Tome IL Q
ijS L E L O R D
cœur. Ses progrès , quoique rapides, n'étoient pas surprenans, Pesprit et la mémoire ayant été cultivés de bonne heure par l'étude. Au bout de quinze jours, il en savoit assez pour ne se laisser manquer de rien ; quinze jours après, il pouvoit nommer par leurs noms tous les objets qui entrent dans le cercle des idées communes ; bientôt il eût été en état de soutenir une conversation ordinaire. Cette application se joignant à l'apprentissage de la dentelle, remplissoit une partie de ses momens; les rêveries, et quelques promenades solitaires autour de la maison , occupoient passablement le jour.
Les nuits étoient plus longues. Il le3 passoit à rêver à Dorothée , à concilier les espérances qu'on lui donnoit de la voir, de la posséder un jour, avec les moyens singuliers employés par son guide. Pesant avec soin [es actions dont il avoit été témoin , si quelques-unes lui sembloient extravagantes , et confondoient sa raison 5 tout
IMPROMPTU. 279 étoit beau, sage, noble dans le petit nombre de celles dont il pouvoit être juge. Un désir ardent de le revoir étoit le résultat de ce combat de réflexions. MistrissBullcocketses filles animoient sans cesse ce sentiment , en lui parlant tous les jours du capitaine Sentri , et témoignant leur inc[uiétude de ne pas recevoir de ses nouvelles. Il pensa pouvoir tirer de ces dames quelques lumières , et leur demanda si leurs liaisons d'amitié avec le capitaine son père étoient anciennes. Il y a plus de dix ans , chère miss, répondit mistrfss Bullcock , qu'un de ses amis et des nôtres nous Tamena. Depuis , il nous a presque toujours regardés comme sa famille , le pays de Galles comme son pays 5 il nous a donné tous ses loisirs.
Mais , dit Richard , saviez-vous qu'il fût marié ?... Je l'appris , il y a cinq ans , par occasion , reprit mistriss Bullcock. Une dame du voisinage, de figure revenante, d'un bon
âge, bien accommodée de la fortune, veuve d'un juge de paix, prit beaucoup d'inclination pour lui ; il paroissoit avoir de l'estime pour elle. Je fus comme chargée de négocier cette affaire. Le parti étoit très-avantageux.
Je fus surprise de l'éloignement de votre père pour un semblable établissement : je le pressai, et ce fut alors, qu'en me demandant le secret, il m'avoua qu'il étoit engagé , et avoit un enfant : j'ignorai même, ma chère miss, si vous éliez fille ou garçon.
Vous connoissiez sa sœur , madame, reprit Richard. Non , répondit mistriss Bullcock. Jamais homme ne parla moins de lui , de ce qui lui appartient , que le capitaine. Ce n'est point par un effet de cette réserve de caractère naturelle à sa nation , nous autres Gallois ne sommes pas plus ouverts, pas plus francs que lui , mais il s'oublie avec les autres , et semble se perdre entièrement de vue.
Trouvez-vous , ajouta Richard, des
traits de ressemblance marquée entre ma tante et lui ?
Beaucoup, reprit ia. dame ; elle est moins brune, a la physionomie plus ouverte; mais si elle mettoit la perruque blonde de son frère un peu en avant sur le nez, ce seroit soa portrait.
Richard , pour ne pas s'exposer à des questions embarrassantes pour lui , cessa d'en faire; d'ailleurs, lui disoiton rien de propre à Péclairer? Voici la conclusion naturelle qu'il en tiroit. L'être singulier qui s'est chargé de me gouverner , a pris l'apparence d'ua homme connu et très-estimé , pour me donner entrée dans cette maison ; mais qu'y fais-je ? A quoi peut aboutir ce stratagème ?
Six semaines s'étoient passées de la sorte , quand le capitaine Sentri surprit agréablement Richard et ses connoissances , par son arrivée imprévue. Richard ne s'avança point pour le rece-
voir, ne sachant si c'étoit le vrai ou faux capitaine. Bientôt ses inquiétudes se dissipèrent : un regard de connoissance , un coup-d'œil caressant le mirent à son aise. Le capitaine, entouré de la famille, rendoit compte des raisons de son ^lence : desafFaires embarrassantes , heureusement terminées, en avoient été la ca:i8e. Il venoit de rendre des comptes trèa-ini— portans, et relatifs aux emplois dont il avoit été chargé. Errant jusqu'alorr clans les trois royaumes , il s'étoit déterminé à asseoir sa petite fortune dans le comté de Sussex, et venoit cliercher sa chère Bekit pour l'y conduire. Mistriss Bullcock lui reprocha avec amitié d'avoir choisi un séjour éloigné d'elle : il s*en excusa sur des raisons d'intérêt assez fortes , et disposa les dames à le voir partir le lendemain. La conversation étoit toute en Gallois, et le capitaine reiiiarquaavec plaisir l'air d'atteutioû etd'intelligeiico de Richard.
Le lendemain on se sépara avec des marques d'affection réciproques. Richard, dans la route , marchoit derrière le capitaine , examinoit sa grâce à manier un cheval, son air délibéré militaire.
A quoi rêvez-vous , ma fille ? lui demanda le capitaine , en langage gallois.
Avez-vous oublié l'anglais, capitaine ? répondit Richard.
IN'on , reprit le capitaine ; mais vous ferez bien de Toublier. D'ailleurs, je puis être le capitaine Sentri tout court pour ceux dont je suis connu ; mais vous et moi , ma fille , ne nous devons-nous pas des noms plus tendres ?
Je vous demande pardon , dit Richard; nous changeons si souvent ensemble de relation , qu'en vous parlant , j'oublie si je dois m'adresser à mon père ou à ma tante.
Je veux , dit le capitaine , vous
284 LE LORD IMPROMPTU, mettre à Tabri désormais de vos oublis et de vos distractions. Vous me verrez sous celte forme-ci jusqu'au moment où vous reprendrez un nouvel être.
Alorsjeparoîtraià vos yeux sous celle qui m'est naturelle: puissiez-vous par votre bonne conduite donner lieu à d'heureuses transformations.