A M O U R E U T. SI
f otir moi à Venise au carnaval der- D.cr ; on m'a fait promettre de revenir , et j'ai toucJié des arrhes : saDs cela , je n'aurois pu me refuser aux avantages que m'ofFroit ici la cour , f t à l'espoir de mériter les sufTrapef de la noblesse napolitaine, distinpiii^e par son goût au-nlessus de toute celle d'Italie.
les deux napolitains se courbent pour répondre à l'éloge , saisis par la vérité de la scène , au point dd se fret ter les yeux. Je pressai la virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle étoit enrhumée , fatiguée; elle crniguoit avec justice de déchoir dans notre opinion.
Enfin elle se détermina à exécuter un récitatif obligé y et une ariette pathétique qui terminoient le troisième acte de l'opéra dans lequel cWq de voit débuter.
Klle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée, tout à la fois blanche et purpurine.
la L E D r A B L E
dont les doigts insensiblement aiTondis par le bont éloient terminés ]\\t un ongle dont la forme et la graro étoient inconcevables : nons étions tous surpris , nous croyions être au plus délicieux concert.
La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'arae, plus d*expression : on ne sauroit rendre phis, en chargeant moins. .T'étois ému juscju'au fond du cœur, et j'oubliois ])rosque que j'étois le créateur du charme qui me ravissoit.
La cantatrice m'adressoit les expressions tendres de son récit et de soa chant. Le feu de ses regards perc;oit à travers le voile; il étoit d'un yciuitrant , d'une douceur inconcevable :
ces yeux ne m'él oient pas inconnus. Knfin, en assemblant les traits, tels que le voile me les laissoit apporccvoir , je reconnus dans Fiorentiua le fripon de Biondetto ; mais l'élégance, l'avantage de la taille se faisoient beaucoup plus remarquer sous l'ajui-
t<»mpnt de femme, que sous IMiabit
(I la cantatrice eut fini de ( li^iiier , nou.% lui donnâmes de justei éloges. Je voulus renjçsger à nous exécuter une ariette vive pour nous donner lieu d'admirer la diversité de ses talens. Non , rcpondit-clle ; je m'en acquitterois mal dans la disposition d'ame où je suis : d'ailleurs , vous avez dû vous appercevoir de l'eflbrt que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage , elle est voilée : vous ^tes prévenus que je pars celte nuit. C'est un cocher '' ' louagf» qui m'a conduite, je suis i ^es ordres ; je vous demande en grâce d'agréer mes excuses, et de mo permettre de me retirer. En disant cela, elle se l^ve, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains , (l ni r'vs l'avoir reconduite ju^quM 1> I iepar laquelle elle s'étoit introduite , je rejoins la compap»nie.
Je dtfvois avoir inspiré de la galté.
et je vo^'ois de la ( ontrainte clans les regards : j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avois trouvé délicieux , il m'avoil rendu mes forces , ma présence d*espnt ; je doublois la dose, et comme l'heure s'avançoit , je dis à mon pnt;e (jui s'étoit remis à son poste derrière mon siège , d'aller faire avancer ma voiture. Biondetlo sort sur-le-champ , va remplir mes ordres.
Vous avez ici un équipage, me dit Soberano ? Oui, rcpliquai-je , je me suis fait suivre, et j'ai imaginé que si notre partie se prolongeoit , vous ne feriez pas fichés d'en revenir commodément. Buvons encore un jcoup, nous ne courrons pas les risques de faire de faux pas en chemin.
Ma pliiase n'étoit pas achevée , que le page rentre suivide deux grands cstafiersbien tournés, superbement v(*'tiisà ma livrée. Seigneur Dom Alvare, mo d t Biondetlo, je n*ai ]ni faire approcher voLio voilure^ elle e^L au-delà,
jiiais
AMOUREUX. aS
maïs tout nuprès des di^bris dont re»
lieut-ri • * -ntourés. Nous nou« levons, 1 « ) et lesestaficrs nous précèdent ; on marcKe.
Comme nous ne pouvions pas aller ijuatre de front , entre des bases et des colonnes brisées, Soberano, qui se trouvoit seul à côté de moi , me serra la main. Vous nous donnez un beau régal , ami; il vous coûtera cher.
Ami , répliquai - je , je suis Irés-heureux sM vous a fait plaisir; je vous lo donne pour ce qu'il mecoijte.
Nous arrivons à la voiture; nous trouvons deux autres estafiers, un cocher, un postillon, une voiture do campagne à mes ordres aussi commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs , et nrv ris lé-
gèrement le (heni:n i\>- » . s.
Nous g:irdnmes quelque tems le silence : enfin un «les anûsde '^ * o, le rompt. Je ne vous (Icniri! ^ nt votre secret, Alvare; mais il faut que vous ayez fait des conventions jingu-
'Jvmc IL h
$6 LEDIABLE
lières. Jamais personne ne fut servi comme vous iVHes ; et depuis quarante ans que je travaille, je n'ai pas obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir pour vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vi&iun qu'il soit possible d'avoir, tandis que Pon afllij^enos yeux plus souvent que l'on ne songe à les réjouir : enfin , vous savez vos affaires, vous êtes jeune; à votre âge on désire trop pour se laisser le temsde réfléchir, et on précipite ses jouissances,
Beruadillo, c'étoit le nom de cet homme , s'écoutoiten parlant, et me donnoit le tems de penser à ma réponse.
J'.^nore ,lui réplic[uai-je,paroii j'ai pum'attirer des faveurs distinguées; j'augure qu'elles seront très-courtes, et ma consolation sera de les avoir toutes partagées avec de bons amis. On vit que je metenoissur la réserve, et la conversiition tomba.
Cependant le sUeuce amena la ré-
flfxîon : je me rappelai ce que i'avois fait et vu : je comparai les discours de Sol)erano€t de Rernadillo, et conclus que je venois do sortirdii plus mauvais pas dans lequel une curiosité vaine et la témérité eussent jamais engipé un Lomme de ma sorte.Je ne manquois pas d'instruction; j'avois été élevé jusqu'à treize ans sous les jeux de Dom Bernardo Maravillas, mon p^^e, gentilhomme sans reproclie , et par Dona Mencia, ma mère, la femme la plu> rel;pipuse,la plusrosperfahle qui fù' dans J'Kstramadure Oh, ma mère ' disois-je, quepenseriez vous de votre fils, si vous l'aviez vu , si vous le vnyipz encore ? Mais ceci ne durera pas, je m'en donno parole. Cependant la voiture am'voit à Naples. Je reconduisis chez eux les amis de Sol)erano. Lui et moi re\ inmesà notre quartier. Le brillant de mon équipajîe éblouit un yeu la gnrdo devant laquelle nous passâmes en revue, mais les grâces de Biondetto qui éLoit sur le devant du carossc, frap-
p^^ent encore davantage Jes spectateurs.
Le page congédie la voiture et la livrée, prend un flninbeaii de la main des estatiers, et traverse les casernes pour me conduire a mon appartement :
mon valet -de-chambre encore plus étonné que les autres, vouloit parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont je venois de fairo la montre. C'en est assez, Carie, lui dis-je, en entrant dans mou appartetement, je n'ai pas besoin de vous :
allez vous reposer, je vous parlerai demain.
Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto a fermé lu poilo sur nous; ma situation étoit moins embarrassante au milieu de la compagnie dont je venois de me séparer, et de l'endroit tumultueux que jevenoif de traverser.
Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les \pux «ur le page , lea iicus sont fixés vers U
AMOUREUX. a^
terre : une ruu);eur lui luuiitc sensiblement au visage : sa contenance décèle de IVmbarrisct beaucoup d'émotion; enfin je prends sur moi de lui parler.
Biondetto, vous m'avez bien servi , vou savez même mis des grâces à co (\ue vous avez fait pour moi ; mnis comme vous vous étiez payé d'avance, je p<*nsc que nous sommes quittes...
Dom Alvare est trop noble , pour crotre qu'il ait pu s'acquitter à ca prix. ...
Si vous avez fait plus que vous ne mr devez, si je vous dois de reste, donnez votre compte ; mais je ne vous réponds pas que vous soyiez payé promptement. Le quartier courant cit mangé ; je dois au jeu , à l'auberge , au tailleur. ...
Vous plaisantez hors de propos...
Si je quitte le ton de plaisanterie, co sera pour vous prier de vous retirer , c«t 1 1 est tard §1 il faut que je tiio
i ..IIlIiC ....
Et vous me renverriez incivilement k l'heure qu'il est ? Je n'ai pas dû in*at tendre à ce traitement de la part d'un cavalier Espagnol. Vos amis savent que je suis venu ici; vos soldats, vos pens m'ont vue , et ont deviné moa iexe. Si j'étois une vile courtisanne , vous auriez quelque é^ard pour les bienséances de mon état ; mais votre procédé pour moi est flétrissant, ipnomin eux : il n'est pas de femme qui n'en fût humiliée . ..
Il vous plaît donc A présent d'être femme pour vous concilier des éf;nrds?
Eh bien , pour sauver le scandale de votre retraite, av^^z pour vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure. . .
Quoi ! sérieusement , sans savoirqui je suis. . .Puis-je l'ignorer?... Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutez que vos préventions ; mais qui que je •ois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux : c'est à titre de client que je vuus implore. Une imprud'jnce plus
A M O U R E tJ y. 2t
içrande que Ki vôtre, cxrusahlt» ppiitétro , puisque vous en êtes l'objet, m'a fait aujourd'hui tout braver, tout sncrifîtT jxjur vous obéir , me donner d vous et vous sui\TO. J*ai révolté contre moi les passions les plus cruelles, l^s plus implacables ; il ne me r^stc do protect on que la vôtre, d'asile que votre chambre: mêla fi»rmercz-vous, Alvare ? Sera-t-il dit qu'un cavalie^r Espagnol aura traité avec cette rigueur, cette indignité, quelqu'un qui a sacrifié pour lui , une ame sensible , un être foible dénué de tout autre secours que le sien, en un mot , une personue de mon sexe ?
Je rerulois autant qu'il m'ëtoit possible , pour me tirer d'embarras; mai* elle embrassoit mes genoux, et mo suivoit sur les siens : enfin , je suis rangé contre le mur. Relevez-vous , lui dis-je, vous venez sans y penser de me prendre par mon serment.
Qnand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la
3a L E D 1 A P) L f: gnrde , de servir toute ma vie les femmes et de n*en)3as désobliger une seule.
Quand ce seroit ce que je pense , que c'est aujourd'inii
Eh bien , cruel , à quelque titre que ce soit , permette z- moi de coucher dans votre rbarr.bre ....
Je le veux pour la rareté du fait, et mettre le comble à la bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière que je ne vous voie ni ne vous entende ; nu premier mot, au premier mouvement , capables de me dormer de l'inquiétude, je i^rossis le son de ma voix pour vous demander à mon tour. Clic viioi >
Je lui.tourne le dos, et m'approche de mon lit pour me déshabiller. Vous aiderai-je ? me dit-on . . . Non. je suis militaire et mesersmui-même. Je me couche.
A travers la gaze de mon rideau, je vois le prétendu page arranger dani le coin de ma chambre une natte usée qu'il a trouvée dans une garde-robe, il
A M O V Tx E U \'. JI
•*assied dessus, se déshabille cntiôrejnent, s'eoveloppe d'un de me» man« leaiixqui éloit sur un sié^e , éteint la lumière, et la scène finit là pour le moment; mais elle recommenc^a bientôt dans mon lit , où je ne pouvois trouver le sommeil.
Il semhloit que le portrait du pago fût attaché nu ciel du litft auxquatres colonnes ; je ne voyois que lui. Jo m'efTorçois en vain de lier avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épou-* ^antable que j'avois vu; la preiinere apparition servoit à relever le charme de la dernière.
Ce chant mélodieux , que j'avois entendu sous la voûte, ce son de voix ravissant , ce parler qui semhloit venir du cœur , retentissoieiit encore dans le mien, et y excitoitint un frémissf: ' î (?r.
Ah , disois-[e, si vous
n'étiez pas un être fantastique! «i vous n'étiez pas ce vilain dromadaire.
Mais à quelmouvemeut me laissé-
je emporter ? J'ai triomphé rU* la frayeur, déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je en attendre? Ne tiendroit-il pas toujours de son origine ?
Le feu de ses regards si touchans, $\ dotix . est un cruel poison Cette bouche si bien formée, si coloriée , si fraîche , et en apparence si naïve, ne s'ouvre que pour des impostures. Ce cnrur, si c'en éloit un, ne s'échaufferoit que pour une trahison.
Pcn.laut que je m'abandonnoi^ aux réflexions occasionnées par les mouvemens divers dont j'étois agité , la lune parvenue au haut de l'hémisphère, et dans un ciel sans, nuages, dardoit tous ses rayons dans ma chambre à travers trois grandes croisées.
Je faisois des mouvemens prodigieux dans mon Ht : il n'étoit pas neuf; le bois s'écarte, et les trois planches qui soutenoient mon sommier tombent avec fracas.
Biondetta se lève , accourt à moi
âfcc le ton de la fraveur. Doia Alvarc, quel malheur vieut de vous arriver ?
Comme je ne la pcrdois pas de vue, malgré mon accident , je la via 50 lever, accourir : sa chemise <>tuit uno chemise de page, el au pass.ige, le, lumière de la lune ayant fraj}>é sur sa cuisse , avoit paru pajjncr au lelleL
Fort pou ému du mauvais état de mon ht, qui ne m'exposo.t qu'à ^'tre tm peu plus mal cuudié, je le fus bien davantage de me trouver serr6 dans les l)ra& de Diondetta.
Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je,' Tetirez-vons. Vous coum sur le car* rcau sans pantoiiil(*s, vous allez vous enrhumer, retirez-vous.... Mai^vous êtes mal \ votre iiise. .. . Oui, vous m'y mrttez aciuellement; retirezvous, ou, puisque vous roulez être cachée chez moi rt près de moi, je vous ordonnerai d'aller dormir dans cette toile d'araignée qui e^t à Tencoignurt de nia chambre, tllc u'al-
te LEDIABLE
tendit pas la fin de la menace, et alla se coucher sur sa natte, en sanglotlant tout bas.
La nnit s'achève, et la fatifjne prenant le dessus, ine procure quelqurs lîiomens de sommeil. Jene m'éveillai qu'au jour , on devine la route que prirent mes premiers regards. Je cherchai des jeux mon page.
1 1 (ftoit assis tout vêtu , à la réserve de son jx)urpoint , sur un petit tabouret ; il avoit étalé ses cheveux qui tonnboient jusqu'à terre , en couvrant , à boucles flottantes et naturelles , son dos et ses épaules et même enliérement son visage.
Ne pouvant faire mieux, il démêloit sa chevelure avec ses doigts.
Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans une plus épaisse forêt de cheveux blonds-cenilrés, leur finesse étoit égale à toutes leurs autres perfections; un petit mouvement que j'avois fait ayant annoncé mon réveil , elle écarte avec ses doigts les boucles
c^ui
qui lui oni' nt le visage. Figu-
rez-vous 1 au pnutcins, sor-
tant d'entre les vapeurs du matin arec sa rosée, ses fraîcheurs et tous ses parfums.
Biondetta , lui dis-je , prônez un peigne , il y en a dans le tiroir do ce bureau. Elle obéit. Bientôt à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont rattachés su; " *** avec autant d'adresse que à'r . Klle prend son pourpoint,
met le comble à son ajustement, et s*a<isied sur son siège d'un air timide, embarrassé , inquiet, qui sollicitoit vivement la compassion.
S'il faut , me disois-je, que je voie dans la journée mille tableaux plus pi({uans les uns que lt>s autres; assurément je n*y tiendrai pas; nmeuoui le dénoîiment , s'il est possible.
Je lui adresse la parole. Le jour est venu, Biondetta; les bienséances sont remplies, vous pouvez sortir de ma chambre sms craindre le ridic nie.
Je SUIS, me répondit-elle, ni liiuc^' loinn II» L
fS LEDIABLE
liant au-clessiis de cette frayeur; mais vos intéi t ts et les miens nTeii inspirent une beaucoup plus fondée Ils ne permettent pas que nous nous séparions. Vous vous e\plicju<.-rez , lui disje ?.. Je vais le faire , Alvare.
Votre jeunesse, votre imprudence vous ferment les yeux sur les périls que nous avons rassemblés autour de nous. A peine vous vis-je sous la voûte, que cette contenance héroïque à l'aspect de la plus liideuse apparition décida mon penchant : si , me dis- }e à moi-même , pour parvenir au bonlieur, je dois m*unir à un mortel, prenons un corps : il en est tems.
Voilà le héros digne de moi. Dussent sVn indigner les méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; dussé-je me voir exposée à leur ressentiment, à leur vengeance; que m'importe?
Aimée d'Alvare, «nie avec Alvare, eux et la nature nous seront soumis.
Vous avez vu la suite; voici les tonftcqueuces.
AMOUREUX. jp
T/envie , la jalousie, le dépit, la rnpe nie préparent les châtiniens les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce , dégradé par son choix, et vous seul pouvez m'en garantir. A peine est-il jour, et déjà les déjateurssont en ( heniin pour vous déférer, comme Nécromancien, à ce Tribunal que vouai connoissez.
Dans une heure....
Arrêtez, m*écriai-je , en me mettant les poings fermés sur lesyeux,vous êtes le plus adroit, le pins insigne des fnussaires. Vous pai lez d'amour, vous en présentez l'image , vous en empoisonnez l'idée, je vous défends do m'en dire un mot. Laissez-moi me ralmer assez, si je le puis, pour devenir capable de prendre une résolution.
S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas pour ce moment-ci , entre vous et lui ; mais .«îi vous m'aidez à me tirer d'ici , à quoi m'engagerai-je ? Puis-je me se—
4d LEDIABLE
parer de vous quand je le voudrai?
Je vous somme de me répondre aveo clarté et précision...
Pour vous séparer de moi , Alvare , il suffira d'un acte de votre volonté.
J'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous méconnoissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat....
Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon valet-de-chambre : il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la posîe. Je me rendrai à Venise près de Bentinelli, banquier de ma mère...
Il vous faut de l'argent? Heureusement je m'en suis précautionné :
j'en ai à votre service...
Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant je ferois une bassesse...
Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi un mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici. Laissez sur votre bureau un ordre à Carie pour
payer. Disculpez-vous par lettre auprès de votre commandant, sur une atfaire indispensable qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous cliercher une voiture et des chevaux.
JNlais auparavant, Alvare , forcée à m'écarter de vous , je retombe dans toutes mes frayeurs ; dites : Esprit tjui ne l'es lié ù un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage cl l'accorde ma protection.
En me prescrivant cette formule, elle s'étoit jetée à mes penoux, me tenoit la main , lapressoit, la mouilloJt de larmes.
J'étois hors de moi , ne sachant quel parti prendre , je lui laisse ma main qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui sembloient si importans. A peine ai-je fini qu'elle se relève. Jo suis à vous, s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de toutes les créatures.
Kn un moment elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand cha-
4« LEDIABLE
peau sur ses 3'eux , et sort de ma.
cliambre.-
•Tétois dans une sorte de stupidité.
Je trouve un état de mes dettes. Je mets au bas l'ordre à Carie de le payer; je compte Targent nécessaire; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes, des lettres qu'ils durent trouver très-extraordinaires. Déjà la voiture et le fouet du postillon se faisoient entendre à la porte.
Biondetta , toujours le nez dans son manteau, revient et m'entraîne. Carie, éveillé par le bruit , paroît en chemise. Allez , lui clis-je , à mou bureau , vous y trouverez mes ordres. Je monte en voiture. Je pars.
Biondetta étoit entrée avec moi dans la voiture. p]|le étoit sur le devant.
Quand nous fûmes sortis de la ville, elle ota le chapeau qui la tenoit à l'ombre. Ses cheveux étoient renfermés dans un filet cramoisi : on n'en voyoit que la pointe, c'étoient des perles dans du corail. Son visage dé-
poiiillccle tout antre ornement, brilloit de ses seules perfections. On croyoït voir un transparent sur son teint. On ne pouvoit concevoir comment la douceur, la candeur, la naïveté pouvoient s'allier au caractère de finesse qui brilloit dans ses regards. Je nie surpri-i, faisant malgré moi ces remarques ; et les jugeant dangereuses pour mon repo-î, je fermai les yeux pour essayer de dormir.
Ma tentative ne fut pas vaine ,* le sommeil s'empara de mes sens et ni'ofTrtt les rêves le> plus agréables, les plus propres à délasser mon ame des iflées effrayantes et bizarres dont elleavoit été fatiguée. Il fut d'ailleurs très-long, et ma mère, par la suite , réflécbissanC un jour sur mes aventures, prétendit que cet assoupissement n'avoit pas été naturel. Knfin, quand je m'éveillai , j'étois sur les bords du canal sur lequel on s'embarque pour aller à Venise.
La nuit étoit avancée; je me senj
44 LEDIABLE
tirer par la manche : c'étoit un portefaix : il voiiloit se charger de mes ballots. Je n'avois pas même un bonnet de nuit.
Biondelta se présenta à une autre portière , pour me dire que le bâtiment qui devoit me conduire étoit prêt. Jo descends machinalement, j'entre dans la felouque , et retombe dans ma léthargie.
Que dirai-je? le lendemain matin je me trouvai logé sur la place Saint- Marc, dans le plus bel appartement de la meilleure auberge de Venise.
Je le connoissois. Je le reconnus surle-champ. Je vois du linge , une robe de chambre assez riche auprès de mon lit. Je soupçonnai que ce pouvoit être une attention de l'hôte chez qui j*étois arrivé dénué de tout.
Je me lève et regarde si je suis le ^ seul objet vivant qui soit dans la chambre; je cherchois Biondetta.
Honteux de ce premier mouvement, je rendis grâce à ma bonne fortune*
Cri esprit et moi ne sommes donc pas inséparables ; j'en suisdélivré , et après mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux gardes, je dois m'estimer très-heureux.
Courage, Alvare, conlinuai-je : il y a d'autres cours, d'autres souve^ rains que celui de Naples; ceci doit te corriger si tu n'es pas incorrigible, et tu te conduiras mieux. Si on refuse tes services . une mère tendre , l'Estramadure et un patrimoine honnête te tendent les bras.
Mais que te voulolt ce lutin, q«îi ne t* a pas quitté depuis vingt.'quatra heures ? Il avoit pris une figure bien séduisante r il m'a donné de l'argent; je veux le lui rendre.
Comme je parlois encore, je vois arriver mon créancier ; il nramenoit deux domestiques et deux gondoliers.
Il faut, dit-il, (fue vous soyiez servi , en attendant l'arrivée de Carie. On m'a répondu dans l'auberge de l'inlel- Lgence et de lafidéUté de ces gens-ci,
4(5 LEDIABLE
et voici les plus hardis patrons de la
république.
Je suis content de votre choix , Biondetta , lui dis-je, vous êtes-vous logée ici ?
J'ai pris, me répond le page, les y eux baissés, dans l'appartement même d?î votre excellence, la pièce la plus éloignée de celle que vous occupez , pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.
Je trouvai du ménagement, de la délicatesse, dans cette attention à mettre de l'espace entr'elle et moi.
Je lui en sus gré.
Au pis-aller, disois-je, je nesaurois la chasser du vague de l'air, s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder. Quand elle sera dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de mes raisons, je donnai légèrement mon approbation cl tout.
Je voulois sortir pour aller chez le correspondant de ma mère. BiundclU
donna ses ordres pour ma toiletle, etcfiiand elle fut achevée je me rendis où i'avois dessein d'aller.
Le négociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'être surpris. Il étoit à sa banque; deloinil me caresse de I*ceil, vient à moi; Dom Alvare, me dit-il, je ne vouscroyois pas ici. Vous arrivez très-à-propos pour m'empêclier de faire une bévue; j'allois vous envoyer deux lettres et de l'argent. Celui de mon quartier, répondis-je ? Oui, répliqua-t-il et quelque chose déplus.
Voilà deux cents sequins en sus, qui sont arrivés ce matin. Un vieux gentilhomme :\ qui j'en ai donné le reçu, me les a remis de la part de Dona Mencia. Ne recevant pas de vos nouvelles , elle vous a cru malade, et a chargé un Espagnol de votre connoissance de me les remettre pour vous les faire passer.... Vous a-t-il dit son nom?... Je l'ai écrit dans le reçu; c'est Dom Miguel Pimientos , qui dit avoir été écuyer dans votre maison.
Ignorant votre arrivée ici, )e ne lui ai pas demandé son adresse.
Je pris l'argent. J'ouvris les lettres : ma mère se plaignoit de sa santé, de ma négligence, et ne parloit pas des sequins qu'elle cnvojoit : je n'en fus cjue plus sensible à ses bontés.
Me vovant la bourse aussi à propos et aussi bien garnie , je revins gninient a l'auberge ; j'eus cle la peine à trouver îiondctta dans l'espèce de logement où elles'étoit réfugiée. Elle y entroit par un dégorgement distant de ma porte : je m'y aventurai par liasard, et la vis courbée jirès d'une fenêtre, fort occupée à rassembler et recoller les débris d'un clavecin.
J'ai de l'argent , lui dis-jc , et vous rapporte celui que vous m'avez prêté.
Elle rougit, cequilui arrivoit toujours avant de parler : elle cbercha mon obligation, me la remit, prit la somma et se contenta de me dire que j'étois trop exact, et qu'elle eût désiré jouir plus long-tems du plaisir de m'avoir obligé.
Mais je vous dois encore, lui disjp ; car vous avez payé les postes.
Klle en avoit Tétat sur la table. Je l'acquittai. Je 8ortois avec un sangfroid apparent ; elle me demanda mes ordres , je n'en eus pas A lui donner, et elle se remit tranquillement à son ouvrage ; elle me tournoit le dos : je l'observai quelque tems; ellesembloit très-occupée, et apportoit à son travail autant d'adresse que d'activité.
Je revins rêver dans ma chambre.
Voilà , disois-je, le pair de ce Caldéron , qui allumoit la pipe à Soberano , et quoiqu'il ait Pair très-distingué , il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni exigeant, ni incommode , sil n'a pas de prétentions , ! i ne le garderois-je pas ? Jl
i ', d'ailleurs , que pour le ren-
voyer il ne faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout-à-l'ÎR^ure , ce que je puis vouloir à tous les inslans du jour ?
So LEDIABLE
On interrompit mes réflexions en m'an-
Dunçant que j'étois servi.
Je me mis à table. Biondetta , eu grande livrée , étoit derrière mon siège , attentive à prévenir mes besoins. Je n*avois pas besoin de mo retourner pour la voir : trois glaces disposées dans le salon répétoient tous ses mouveraens. Le diué finit; on dessert. Elle se retire.
L'aubergiste monte, laconnoissance lî'étoit pas nouvelle. On étoit en carnaval ; mon arrivée n'avnit rien qui dût le surprendre. Il me félicita sur l'augmentation de mon Irniu, qui supposoit un meilleur état dans ma fortuFie , et se rabattit sur les louanges de mon page , le jeune homme le plus beau, le plus affectionné, le plus intelliiient . le plus doux qu'il eût encore vu. Il me demanda si je comptois prendre part aux plaisirs du carnaval : c*étoit mon intention. Je pris un déguisement, et montai dauj ma gondole.
Je courus la place; j'allai au specr> I '. nu fïttioito. Je jouai, je pngriai «1 I iuititesecjuinset rentrai a^sez lard, avant cherché de la dissipation partout où j'avois cru poiivoir en trouver.
Mon pige, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me livre aux soins d'un valet-de chambre, et se retire, après m'avoir demandé à quelle heure j'ordonnois que l'on entrât chez moi. A l'heure ordinaire, n''pondis-je , sans savoir ce que je disois, sans penser que personne iiV'toit au fait de ma manière de vivre.
Je me réveillai tard le lendemain, et me levai promptement. Je jetai par hasard les veut sur les lettres de ma mère , demeurées sur la table. Digne femme ! m'écriai- je :
que fnis-je ici ? Que ne vais-je me mettre à l'abri de vos sages conseils?
J'irai , ali ! j'irai , c'est Je seul parti qui me reste.
Comaie je parlois haut , on s*ap-
perçut que j'étois éveillé : en entra chez moi , et je revis l'écueil de ma raison. Il avoit Tair désintéressé , modeste, soumis, et ne m*eu parut que plus dangereux. Il m'annonçoit un tailleur et des étolTes: le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à l'heure du repas.
Je mangeai peu, et courus me précipiter à travers, le tourbillon des amusemens de la ville. Je cherchai les masques; j'écoutai, je fis d« froides plaisanteries , et terminai la scène par Popéra, surtout le jeu , jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette secondii séance qu'à la première.
Dix jours se passèrent dans la même situation de cœur et d'esprit , et à peu près dans des dissipations semblables : je trouvai d'anciennes connoissances, j'en fis de nouvelles. On me présenta aux assemblées les plus distinguées; je fus admis aux parties des nobles dans leurs casins.
Tout alloit bien, si ma fortune au jeu ne s*étoit pas démentie ; mais je perdis au Ritiutto en une soirée , treize cents secjuins que j'avois amassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. A trois heures du matin je me relirai, mis à sec, devant cent sequins à mes connoissances. Mon chagrin éloit écrit dans mes regards, et sur tout mon extérieur. Biondelta me parut affectée j mais elle n'ouvrit pas la bouche.
Le lendemain Je me levai tard. Jo me promenois à grands pas dans ma chambre en frappant des pieds. On me sert, je ne mange point. Le service enlevé , Biondelta reste contre son ordinaire. Elle me fixe un instant , laisse échapper quelques larmes : vous avez perdu de l'argent , Dom Alvare , peut-être plus que vous n'en pouvez
paver Kt quand cela seroit , où
trouverois-je le remède ?. . . . Vous m'olTensez ; mes services sont ton jours à vous au même prix; mais ils ne
s'étcndroieiit pas loin , s'ils n'alloient qu'à vous faire contracter avec moi de ces obligations que vous vous croiriez dans la nécessité de remplir sur-lechamp. Trouvez bon que je prenne lin siège : je sens une émotion qui ne permettroit pas de me soutenir delx)ut ; j'ai, d'ailleurs, des choses Importantes à vous dire. Voulez-vous vous ruiner ?. . . Pourquoi jouez-vous avec cette fureur , puisque vous na
savez pas jouer ^
Tout le monde ne sait-il pas les jeux de hasard ? Quelqu'un pourroitil me les apprendre ?....
Oui : prudence à part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez mal à propos jeux de hasard. 11 n'y a point de hasard dans le monde :
tout y a été , et sera touiours une suite de combinaisons nécessaires , que l'on ne peut entendre que par la science des nombres dont les principes , sont, en même tems, et si abstraits et si profonds, qu'on ne peuS
Ifs saisir si l'on n'est conduit par un maître; mais il faut avoir su se ie dtMlueret se l'attacher. Je ne puis vous peindre cette connoissance sublime que par une imape. L'enchaînement des nombres fait la cadence de l'Univers , r^tîle ce qu'on appelle les événemens fortuits et prétendus déterminés , les forçant par des balanciers invisibles à tomber chacun à leur tour , depuis ce qui se passe d'important dans les sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites chances qui vous ont aujourd'hui dépouillé de votre
argent.
Cette tirade scientifique dans une bou(he enfantine , cette proposition un peu bnisque de me donner nn maître, m'occasionnèrent un léger frision, un peu de celte sueur froide qui m'avoit saisi sons la voûte de Portici. Je fixe Biondetta qui biissoit la vue.
Je ne veux pas de maître , lui dis-je; je craindrois d'en trop apprendre ; mais essayez de me prouver qu'un
5(S L E D I A Tl L E
gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, et s'en servir sans compromettre son caractère. Elle prit la thèse, et voici en substance l'abrégé de sa démonstration.
La banque est combinée sur le pied d'un profit evorbitant qui se renouvelle à chaque taille; si elle ne couroit pas des risques , la république feroit à coup sûr un vol manifeste auT particuliers. Mais les calculs que nous pouvons faire sont supposés , et la banque a toujours beau jeu , en tenant contre une personne instruite sur dit mille dupes.
La conviction fut poussée plus loin.
On m'enseigna une seule combinaison, très-simple en apparence ; je n'en devinai pas les principes , mais dès le soir même j'en connus l'infaillibilité par le succès.
En un mot, je regagnai en la suivant tout ce que j'avois perdu, payai mes dettes de jeu , et rendis en rentrant à Biondetta l'argent qu'elle m'avoit prêté pour teuter l'aventure.
ITVtoisen fonds , mais plus embarrassé que jamais. Mes défiances s'étoient renouvelées sur les desseins de l'être dangereux dont j'avois apréé les services. Je ne savois pas décidément si je pourrois l*éloigner de moi : en tout cas, je n'a vois pas la force de le vouloir. Je détournois les yeux pour ne pas le voir où il étoit, et le voyois partout où il n'étoit pas.
Le jeu ct^ssoit de m'offrir une dissipation attachante. Le Pharaon que j'aimois passionnément n'étant plus assaisonné par le riscjue, avoit perdu tout ce qu'il avoit de piquant pour moi. Les singeries du cnrnavnl m'ennuyoient ; les spectacles m'étoient insipides. Quand j'aurois eu le cœur assez libre pour désirer de former nne liaison parmi les femmes du haut parage, j'étois rebuté d'avance par la langueur, le cérémonial et la contrainte de la cicisbeature. Il me restoit la ressource des casins des nobles , où je ne voulois plus jouer, et la société des couitisaïuic*.
iS L E D I A B L E
Parmi les femmes de cette (^e^ni^^p espèce, il y en avoit f|uel([ues- nues plus distinguées par IVlégancede leur fasteet renjouement de leur société , que par lears agrémens personnels.
Je Irouvois dans leurs maisons une liberté réelle dont j'aimois à jouir, uno paité bruyante , qui pouvoit ni'etourdir , si elle ne pouvoit me plaire; enfin un abus continuel de la raison, qui me tiroit pour quel(jues momens des entraves de la mienne Je faisois des galanteries à toutes les femmes de cette espèce cbez lesquelles j'étois admis, sans avoir de projets sur aucune ; mais la plus célèbre d'ewtr'elles avoit des dessems sur moi qu'elle fit bientût éclater.
On la nommoit Olympia. Kllc avclt vingt-six ans, beaucoup de beauté, de talens et d'esprit. Klle me laissa bientôt appercevoir du goût qu'elle avoit pour moi , et sans en avoir pour elle , je me jetai à sa tête pour me débarraseer en quelque sorte de moi-même, liotre baisou commença brusque-
AMOUREUX. f,
ment , et comme j'y trouvois peu de cJiarmes, je jugeai qu'elle finiroit do niéme,et qu'Olympia ennuyée de mes dislrat lions auj rèsdvllc*,chen ht»roit bieniôl un amant qui lui rendit plus de justice, d'autant plus que nous nous élions pris - d de la passion la
plus désint- ; mais notre pla-
nète en décidoit autrement. 11 falloiC sans doute pour le ( * • it de cette femme 5U|>erbeet < , j, et pour
me jeter dans des embarras d'une autre espèce , qu'elle conçût un amour effréné |X)ur moi.
Dé]h je n*étois plus le maître de revenir le soir à mon auberge , et i'i'lnjs «(cablé pendant la journée de bilUt:., de messages et de surTeillans.
On s» ' ,,it de mes froit: Une jn. ,iii n'avot pas e/i i-;
trouvé d'objet , s'en prenoit à toutes les femmes qui pouvoicnt attirer mes regards y et auroit exigé de moi jusqu'à des incivilités pour elles , ù Ton eût pu entamer mou caractère. Je me
6ô LEDIABLÊ
déplaisois dans ce tourment presqua perpétuel; mais il falloit bien y vivre. Je clierchois de bonne foi à aimer Olympia , pour aimer (juelque chose, et me distraire du goût dan«;ereuxque je me connoissois ; cependant une scène plus vive se préparoi t.
J'etois sourdement observé dans mon auberge par les ordres de la courtisaniie. Depuis quand, me dit- elle un jour, avez-vous ce beau page qui vous intéresse tant, à qui vous témoignez tant d'égards, et que vous ne cessez de suivre des yeux quand son service l'appelle dans votre appartement ?
Pourquoi lui faites - vous observer cette retraite austère ? car ou ne le voit jamais dans Venise.
Mon page, répondis-je, est un jeune homme bien né , de l'éducation duquel je suis cliargé par devoir. C'est...
C'est 5 reprit-elle , les yeux enflaminés de courroux , traître ; c'est une feuiine. Un de mes aflidés lui a vu
faire
AMOUREUX. 6t
(mtc sa toilette par le trou de la serrure ....
Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas une irmine . . .
N'ajoute pas le mensonge à la trahison. Celte femme pleuroit : on l'a vue; elle n'est pas lieureuse. Tu ne Biis que faire le tourment des rrrurs c|ui se donnent à toi. Tu l'as abusée , tumriietu in'abu:ies, et tu l'abandonnes. Renvoie à ses parens cette jeune personne; et si tes prodigalités t'ont mis hors d'état de lui faire justice, qu'elle la tienne de moi. Tu lui doij un sort ! je le lui ferai ; mais je veux qu'elle disparoisse demain.
Olympia , repris-je, le plus froidement (|u*d me fut possible, je vous ai juré, je vous le répète, et vous jure encore que ce n'est pas une femme ; et plût au ciel !
Que veulent dire ces menson<;cs , et ce plût au ciel , monstre ? Renvoiela , te dis-je, ou... Mais j'ai d'autres ressources ; je te démasquerai , et ell« 'J'orne IL D
62 LEDIABLE
entendra raison ,si lu n'es pas siiscep* tible de l'entendre.
Excédé par ce torrent d'injures et de menaces, mais affectant de n'être point ému , je me retirai chez moi, quoiqu'il fût tard.
Mon arrivée parut surprendre mes domestiques et surtout Biondctla : elle témoigna quelque inquiétude sur ma santé : je répondis qu'elle n'étoit point altérée. Je ne lui parlois presque jamais depuis ma liaison avec Olympia, et il n'y avoit eu aucun changement dans sa conduite à mon égard, mais on en remarquoit dans ses traits; il y avoit sur le ton général de sa physionomie une teinte d'abattement et de mélancolie.
Le lendemain, à peine étois - je éveillé que Biondetta entre dans ma chambre , une lettre ouverte à la main. Elle me la remet , et je lis :
Au PRÉTENDUBrONDETTO.
*■ Je ne sais qui vous êtes, madame,
9 ni ce que vous pouvez faire chez » Dom Alvare; mais vous êtes trop «jeune pour n'être pas excusable, et » en de trop mauvaises mains pour ne ■ pasexciter la compassion.Ceia\ aller » vous aura promis ce qu'il promet à » tout le monde , ce qu'il me jure en- »core tous les jours, quoique déter- » miné à nous trahir. On dit que vous » êtes sape autant que belle ; vous se- » rez susceptible d*un bon conseil.
» Vous êtes en âge, madame , deré- » parer le tort que vous pouvez vous » être fait ; une ame sensd)le vous en » offre les moyens. On ne marchandera » point sur la force du sacrifice que l'on » doit faire pour assurer votAî repos.
» Il faut qu'il soit proportionné à votre ^ état , aux vues que l'on vous a fait » abnndonner , à celles que vous pou- » vez avoir pour l'avenir, et parcon- » séquent vous réplerez tout vous- » même. Si vous persistez à vouloir » être trompée et malheureuse, et à «en faire d'autres, attendez- vous à
« toTifc ce que le désespoir peut siîgpéï) rer de plus violent à une rivale. J*at- » tends votre réponse.»
Après avoir lu cette lettre, je la remis ùBiondetta. Répondez, lui dis-je, à cette femme qu'elle est folle , et vous savez mieux que moi combien elle est. . .
Vous la connoîssez , Dom Alvare , n'appréhendez-vous rien d'elle? , . .
J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus ]ong-tems, ainsi je la quitte ; et pour m'en délivrer plus sûrement , je vais louer ce matin une jolie maison que l'on m'a proposée sur laBrenta. Je m'habillai sur-le-champ , et allni conclure mon marché. Chemin faisant, je réfléchissois aux menaces d'Olvmpia.
Pauvre folle !disois-je, elle veut tu(*r... Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le mot.
Dès que l'eus terminé mon affaire, je revins chez moi , je dînai , etcraiguant f(ue la force de l'habitude no pi'eutraiQÛt chez la courtisanne, jo
A M o r R E r X. Ci
me délerminai ù ne pas sortir de la journée.
Je prends un livre. Incapable de n'appliquer à la lecture, je le quitte; je vais à In fenêtre, et la foule, la vnriété des objets me clioquent au lieu de me distraire. Je me promène 4 grands pas danstout mon appartement, rhercbant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation continuelle du corps.
Dans cette course indéterminée , mes pas s'adressent vers une garderobe sombre , où mes gens renfermoient les cboscs nécessaires à mon service qui ne dévoient pas se trouver sous la main. Je n'y étois jamais entré, l'obscurité du lieu me plaît. Je m'assieds sur un coffre et y passe quelques minutes.
Au bout de ce court espace de tems, j'entends du bruit dans une pièce voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une porte condamnée : il s'échappoit par le trou de la serrure ; j'y applique l'œil.
te LEDIABLE
Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin , les bras croisés , dans Tattitiide d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le silence.
Biondetta ! Biondetta ! dit-elle. Il m^appelle Biondetta. C'est le premier , c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.
Ellesetait ,etparoît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les mains sur le clavecin que je lui avois vu raccommoder. Elle avoit devant elle un livre fermé sur le pupitre. Elle prélude et chante i\ demi-voix en s'accompaf^nant.
Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantoit n'étoit pas une composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom, celui d'Ol^^mpia ; elle improvisoit en prose sur sa prétendue situation, sur celle de sa rivale qu'elle trouvoit bien plus heureuse que la sienne ; enfin sur les risueurs que j'avois pour elle , et les soupçons qui ocGasiounoieut une dé-
fiance qui m*éloignoitde mon bonheur.
£lle Di*auroit conduit dans la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurois fait sa félicité.
Hélas! disoit-elle,cela devient impossible. Quand il me connoîtroit pource que je suis, mes foibles cliarmes ne pourroient l'nrreter; une autre....
La passion l'emportoitet les larmes sembloient la suffoquer. Elle se lève, va prendre un mouclioir , s'essuie et se rapproche de l'instrument ; elle veut se rasseoir, et comme si le peu de hauteur du siège l'eût tenue ci-devant dans une attitude trop gênée; elle prend le livre qui étoit sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied et prélude de nouveau.
Je compris bient()t que la seconda scène de musique ne seroit pas de l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une Barcarole fort en vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fûii 'j puis d'une voi.x plus distincte
€S LEDIABLE
et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes :
I Hélas ! quelle est ma chîmèro ,
Fille du ciel et des airs, Pour Alvare et pour la terre, J'abandonne l'univers; Sans éclat et sans puissance , ♦j Je m'abaisse jusqu'aux fers :
h Et quelle est ma récompense!
On me dédaigne et je sers.
Coursier, la main qui vous mèn»
S'empresse à tous caresser;
On vous captive , on vous ^êne »
Riais on craint de vous blesser.
Des efforts qu'on vous fait faire, ^ Sur vous l'honneur rejaillit,
" Et le frein qui vous modère,
Jamais ne vous avilit.
Alvare, une autre t'engage , Et m'éloigne de ton cœur :
Dis-moi par quel avantage |. Elle a vaincu ta froideu ■ !
Il On pense qu'elle est sincère ,
j On s'en rapporte à sa foi; ' ^
* Elle plaît, je ne puis plaire;
te 3oupçon est fait pour moi.
La rruelle dt'fiince Empoisonne le bicnfiif.
On me craint en m^ présence; En mon absence on nie hait.
Mes tourmenSf je les suppose ^ Je gémis , mais sans raison • Si je parle, j'en impose; Je me tais, c'est trahison.
Amour , tu fis l'imposture y Je passe pour l'imposteur ; Ah ! pour renger notre injure , Dissipe enfin son errear.
Fais que l'ingrat me connoissey Ef quel qu'en soit le sujet, Qu'il déteste une foiblesse Dont je ne suis pas l'objel.
Ma rirale est triomphante.
Elle ordonne de mon sort , Et je me vois d?n8 l'attente De l'exil ou de la mort :
Ke brisez pas votre chaîne y Mouvemens d'un cœur jaloux; Vous éveilleriez la haine, Je me contrains : taisez-vous.
Le son de la voix , le chant, le sen? des vers , leur tournure, nie jettent
dans un désordre que je ne puis exprimer. Etre fantastique, dangereuse imposture ! m'écriai- je, en sortant avec rapidité du poste où j'étois demeuré trop long-tems, peut-on mieux emprunter les traits de la vérité et de la nature ? Que je suis heureux de n'avoir connu que d'aujourd'hui le trou de cette serrure, comme je serois venu m'enivrer , combien j'aurois aidé à me tromper moi-même ! Sortons d'ici. Allons sur la Brenta, dès demain.
Allons-y ce soir.
J'appelle sur-le-champ un domestique , et fais dépêcher , dans une Gondole , ce qui m'étoit nécessaire pour aller passer la nuit dans ma nouvelle maison.
II m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. Je sortis.
Je marchois au hasard. Au détour d'une rue , je crus voir entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnoit Soberano dans notre promenade à Portici. Autre fantôme ! dis-je : ils
nie poursuivent. J'entrai dans ma ç,( ndole , et courus tout Venise de canal en canal ; il étoit onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta , et mes gondoliers fatigués refusant le service , je fus obligé d'eu faire appeler d'autres : ils arrivèrent , et mes gens, prévenus de mes intentions, me précèdent dans la gondole , chargés de leurs propres effets. Biondetta me suivoit.
Apeineai-je les deux pieds dans le bâtiment, que des cris me forcent à me retourner. Un masque poignardoit Biondetta. Tu Temportes sur moi !
meurs , meurs , odieuse rivale.
L'exécution fut si prompte qu'un des gondoliers resté sur le rivage ne pût J 'empêcher. ]1 voulut attaquer l'assassin en lui portant le flambeau dans les yeux ; un autre masque accourt et le repousse avec une action menaçante , une voix étonnante que je crus reconnoitre pour celle de Bernadillo.
Hors de moi , je m'élaoce de Ja goa-
^t LEDTABLE
dole. Les meurtriers ont disparu. A l'aide du flambeau je vois Bioiidetta pâle , baignée dans son sang , expirante.
Mon état ne sanroit se peindre.
Toute autre idée s'efface. Je ne V(.)is plus qu'une femme adorée , vii time d'une prévention ridicule, sacrifiéeà ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi jusque-là des plus cruels outrages.
Je me précipite, j'appelle en même tems le secours et la vengeance. Un chirurgien, attiré par Péclat de cette aventure, se présente. Je fais transporter la blessée dans mon apparteïnent ; et, crainte qu'on ne la ménage point assez , je me charge moi-même de la moitié du fardeau.
Quand on Peut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint de deux énormes blessures , qui sembloient devoir attaquer toutes deux les sources de la vie, je dis, je fis
inilie extravagances.
Biondelta^
Biondetta , présumée sans connoissance, ne devoit pas les entendre ; niaisraubergistect ses gens , un chirurgien , deux médecins , appelés , jugèrent qu'il étoit dangereux pour la blessée qu'on rae laissât auprès d'elle. On m'entraina hors de la chambre.
On laissa mes gens près de moi , mais un d'eux ayant eu la maladresse de me dire que la faculté àvoit jugé les
blessuresraortelies, je poussai des cris aigus.
Fatiguéenfin parmes emportemen-^, je tombai dans un abattement qui fut suivi du sommeil.
Je crus voir ma mère en rêve , Je lui racontois mon aventure, et pour Ja lui rendre plus sensible , je la conduisois vers les ruines de Portici.
N'allons pas là , mon fils , me disoitelle , vous êtes dans un danger évident. Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageois avec sécurité , une main tout-à-coup me pousse dans un précipice 5 je la recoa-