouvrages de Platon et d'Apulée , il se rappelle le démon de Socrate ; un instant après il va plus loin encore en fait de crédulité, il rêve de génies et de fées. Rien nelui paroît vrai : il trouve de l'apparence à tout, mais il se promet bien d'examiner scrupuleusement les conseils qu'il pourra recevoir, ouïes ac-
I M P n o M p T ir. J4,
tions dans lesquelles on l'engagera , pour eu démêler lespriru ipes.
Après tro 3 heures d'une marche assez vive , la cavalcade arrive à Honyton, à la porte d'une auK^rge. Un des cavaliers prend les devnnts, et entre dans la maison ; l'autre reste pour donner la ma n à la fausse miss, à la descente de che\al. On la fait entrer dans une salle basse. Elle y étoit seule. Un jeune homme assis sur la porte en dehors paroissoit être dans le plus violent désespoir, et jetoit les hauts cris. Hichard s'assied en silence , trop plein de sa propre aventure pour pouvoir s'occuper de celle d'autrui. Un instant après , une servante d'auberge vient lui dire de la suivre. Monsieur votre père, lui dit-f'lle, vous attend dans la chambre qu'il a choisie pour st reposer , et je vais vous y conduire ; Richard la suit. La servante lui montre la porte, et se retire : il entre, et trouve un homme a'une taille mince , mais assez haute et propnrtiouaée ,