‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 3)Chapitre 15 sur 23 · Tome //. Q · texte numérisé non relu

Tome //. Q

d'une figure noble, très- revenante , d*un maintien aisé, décent; cavalier de trente à trente -cinq ans, à-peuprès. Cet homme l'aborde d'un air familier et libre à la fois, l'embrasse.

Eh bien , lui dit - il , ma chère miss, êtes-vous fatiguée ?.

Richard très-embarrassé des politesses de l'inconnu , les reçoit froiuement , l'examine de la tête aux pieds , et ne se rappelle point de l'avoir vu nulle part. Celui-ci rit de sou embarras. Vous ne remettez point ma physionomie, ma chère miss ; cependant je n'en ai pas pris une absolument iTiéconnoissable. lly adeux jours, vous étiez garçon , vous vous appeliez Richard , et j'élois votre mère ; ce matin vous étiez fille de Toni Cawsson , et j'étois votre père mais je ne suis plus un lourd gentilhomme campfigriaid, je suis le capitaine Sentri , officier, attendant la réforme, et vous êtes ma fille. Allons, poursuivit-il avec gaité : vive miss Bekit Sentri , et faites-moi

connoître qu'elle est digne par ses sentimens d'appartenir à un homme dont l'Etat est content, et qu'on en rérompensera Mentôt, en le mettant sur le rôle des mortes-paies.

Hélas! répondit Ricliard, vous êtes ce qu'il vous plait d'être , dites-moi ce que je dois être mol-même. Je reste fille ; cela vous plaît ; mais ce ne sera , je m'en flatte , qu'en apparence.

Le soi-disant capitaine sourit de la frayeur de sa fille prétendue. Le rôle d'ime jeune et jolie personne , lui répondit-il , n'est pas à dédaigner ; mais je ne prétends point gêner votre goût à cet égard. Le bien de vos affaires exige ce déguisement pour un tems; songez à ne pas vous écarter de votre rôle , et s'il vous confond avec des personnes du sève dont vous avez l'apparence , piéservez-vous surtout des écarts du vôtre; si vous veniez à vous oublier, je suis vindicatif, et ne lépondrois de riea.

Cette menace faite d'un ton sérîeuT, fit faire quelques réflexions à Richard , et lui fit paroître son ajustement plus incommode. Sans doute , dit-il au capitaine , vous me délivrerez bientôt de cette sujétion.

Au contraire , répliqua celui-ci , vous aurez tout le tems d'en prendre l'habitude : je ne sais pas même si vous resterez anglaise ; cela ne convient point à vos intérêts ni à mes vues.... Vous serez galloise.

Galloise î moi , cela ne se peut. .Te ne sauroisétre Gallois ni Galloise; je n'ai jamais été au pays de Galles....

Je n'entends pas un mot du jargon....

Tout dans ce monde n'existe qu'en apparence, répliqua le capitaine. Moi , qui vous parle, je ne suis pas moi, mais un autre, et vous me connoîtrez un jour. Vous ne serez ni miss Bekit Sentri, ni Galloise; vous paroitrez l'être : au reste , il ne faut pas employer le merveilleux à tout. Nous allons prendre le chemin du pays de

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Galles : vous y serez en bonne maison, et quand vous serez instruite comme vous devez l'être , je vous produirai sur la scèn« où je veux vous faire réussir.

Ricliard, la tête pleine de tant de discours énigmatiques, resloit dans le silence : sa physionomie caractérisoit son étonnement et son embarras. Le pauvre enfant, disoit le capitaine, il est absorbé : il faut que je lui parle de miss Dorothée.

Miss Dorothée ! reprit vivement Richard, avez-vous quelque chose à, m'en apprendre ?... Vous lui tenez bien au cœur, reprit le capitaine. ..

Elle est donc bien malheureuse , reprit Richard ... Elle a, répond le capitaine, reçu quelque légère consolation. Elle avoit bien des reproches à essuyer; niistriss Brovvn sa tante, femme pleine de bonléct d'indulgence, Pen a défendue Qu'elle sorte de la maison , cette fille sans sentiment , disoit sir Georges. Je la recevrai dans la mienne , disoit

la bonne tante... Je la déshérite, ajoutoit le baronnet... Elle aura tout mon bien, répondoit la dame... C'est une ordure, c'est une horreur, disoit milady Nettlino;, je ne puis la voir. Et moi, répondoit la tante, je ne pourrai la voir assez. Je la chasse de chez moi , crioit le baronnet. Et moi , disoit mistriss Brown, je l'emmènerois surle-champ à ma terre , si on pouvoit la transporter sans risques.

Elle est donc malade? s'écria Richard d'un air alarmé.

Tout est calmé, dit le capitaine, elle va mieux. Elle suivra sa tante.

^Dûéjà elle n'est plus obsédée par son père et par sa mère, ils sont partis tous deux pour une de leurs terres dans le comté de Derbent ; et je me trompe fort , ou les plus grandes inquiétudes de miss Dorothée roulent auiourd'hui sur l'incertitude du sort de son pauvre Richard.

Celte chère miss, dit Richard; elle m'aimeroit ! elle s'inquiète pour moi;

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ail! ^Tonsleur, vous voulez me flatter... Mais dites-moi... Je ne puis vous en dire davantage, ma chère Bekit. dit le capitaine, en s'éloignant un peu d'un air distrait, et paroissant arrêter ses regards sur quelque chose qui se passoit dans la cour de l'auberge. Le compagnon de vovage du capitaine et de B-icliard v parloit à ce jeune homme éploré que le dernier avoit vu à la porte du salon, lors de son entrée à Paiiberge. Cet homme, domestique en appirence du capitaine, abandonnant la ( ouversation dont il étoit occupé , monte dans la chambre, et vient avertir la jeune miss et son père qu'on va leur servir à diner.

ïom , lui dit le capitaine, quelle raison a ce jeune homme de se désoler.

C'est, répondit Tom , le fils d'un fermier du voisinage Pendantî'absence de son père, il a pris un cheval de la ferme pour aller voir une course à Culiiton. En revenant, un voleur It*

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rencontre dans un sentier creux et détourné , à un mille d*ici, le force à cliaiicïer de surtout avec lui, et lui enlève le clieval. Le jeune homme n'ose retourner chez son père.

Tom, dit le capitaine, le voleur ne savoit pas le mérite du surtout dont il s'est défait. Dites au jeune homme de fouiller au fond de la poche droite , il y trouvera une hourseetdesguinées , dont la vue consolera son père de la perte d'un assez mauvais cheval.

Tom descendit avec précipitation, et bientôt après le capitaine et Richard, par la fenêtre, furent témoins de la joie excessive du paysan , à la vue du trésor qu'on venoit de lui découvrir.

C'étoit en apparence une vingtaine de gniiiées. Pendant qu'on examinoitcette scène, le dîner fut servi. On mangea, et on se remit en route.

A rendre compte de la situation de l'esprit de Richard, de ses idées, de ses réflexions , de ses imaginations , de fes surprises, ou toaiberoit dans la

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ïrjonotonie, La petite troupe , après avoir marché lentement, arriva le soir à Bridgewater. Richard à peine remis de la fatic^ue occasionnée par un violent accès de fièvre, et quatre jours do diète, témoigna de l'inclination pour le repos ; il fut décidé que la marche seroit suspendue le lendemain. Dès le même soir , Tom , ce domestique apparent du capitaine, fut envoyé, oa lie sait où , sous prétexte d'une commission dont le maitre se réserva la connoissance.

Des Français, prisonniers de guerre, remplissoient l'auberge où le capitaine et sa fille prétenchieétoient descendus.

Il y avoit parmi eux un enseigne de vaisseau , deux gardes-marine , un chirurgien et deux pilotes. Ces étrangers, trompés par le déguisement de Richard, et frappés des agrémens de sa figure, en le voyant , s'écrièrent assez haut pour être entendus de lui ; voilà une très-jolie miss. Le capitaine et miss Bekit parurent ne point faire at-

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tention à un compliment indirect fait en langue étrangère, et peut-être assaisonné d'une exclamation tant soit peu marine. Ricliard se coucha, et dormit la grasse matinée. Le capitaine sortit de très-bonne heure.

Vers les onze heures, Richard venant de se lever, aidé par une fille de l'auberge, cherchoit à donner de la bonne grâce à son ajustement, lorsqu'on entendit beaucoup de bruit dans la maison. Les officiers français v entroient en jurant. La populace les suivoit , et leur jeloit des pierres. Ils ferment la porte sur eu\. Bientôt après im connétable, armé de sou bâton, l'assiège , frappe à grands coups . et ordonne d'ouvrir de la part de la justice. L'hôte vouioit obéir ; les IFrancaisTenempêchoient. En dedans, en dehors de la maison, c'étoit un vacarme épouvantable.

Richard, curieux de son naturel , sortit de sa chambre, et demanda en français aux prisonniers, le sujet deU

aispute. Ceux-ci, charmés de trouver

une demoiselle anglaise instruite assez

pour les entendre, répondirent- Les

gens du peuple nous ont insultes et

Jrappcs mal ù propos , nous Us as'ons

repousses. Il est étonnant qu'on se soit

porte contre nous à de tels excès; nous

sommes sous l<isauue-^arde du gouver^

nement: on .eut sans doute pousser

plus loin l insulte; mais avant de le

souffrir, nous nous ensevelirons sous

les ruines de la maison. Er, disant cela

ilssarmoientdeleursépées,etdéiiI l)ero.ent s'ils feroient, ou ^on, une sortie sur la canaille.

Richard ignoroit le fond de l'aven ture, nVntendoit rien au droit des

gens, et ne sut à cjui donner raison. Il voyo.t beaucoup de colère et de ré

solution en dedans la maison; il ^p/

toitlat-.eàlafencHre,etdf;tinguo; un homme de bonne m.ne, s.mpiempnt vptu, auimé de fureur, et ev.;

t-t celle delà popuUce.yC::;::

^e :gearice, cnoit cet homme;y W^a

i'^^'^^.^-P^^^.urunaraute^auparU^men:,

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au roi. Qu'on en/once la porte, qu'on démolisse , s'il le faut , la maison.

Le désordre étoit extrême, et le danger assez grand pour les deux partis. Tout-à-coup le capitaine Sentri paroît dans la rue, il aborde d'un air honnête Phomme qui haranguoit la foule, et le connétable.

M. Orcbard, leur dit-il , et vous M.

Tofficier de paix, les personnes que vous prétendez arrêter ici par violence , sont des prisonniers de guerre dignes de vos égards. S*ils vous ont offensés, s'ils ont troublé le bon ordre , s'ils doivent des réparations, des dédomma— gemens, je lesconnois, et me rends caution pour eux de dix mille livres sterlings. S'ils doivent aller chez le juge de paix , ils y viendront avec moi sans contrainte. Faites écarter la foule. Dès que serai entré dans la maison, la porte s'en ouvrira pour vous , et lorsque vous vous serez instruit de l'affaire, vous vous saurez gré d'avoir observé les ménagemensque jevous conseille.

La

IMPROMPTU. 253 Le connétable se tourne vers M.

Orrhard. Monsieur, lui dit-il, il y a dans dix mille livres sterlings de cruoi payer bien des têtes cassées , et remplir toute lY*tendue des domma^res-,n.

térets prononcés par un ju^emejjt. Ce monsieur, en montrant le capitaine Sentn, parle en honnête homme qui sait les lois du royaume, et,co-nmo officier de )ustice , j'opine qr.; vous devez vous tianquilliser et le laisser faire,

M. Orchard fut obligé de déférer à l'avis du connétable : celui-ci fjit un signe de son bâton et un cri. La populace enrend le s ^nal, s'écarte, et le capitnine se présente à la porte, qui lui est ouverte sur-Je-charap. Il abord© les officiprs Français d'un air aisé, et leur adressant la parole dans leur langue, avec une facilité surprenante j messieurs, leur dit-.l, un homme d'iionneur, un des plus riches fermiers des environs se croit offensé par vous; jeconnois votre innocence, et puis U

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