‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 3)Chapitre 18 sur 23 · IMPROMPTU, NOUVELLE ROMANESQUE · texte numérisé non relu

IMPROMPTU, NOUVELLE ROMANESQUE

Seconde Partie.

Nos voyageurs arrivèrent au comté de Susses, sans aventures clignes d'être rapportées. Ils s'arrêtèrent dans un village considérable, nommé Corn- Trée, à la porte d'un assez grand château, vis-à-vis duquel le capitaine avoit loué une maison petite, de peu d'apparence, meublée simplement, mais avec propreté. Une servante courte et robuste en composoit tout le domestique. Le capitaine Sentiû renvoya sur-le-champ ses chevaux, et le petit ménage fut installé.

Le lendemain, Richard, à son réveil 5 trouva à côté de son lit un ajustement gallois neuf, complet, et du meilleur goût ; il le considéroit : le capitaine entra. Ma chère Bekit , lui dit-il, vous devez paroitre ici une franche Galloise : le jargon que vous parlez est encore trop plein d'angli^ cismes ; il vous décéleroit : mais la décoration, que vous allez prendre, rendra l'illusion parfaite. Je vais voug aider à arranger ce corps de jupe , à avancer ce béguin sur vos yeux et sur vos tempes. Votre physionomie conservera ce qu'elle a de piquant, votre taille ne perdra rien de son élégance : vous serez très-gentille , ma chère Bekit. Vous n'aurez plus de fatigues à prétexter maintenant; prenez l'habitude de vous lever de bonne heure.

Je vous fais l'intendante de mon petit ménage : la pourvoyeuse attend vos ordres, et sur-tout parlez gallois; s'il vous échappe une phrase anglaise, je vous reconduis au pays de Gdles,

et vous me perdrez de vue pour six mois. Votre gallois n'étant pas correct, la pourvoyeuse vous devinera à-peu-près ; en tout cas je vous tra-* duirai.

Richard, novice dans son nouvel emploi , s'acquitta d*abord assez mal du rôle de maitresse de maison; niaîg habitué depuis deux mois à se plier à tout , il se mit au fait de son détail , et partagea son loisir entre ses occupations domestiques, et le tabouret à faire de la dentelle.

Le capitaine sortoit et rentroit à ses heures réglées. Arrivoit-il à la maison ? il venoit à Richard avec un empressement qui paroissoit toujours nouveau , et s'en séparoit avec un regret aussi marqué. Les attentions de sa part étoient portées à l'excès.

Son humeur étoit toujours égale, mais il n'aimoitpas à être contredit. Si son élève lui faisoit des questions , 'A répondoit avec une patience et une complaisance infinie à toutes cellea

qui ne sortoient point des bornes prescrites à la curiosité du jeune homme , parlait volontiers de miss Dorothée ; et toujours pour en donner des nouvelles consolantes, et se plaisoit à nourrir la douce espérance delà revoir nn jour. Lui demandoit-on des choses relatives à la constitution du gouvernement, et aux mœurs des difFérens Etats de l'Europe, à leurs usages? on recevoit les réponses les plus satisfaisantes, les plus capables d'éclairer, les idées étoient précises, les définitions courtes, les différences caracté*risées; mais quelquefois l'élève, ou par curiosité, ou pour embarrasser son instituteur, cherchoit à jeter la conversation sur les sciences abstraites , sur les mystères de la nature. 'Ne me tentez point, Bekit, répondoit le capitaine d'un ton sérieux. Quand je saurois toutes les vérités, ce qui n'est pas de l'essence d'un être fini, je vous cacherois même celles que vous devez apprendre. Etudiez, arrachez, si vous

le

I IVI P R O M p T U. 289

le pouvez des secrets à la nature, c'est Punique moyen de devenir capable et judicieux : savant , vous ne pouvez pas l'être; il seroit sans doute dangereux pour vous de le devenir trop. Après ce trait de morale , le capitaine quittoit le ton sévère, et retomhoit dans le familier et le badin.

Vn matin il rentra d'assez bonne heure avant dîner Bekit , dit-il à Richard , il faut doubler notre ordinaire. Un de nos amis vient dîner avec nous; vous m'aiderez à lui faire nos honneurs. C'est le ministre de Ja paroisse, un galant homme : il aura de la peine à entendre votre gallois ; mais je vous sentirai d'interprète; du reste il parle anglais comme vous et nioi' vous ne perdrez rien de ce qu'il cura! Peut-être vous étonnera-t-ii beaucoup, Bekit, mais soyez maitresse de vous-même. Ké^^lez votre attitude vos mouvemens. Je jugerai par la façon dont vous allez vous conduire 'du fond que je puis faire , peur la su te

Page 1