Tome IJ, V
faire connoître; mais il faut l'en convaincre lui-même, et mettre l'officier de justice en état de faire son rapport. Tous deux sont disposés à entendre raison , et vous leur devez , par égard pour votre repos , les éclaircissemens qu'ils désirent.
Les officiers Français se rendent à des propositions aussi raisonnables. La porte s'ouvre. M.Orchard et le conliétable sont admis. On les fait asseoir , et le capitaine Sentri entre en matière. De quoi vous plaignez-vous , M.
Orchard ? Ces messieurs n'entendant point notre langue, je me charge de répondre pour eux.
Ces Français , reprit le bon fermier, rencontrent une de mes filles au sortir de l'église, comme elle traversoit le pré pour se rendre à la maison , ils sont trois : ils l'insultent. Quelques jeunes gens du village surviennent, et Veulentprendrela défense de ma fille, on les a assommés. Pendant ce tems, on a vu un camarade des agresseurs
IMPROMPTU. 255 enlever mon enfant. Je sors de l'office, j'apprends ces outrages. . .
Calmez-voiis, M. Orchard, dit le capitaine, votre fille n'a point été insultée; elle n'est point enlevée. Ces trois messieurs ayant chacun un bouquet, se sont trouvés sur son passage, lui ont fait la politesse de le lui offrir: elle s'en défendoit; ils n'entendoient pas son langage : elle ne comprenoit rien au leur. Pendant une conversation aussi mal suivie , cinq jeunes gens de la paroisse se sont avancés , ont attaqué ces messieurs , en ont été bien reçus : votre fille effrayée étoit prête à se trouver mal, un honnête Anglais est venu lui offrir le bras, et l'a reconduite chez vous ; elle y est. L'origine delà dispute, les trois bouquets, sont encore sur le champ de bataille.
Vous m'assurez de cela , monsieur dit le fermier au capitaine? Oui, monsieur, répondit celui-ci, et je m'offre pour caution de la vérité de mon rapport. En ce cas, reprit le fer-
mier, ceux qui ont été maltraités peuvent aller chercher des dédommagemens où ils voudront, et faites agréer, je vous prie , à ces étranorers , les excuses que je leur fais de m'être prêté aux emportemens de quelques étourdis de ma nation. Vous voudrez bien ensuite m'accompagner chez le juge de paix avec le connétable, pour arrêter les suites de cette affaire.
Pendant la négociation, les officiers avoient les yeux attachés sur le capitaine et le fermier; ilsneconcevoient rien à la conversation ; mais ils voyoient la physionomie de M. Orchard se calmer comme par degrés , tandis qu'il régnoit un air de mécontentement sur celle du connétable. Le capitaine s'approche des Français :
tranquillisez-vous, messieurs, leur ditil, le tulmulte est appaisé. M. Orchard reconnoît son tort, et vous prie d'oublier la part qu'il a prise à l'insulte dont vous avez droit de vous plaindre. Les Trançais firent une inclination à M.
Orchard, il la leur rendit, et les trois Anglais sortirent.
Richard, seul témoin de Paventure, ( l'intelligence des deux langues l'avoit mis à portée de n'en pas perdre un mot) resta avec les étrangers. Le plus âgé des trois s'approcha de lui : aimahle miss, lui dit-il, nous ne comprenons que la moitié de ce qui se passe; mais, selon toute apparence, nous avons les plus grandes obligations à M. votre père. Convenez-en : il parle un français trop pur, il montre trop d'inclination à nous servir, pour ne pas ^tre Français lui-même.
Jl yient de/aire le devoir d'un véritable Anglais , répliqua Richard : // l'est sans doute. Celte réponse coûta quelque chose à sa franchise Plus il "vojoit le capitaine, et moins il parvenoit à le définir. Une heure s'étoit à peine écoulée , lorsque celui-ci rentra dans l'aubersje. Miss, dit-il à la fausse Bekit, preiicz votre chapeau et
vos gants : l'honnête M.Orchardnous engage à dîner, et nous y alloi^o.
L'air sérieux du capitaine, et la tournure de la proposition déconcertèrent presque Richard. Assurément , monsieur, répondit-il , fait comme je le suis , vous ne devriez pas chercher à me montrer : quel personnage voulezvous que je joue parmi des inconnus ?
Celui, répondit le capitaine, d'uns jeune personne sans usage du monde et sans maintien , que tout embarrasse ; celui de ma fille , enfin. Vous avez bien des dispositions à le remplir; mais vous avez besoin de vous y perfectionner. Je ne suis pas mécontent de la façon dont vous vous êtes conduite hier dans le chemin , et ce matin dans cette auberge; mais il faut vous essayer sur un théâtre plus étendu , où l'on vous voie plus long-tems, et de plus près.
Richard , déterminé jusqu'à un certain point à se laisser onduire , obéit , sans faire d'autres représentations au
capitaine, et tous deux se rendirent au lieu de l'invitation.
Sous le plus grand air de simplicité, la maison de M. Ordiard respiroiC l'aisance et même l'abondance; la candeur, la bienveillance étoient peintes sur la pliysionomie des personnes dont sa famille etoit composée. Mistriss Orchard, et trois filles éblouissantes de fraîcheur, de Jeunesse et d'agrémens, viennent au-devant de Richard, et le préviennent par les embrassemens les plus affectueux; deux grands garçons nerveux, et bien bâtis, lui tirent leur révérence, d'un peu moin»
bonne grâce , mais cependant avec une modeste assurance. On se met à table ; on peut se figurer un repas fait à la campagne, chez un riche fermier:
plus de propreté c[ue de recherche et d'élégance ; plus d'abondance que de goût ; du bon cœur sans démonstration, des attentions sans ménagemens , de la franchise sans ouverture, de K^ ix)nne humeur sans gaîté, des mets.
eucrulens sans être assaisonnés , de la bierre du tems du roi Jean . et de six sortes de poudings. On vouloit deviner les goûts du capitaine et de Richard, et on les servoit sans relâche. La fausse miss étoit l'objet des agaceries des jeunes demoiselles , qni la regardoient comme leur compagne , et des œillades amoureuses des jeunes gens , qui la trouvoient Tort à leur gré. Le repas fini, M. Orchard et ses fils demeurèrent à table avec lecapitiine; Mistriss Orchard et ses filles conduisent Richard dans une autre chambre où on avoit dressé un cabaret chargé de liqueurs.
Quand les femmes se crurent seules entr'elles , les filles de mistriss Orchard jusque-là retenues dans les avances qu'elles avoient faites à Richard, se livrèrent un peu davantage , et lui firent les caresses les plus vives, les plus capables de le flatter. La situation de la fausse miss étoit trèsembarrassante : l'ingratitude n'étoit
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point dans son caractère ; et la bienséance vouloit qu'il rendît honnêteté pour honnêteté. S'il se livroit un peu, il craignoit bientôt de se livrer trop. Les objets étoient agaçans : il se voj^oiC au moment de repousser ou de fuir.
Heureusement MM. Orchard et le capitaine entrèrent. L'aîné apportoituii violon, et le cadet un tambourin; on proposa de danser , et le capitaine Sentri ouvrit le bal avec madame Orchard, et dansa Torn-pipe, avecles grâces d'un homme de cour, le feu , la légèreté , la force d'un jeune homme.
Mlles. Orchard firent admirer à leur tour leurs grâces naïves. Tout alloit tien , lorsque l'aîné delà maison vint prier Richard à danser; celui-ci s'en excusoit sur son ignorance. Allons , Bekit, disoit le capitaine, vous n'avez jamais dansé ; mais la compagnie est remplie d'indulgence. Il faut , ma fille, savoir s'amuser, et contribuer à l'amusement des autres. On a d'abord mauvaise grâce 5 on ne sait ce qu'on
fait : ensuite on se perfectionne par Texercice. Faites deux lours de chambre ; écoutez la mesure, et figurez.
Richard ne put se dispenser d'obéir. Il s'en acquitta mal. Partout ailleurs on auroit ri. Où il étoit , on lui sut bon gré de sa complaisance : elle lui valut les embrassemens des dames , et par-dessr.s tout, ceux du capitaine, qui le serroit dans ses bras avec une tendresss extraordinaire. L*heure du thé survint : on en prit , et on se sépara , en se promettant de ne jamais s'oublier.
Richard revenoif à l'auberge avec le capitaine. Je ne puis , lui disoit celuici, ma chère Bekit, trop applaudir à votre complaisance pour mes volontés:
elle achève devons gagner mon cœur.
Je vous aurois fait chanter tantôt ; mais vous vous en acquittez trop bien , et si je vous eusse fait développer devant nos hôtes , un talent aussi correct, dont ils ne sont pas à portée de faire l'école, la politesse n'auroit pas été obligeante pour eux. J'ai mieux aimé vous faire danser 5 votre mala-
dresse même a prouvé Tenvie que vous aviez de leur être agréable.
Richard s'entendant toujours traiter de Bekitou de miss .dit avec douceur.
Vous m'avez, monsieur, habillé en fille : oubhez-vous que je ne le suis pas; ces jeunes personnes tantôt....
Je vous entends , dit le capitaine , elles vous auront mis dans l'embarras; mais il faut des épreuves de cette nature pour vous préparer à de plus grandes. Quittez ce petit ton boudeur et mécontent , surtout ni de monsieur, ni de madame avec moi. Je suis votre père ou votre mère, selon l'occasion , et vous proteste , soit cjue je vous sois l'un ou l'antre, que le ciel nepouvoit; vous en donner un plus tendre. Le capitaine craignant d'avoir mortifié Richard par cette petite réprimande , l'embrassa avec une tendresse si marquée, que celui-ci en fut ému. et y répondit. Ils entroient à l'auberge.
Un homme en uniforme aborde Je capitaine. Eh bon jour, lui dit-il , mou
brave cominandant. Ali ! ah ! c'est vous , sergent ? Oui, mon commandant, c'est votre serviteur Harry Baggot.... Je vouscroyoisàBath, Baggot, on vous avoit donné un congé pour aller prendre les eaux. J'y allois, mon commandant. J*ai U'ouvé un de mes anciens camarades , tenant taverne : il m'a proposé d'essayer de son cidre et de sa bierre; je sens que je me rétablis : si cela continue , je laisserai couler l'eau à la mer.
Mais, Baggot, dit le capitaine, on vous a envoyé votre congé absolu à Bath. Vous êtes libre désormais Votre décompte est fait, votre argent consigné à l'amirauté : vous pouvez le recevoir sur votre quittance. La somme est honnête, Baggot , et vous mettra en état de vous établir avec agrément dans quelque endroit de l'Angleterre que vous vouliez choisir.
Que le ciel vous en récompense mille fois ! s'écriaBaggot dans l'enthousiasme où le mettoieut tant de bounes
nouvelles. J'apprends (fue cette ienne demoiselle est votre fille; puissiezvous tous deux être comblés de bénédictions! Ah, miss, pardonnez- moi la hardiesse , vous avez pour père le plus brave, le plus digue ofl5cier qui soit daus les troupes.
Je suis, mon cher Baggot, dit le capitaine, bien sensible à ces témoignages de votre amitié et de votre bon cœur; puis se tournant du côté de Richard : ma fille, lui dit-il, je n'ai pas d'argent sur moi, donnez au sergent de quoi boire à notre santé.
■Richard regarda le capitaine d'un air étonné ; mais , mon père , comment donnerai-je de l'argent ? je n'en ai pas. Vous devez en avoir, ma fille , reprend le capitaine : souvenez-vous de l'histoire de ce jeune homme que nous rencontrâmes hier, et cherchez dans vos poches.
Richard cherche, et parmi de petites nippes propres à l'usage d'une femme dont il ne se crojoit pas pos-
sesseiir, il trouve une bourse remplie d'or, assez bien noiiiTie, en tire une gainée, et la donne au sergent. Celui-ci remercie et prend congé. Richard , la bourse à la main , se tourne du côté du capitaine; que ferai-je, monsieur, de
cet argent-ci ? Du bien , ma fille ;
je vous conseille de n'en pas perdre une seule occasion : elles sont toutes précieuses.
Vous me choisissez donc pour votre aumônier, dit Richard : je me tiens honoré de l'emploi, et m'eii acquitterai.
Le lendemain, le capitaine et son élève partirent de grand matin. Le jour se passa sans événement. Le soir ils s'arrêtèrent dans un petit village.
Un bouchon en assez mauvais ordre étoit le seul gîte où l'on pût y passer la nuit. Une cliambre unique, un lit qu'il faut partager, en sont toutes les ressources. Après un léger repas, Richard, jeune, et peu fait à la fatigue, s'endormit sur-le-champ, et resta sur
vne oreille Jusqu'à neuf heures du matin. Le soleil dardant alors sur son lit, il se réveille ; il ouvre les yeux, et ne voyant pas le capitaine Sentri à côté de lui, il écarte un peu le rideau , et le cherche dans la chambre. Le capitaine n'y étoit pas.
Une femme , assise contre une tahie, le dos presque tourné au lit, dans un déshabillé leste, et couverte d'un peignoir, faisoit sa toilette.
Richard, surprisde cette apparition, s'avance doucement sur le pied du lit , pour regarder le nouvel hôte admis à partager leur petit appartement.
C'étoit une femme entre deux âges , d'un air extrêmement noble, le teint uni et assez frais, sans beaucoup d'éclat, ayant de beaux cheveux, parfaitement noirs, qu'elle paroissoit trèsattentive à arranger; elle jeta, par hasard , les yeux sur le pied du lit , et vit la tête de Richard sortant entre les rideaux.
Elle se lève, vient précipifamment au lit ; eh bien , dit-elle d'un air caressant et gai, d'une voix douce, comment ma petite miss a-t-elle passé la nuit?
Richard ouvrant ses yeux de toute Jeur largeur, envisage la femme qui lui parle, l'examine pendant quelque tems, compare ce qu'il a vu à ce qu'il voit. Il croit reconnoitre quelques traits de la Bohémienne et du capitaine, mais très-embellis. La taille semble plus haute , le maintien est tout autre: ce n'est plus la même action, le même jeu de physionomie.
Oh ciel ! dit-il, madame, c'est vous.
Encore, madame ! reprend la femme en peignoir. Vous êtes une petite entêtée. Je suis votre mère aujourd'hui, et qu'il ne vous arrive pas de l'oubh'er.
Xevez-vous, venez m'aider : il faut acquérir de l'adresse pour pouvoir par la suite être utile à soi-même.
Richard se lève , prend ses jupons, et vieut montrer, en servant sa mère,
plus de bonne volonté que d'expérieni e. La dame, quoi((ue déc emment, lui laissa voir assez de choses pour le conva ncre qu'elle étolt parfaite dans le sexe qu'il lui avoit plu d'adopter pour ( e jour-là. Dès que la toilette fut faite , la dame ordonne à Richard d'aller faire seller les chevaux : il obéit. Les hôtes du bouchon vo^yant la métamorpho-ie opérée chez eux, en furent un peu surpris. Ils n'etoient pas en droit d'en demander compte : ils étoient bien payés. Ils virent partir les dames sans rien dire, et leur souhaitèrent ua bon voynge.
Richard n^avoit pas le loisir de s'ennuyer en rrute. N'eût-il pas eu le cœur rempli d'une grande passion , les actions et les métamorphoses de son guide , leur lien , si difficile à comprendre , avec le bien qu'on lui permetfoit d'espérer, eussent fourni une matière suffisante à ses rêveries.
Il falloit qu'on le conduisît pir des chemins bien détournés 5 l'endroit ou
on le "Tt arrêter ce jour-lA pour dîner étoit encore, pour l'apparence et les commodités, au-dessous du gîte malaisé où ils avoient passé la nuit.
Richard descendu de cheval étoit assis seul dans une chambre assez grande, mais où tout étoit en désordre. La (lame s'étoit écartée , sous quehpe prétexte.
Trois hommes d'assez mauvaidtj mine, du fond d'un cabinet où ils sont cittablés, voient la fausse Bekit, se lèvent, viennent à elle; l'un lui dit qu'elle est jolie : l'autre la prend par le menton : le troisième veut lui faire une caresse un peu vive. Richard se défend, crie, et donne un soufflet à l'insolent : tous trois, peu rebutés par ses rigueurs, s'acharnoient sur lui, cjuand la dame arrive.
Ces trois hommes avoient l'épée au côté, la dame tire du fourreau la première des trois qui lui tombe sous la main, et frappe à grands coups sur ceux qu'elle appelle les ravisseurs d?
M fille. Un des trois bandits seretoiirne pour lui faire tête; elle croise le fer qu'ion lui oppose , et d'un coup de fouet désarme son adversaire.
Ce trait de vigueur a suspendu les attaques tournées contre Richard. La dctme , l'épée haute , a l'air de Médée en fureur : ses yeux étincèlent ; elle prcMionce d'un son de voiv rauque et élevé, des paroles dont le sens est in-connu : le son même en est e(rra3'ant. Xes trois hommes , la terreur peinte dans les yeux, la regardent, l'écoutent, sortent avec précipitation, regagnent leurs chevaux attachés près de là à une palissade , prennent le galop, et disparoissent.
La dame sort un moment, va dire qnelques paroles à l'hôte du bouchon, et rentre d'un air aussi tranquille que s*il ne se fut rien passé d'extraordi- Daire; Richard ne demandoit compte de rien ; l'usage de son guide n'étoit pas d*en rendre : on dina, et on partit fcientôt après, sans entrer eu éclaircissement.
On ne doit point imaginer cependant que nos deux voyageurs gardassent toujours le silence en marchant.
Au contraire, la conversation étoit ordinairement suivie, nourrie et animée, dès que le terrein leur permettoit de s'approcher assez l'un de Pautre.
Les différentes productions de la rature étoient presque toutes inconnues à Richard : on lui détailloit avec complaisance les façons de lescultiver, de les multiplier , et leurs différens usages. On lui faisoit connoître avec soin les lieux qui se trouvoient sur le chemin, et, si l'histoire les avoit rendus fameux, on rapportoit brièvement les actions auxquelles ils étoient redevables de leur célébrité ; Richard en écoutant, pensoitlire un des meilleurs livres qu'il eût lu de sa vie.
Ils marchoient depuis deux jours dans des terreins difficiles, lorsque la dame s'adressait à son compagnon de vojage : voici, lui dit-elle, ma
ch^re Bekit, la frontière du pays de Galles, et nous touclions de près au terme de notre voyage. Ce soir je vous conduirai chez une dame de la connoissanre de votre bon ami, le capitaine Sentri ; vous savez que vous êtes sa fille : apprenez que je suis sa sœur. La bonne Galloise chez laquelle vous allez trouver un asile , a deux filles très-aimables : elles seront vos compagnes. Dans le commencement, elles ne comprendront rien à vos discours , les leurs ne seront pas plus intelligibles pour vous ; c'est un avantage dont vous connoîtrez Tutilité : il vous débarrassera de beaucoup de questions épineuses , si vous n'aviez pas le tems de réfléchir et d'arranger vos réponses. Quand les dames pourront vous entendre, elles vous demanderont bien des choses relatives à leur ami le capitaine , à vous , à moi. Voici ce que vous pourrez leur répondre. Vous aviez perdu votre mère de très-bonne heure : emporté par soa
goût pour les voyages, ou par les devoirs du service auquel il s'étoit attaché, votre père avoit confié votre éducation à un honnête fermier de Bridgewater, appelé William Orchard , et vous ne Pavez vu que fort peu. Vous ne me connoissiez pas davantage, moi qui suis sa sœur. Vos réponses doivent être courtes : évitez toute espèce de confidence ; votre bonheur dépend de votre discrétion. Le capitaine Sentri a eu l'attention de prévenir la dame de notre arrivée, ainsi nous devons nous attendre à être bien reçues. Demain je vous quitte 5 cette séparation sera douloureuse pour moi, ma chère Bekit ; mais je veilleraii sans cesse autour de vous ; cependant mes attentions vous seront inutiles ^ si vous ne veillez à votre tour sur vous-même. Vous pourrez vous ennuyer dans la retraite où je vous ensevelis. Tant mieux, ma chère fille, il faut apprendre de bonne heure à souIFrir cette espèce d'aûectiou de
rame. On y est sujet dans les plus brillantes situations de la rie , et si on ne sait pas la supporter, on est toujours malheureux, et difficilement sage.
Vous aurez ici une occupation'' né^ cessa.re : c'est d'apprendre la langue an pays, pour parvenir à vous y faire entendre. Vous vous saurez gré, par la suite, d'avoir fait cette étude et comme votre tems ne se trouveroit pas suffisamment rempli , vous pourrez vous délasser en faisant de la dentelle. Tes filles de Mistriss Bullcock entendent parfaitement ce petit tra^ vail : elles vous enseigneront avec plaisir Vous acquerrez en même tems cie 1 adresse , et prendrez une contenance habituelle, convenable à une personne du sexe.
Mais , madame , interrompit Ri^ chard, d'un air un peu mécontent , I^'cii""^ P^r^^z toujours de mon sexj de fille : le garderai-je encore lon^^* tems ? °
Ecoutez, ma fille, reprit la dame
d'un ton fâché , il viendra peut-être un tems où vous serez au désespoir de ne l'être plus; mais, madame, dit Richard.. • . Mais, Bekit, reprit celle-ci, je ne suis point madame; avez-vous oublié que je suis votre tante , et croyez-vous , par vos indocilités , vos impatiences , vos aigreurs , me paroître plus digne de conserver le sexe dont ie ne vous ai fait perdre encore '<\\\^ l*apparence. Vous êtes à moi : vous êtes ce qu'il me plaitque vous soyez, agissez pour m'obéir, et parlez pour me plaire.
Richard jeta les yeux sur la tante, et vit la sévérité dans ses regards.
Porté à la respecter , à lui déférer par inclinntion, par habitude, par instinct, il crut l'avoir mécontentée , et fut alarmé. La dame, craignant d'avoir poussé la réprimande un peu trop loin, lui iette les bras au cou , l'embrasse de tout son cœur; il lui rend ses caresses , et l'intelligence est rétablie.
On arrive chez mistriss BuUcock ;
c^étoit
c'étoit le nom de la dame G-alloise.
Les visages , les habits , la langue , les usages, tout étoit neuf pour Richard.
On accueillit la dame avec beaucoup de respect, et lui, comme la fille du meilleur ami de la maison. Il eut une chambre commode 5 la mère et les filles s'étudièrent à lui rendre leur compagnie agréable, et sa tante , en partant, lui laissa lieu de se flatter que sa nouvelle société nelui pounoit être à charge , faute d'attention de la part des personnes dont elle éloit composée. Dès le lendemain, Richard se trouva seul au milieu d'un peti.t peuple tout g'Jlois ; déjà lui-même en avoit l'apparence ; une des filles de mistriss Bullcock étoit de sa taille , on lui en avoit fait prendre les habits : il ne lui fut plus permis de les quitter.
Il est naturel de vouloir écouter les autres , et s'en faire entendre ; on ne doit point s'étonner si Richard s'appliquoit au gallois de tout son