‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 3)Chapitre 21 sur 23 · Tome //, S · texte numérisé non relu

Tome //, S

» vant votre porte le soir que V0U3V0U- » drez la souhaiter. Elle vous conduira » à Londres. Un petit appartement » commode, une compac^nie ap^réable » et complaisante vous y recevront ,y » charmeront l'ennui de votre solitude » pendant le peu de jours que mes af- » i'airesetla nécessité decachernotre » intelligence me forceront à rester » ici. Que j'aurai à souffrir, ma chère » Bekit, pendant ce court intervalle » qui doit éloigner nos plaisirs ! Avec y> quelravissement vous rejoindrai-je. » Mais peut-être dois-je à vos seules » bontés le secretque vous avez gardé » au capitaine sur ma passion. Ne me «désespérez pas, ma chère Bekit; » qu'un regard de vos yeux , un mot » de votre main m'apprennent que » vous approuvez la tendresse et les » projets de l'amoureux

ArCHIBALD HoTTWELt. »

Tenez, monsieur, dit Richard, en remettant cette lettre au capitaine ,

IMPROMPTU. ^i5

épouserai - je Jackmann ? Me laisserai-je enlever ?

Les deux partis sont violens, reprit le capitaine, et je pense que nous en pourrons prendre un autre plus avantageux pour vous; en disant cela, il mettoit froidement la lettre de sir Archibald dans sa poche, il la retire un instant après , et la déchire. J'ai , poursuivit-il , reçu des lettres de la province de Cornouailles , ell^s me forcent de prendre de petits arrangemens où vous avez part. Je sors, et vous expliquerai à mon retour le succès de mes soins.

Richard demeura seul, rêvant à la lettre, aux projets de sir Archibald , à l'air froid et dégagé dont le capitaine prenoit cesévénemens.

Un moment après , raisonnant avec lui-même: il force, disoit-il , par des moyens surnaturels, un jeune homme à m'aimer, peut-il ne pas excuser les déréglemens d'une passion qu'il a fait iiaitre ?... Il a reçu des lettres de Cor-

iioiiailles, il doit prendre des arrangeniensàcesnjet : j'y niirni part!. . Qu'aije à démêler avec la provinre de Cornoiiailles ?... Plus je vais en avant, moins je pénétre les vues de cet homme... Que dis -je , cet homme ! Ne sais-Je pas qu'il est femme quand il \i\i plaît ? Sais-jece qu'il est ? Il me retient sous ce déguisement hisarre, exige de moi des démarches ridicules, expose tout ce qui m'environne à en faire, et je m'oublie ; cependant je me plais avec lui !Veux-je contester quelque chose , je me sens forcé de me rendre; subjugué par l'ascendant qu'il a pris sur moi , je ne démêle même pas la nature de la violence que j'éprouve , elle ne m'est point pénible , elle semble prendre sa force dans mon propre cœur ; la résistance m'est impossible , l'obéissance aisée ; aucun remords ne la suit; mon ame s'y repose comme dans l'accomplissement d'un devoir... Kn vérité je m'y perds .. Je suis ensorcelé tomme Jackmanii,

IMPROMPTU. lif

comme Archibakl, tomme tous ceux que le hasard approche du...

Le capitaiue , en rentrant, mit fin à ce soliloque. Ma chère Bekifc , ditil , mes affaires me forcent à m'absenterpour quelques jours. Il falloit vous laisser seule dans cette maison, vous y abandonner à la discrétion d'un domestique. Je me suis confié à M. Jackmann ; on vient de prendre un arrangement , sans doute plus agréable pour vous : vous passerez au château le tems que doit durer mon voyage , vous y ferez compagnie à miss Dorothée.

A miss Dorothée , dit vivement Richard; et verrai-Je encore continuellement sir Archibald ?

Il fau droit donc le bannir du château , dit le capitaine d'un air rêveur ; eh bien 5 Bekit, ajouta-t-il après un instant de silence , vous me forcez à

faire des choses extraordinaires

Vous ne verrez plus sir Archibald ; oubliez la part que vous avez à sou

aventure , et ne prononcez pas mémo son nom. Mais après re trait de conipliiisance, je puis exiger de vous que vous continuiez de régler votre conduite sur mes avis. Vous touchez au niomrnt d'une épreuve bien délicate ; pourrez -vous soutenir du malin au soir la vue , et peut-être les caress&s , de la personne que vous aimez, sans trahir votre secret ? Cependant votre bonheur dépend de ce point essentiel.

Si vous êtes démasqué , Dorothée est compromise , mon lionneur devient suspect, votre personne exposée, et vous n'avez pour perspective f[u'une retraite obscure dansie paysdeGalles.

Mais si, oubliant que vous n'êtes pas une fille, vous étiez capable d'abuser de la confiance que votre déguisement vous attirera, vous savez que je puis quelque chose ; la vengeance suivroit de près l'intention , et préviendroit infailhblemeut la faute , par la métamorphose la plus huini'" liante pour vous.

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Le capitaine n'euf pas le tems de donner de l'étendue à l'instruction. M.

Jackinann venoit de la part des dames prendre Bekit pour la conduire auprès d'elles.

Le capitaine est parti. La Galloise n'a point trouvé sir Arcliibcild au château ; elle est devenue la compagne de Miss Dorothée, passe tous les jours avec elle , et les nuits dans un cabinet joignant à la chambre de la jeune personne, et oùcouchoit déjà Molly; on la caresse, on la sert avec attention ; on va au-devant de ses moindres fantaisies. La situation étoit assez douce ; cependant elle se vit exposée à un revers dès le lendemain du départ du capitaine. On propose de l'habiller à l'anglaise : elledevoit être charmante sous cette parure: on suit cette idée avec feu, la garde-robe est étalée; Richard a beau s'en défendre ; on lui suppose un petit entêtement qui ne peut avoir de motif raisonnable: Molly a la maiu sur le béguin gallois pour

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l'arracher. Le jeune homme se voyant an moment d'être découvert, perdhi tête , et bientôt l'usage des sens r c'est ici où le danger redouble. On va couper son lacet ; on va le mettre presque à nu. Heureusement M. Jackjnann arrive; il voit sa pauvre Bekit étendue sur le parquet. On lui dit l:i raison de cet accident, le bon ministre vient à elle, la prend dans ses bras, gronde tout le monde. Richard revient au son bruyant de la voix de son protecteur, reçoit un verre d'eau de sa main. L'évanouissement, la garderobe, tout se dissipe , et les dames ont renoncé à leur projet.

Miss Dorothée disoit à sa tante, comment M. Jackmann peut-il, à son i'ige, penser à lier son sort à cehâ d'une petite sauvage? C'en est une :

elle est jolie; mais elle n'a pas le sens commun.

Elle ressemble à Miss Cawsson comme deux gouttes d'eau, disoit Molly, mais ce n'est que parla ïi'^uiQ,

Ce discours de Mollyfàisoit monter la rougeur aux joues de Dorothée, mais on n'y faisoit pas d'attention.

De son côté, Ricliard s'appercevoit bien du mauvais effet de son peu de complaisance; mais il abandonnoit volontiers son caractère gallois à la critique , pourvu qu'il se vit à l'abri d'une aventure de l'espèce de celle dont M. Jackmann venoit de le tirer.

Miss Dorothée lui pardonnant ses préjugés, ses petits travers, lui témoignoit ses bontés ordinaires , passoitles matinées entières avec lui, répétoitles airs qu'il lui avoit appris à Clostern , jetoit les yeux sur lui dans les endroits les plus tendres , et si Richard sembloit ne pas la regarder , elle levoit les épaules.

Un moment après, elle prenoit un livre. Elle avoit l'habitude délire haut du français le matin, pour se perfectionner dans la prononciation de cette langue. En lisant elle jetoit les yeux sur la fausse Galloise , et continuant

dp parler français du niêiîie ton dont elle aiiroit lu dans son livre : Pauvre Richard ! disoit-elle, voilà vos traits; mais où est votre ame ?. . . . Je n'entends plus parler de ce digne Kcclé- Biasticjue qui vint à Clostern nrentretenir de votre part. Aimable miss Cawsson, toujours Richard pour moi , cju*il me fit de plaisir en m'apprenant votre innocente ruse, lesménagcmens délicats que vous aviez pour ma réput «tion ! QuM soulagea mon coMir en m'apprenant que votre naissance ne faisoit pas de lionte à la mienne; quo je pouvois me livrer à mon penchant sans rougir. I, a fortune , ajoutoit-il, est la seule barrière. Et peut-être...

Où est-il Cv't homme bienfaisant?. . .

31 m'a promis de revenir. SM connoisfioit ma tendresse, mes impatiences, mes inquiétudes, mes alarmes.. Ah 1 Hichard , mon cher Richard ! Un toit de cliaume avec vous me sembleroit préférable auxriches.ses, aux dignités, aux homieuriduutou me Halte. Non,

je n'aimerai que vous... . Je Je Jur^ devant cette idole qui vous ressembieje vous aimerai jusqu'au dernier soupir.

Miss s'interrompit un moment et reprit avec vivacité toujours en François. Cette sotte Galloise me re^^arde avec les yeux de Richard. Elle me fera tournerila tête. Les larmes suivirent ce petit emportement.

Qu'on s'imagine ce qui se passoit dans Pâme de Richard. Que de cbo^ea surprenantes, flatteuses, attendrissantes pour lui ! Quel étoit ce généreux ecclésiastique , se disant envoyé à Clostern de sa part, instruit du mystère Ignoré de lui-même ? Quoi l sa înaitresse uniquement occupée de lui le préférant à toute la terre, tourmentée d'inquiétudes si vives sur son compte ! Que d'efforts il falloit faire pour ne point se trahir, se précipiter aux genoux d'un objet adoré et adorable ! Il souffroit à ne pas lui découvrir tout ce qu'une ame seusiUe, lecon^

noissante, passionnée à Texcès peut souffrir ; mais il poiivoit encore se maitriser lui-même jusqu'à ce qu'il eut vu Dorothée verser des larmes. Alors il cesse un moment de se posséder, il jette son métier à dentelles, se lève l'œil enflammé, les bras ouverts. . . .

Il va parler. A l'instant les menaces du capitaine reviennent à sa mémoire , et frappent vivement son imagination. Il se rappelle qu'il va perdre Dorothée pour toujours. L'odieuse jupe qu'il porte semble déjà prendre racine sur lui. Il retombe sur son siège. Qu'avezvous , dit-il, dans son demi-gallois, d'une voix altérée , tremblante , aimable miss ? 11 me semble que vous pleurez.

Ce n'est rien , Bekit , reprit Dorothée, un peu confuse et trop préoccupée pour avoir remarqué le désordre de la fausse Galloise.. Je lis un roman français. Il m'a attendrie , et feroitle mêuie efïet sur vous si vous pouviez le lirecouinie moi. Après cette réponse,

Dorothée

Dorothée alia s'enfermer dans son cabinet , sans doute pour ne pas avoir de témoin de ses larmes : se reprochant d'avoir laissé voir tant d'émotion à une étrangère, qui pouvoit, malgré son peu d'expérience et d'esprit en pénétrer en partie les motifs.

De son côté, Richard rendu à luimême goiitoitla sensible douceur d'aimer et d'être aimé aussi tendrement.

Il faisoit couler des larmesril eût donné son sang, sa vie pour les faire cessermais la crainte de faire évanouir des espérances si chères à tous les deux le forçoit à garder son secret. Il appréhendoit néanmoins des épreuves un peu plus vives, il souliaitoit et craignoit d'être témoin d'une scène semblable à celle qui venoit de l'enivrer de joie en lui déchirant le cceur: heureusement il ne s'y trouva pas exposé. Miss ne voulut plus se corn.promettre, et le capitaine revint du comté de Cornouaiiles. Il s'mforma de la conduite de sa fille , reçut des répon-

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ses dont il eut sujet d'être content; Temercia les dames des bontés dont elles avoient comblé Bekit, et la reconduisit à sa petite maison.

Tout va bien, Bekit, Jackmann viendra aujourd'hui ; nous lui rcconinianderons notre maison, et partirons pour la province de Cornouailles , où d'importantes affaires nous appellent.

Je ne reverrai donc plus miss Doro-

ib.ée ? dit Richard Vous reprenez

demain l'habit cavalier, répondit le capitaine; pensez-vous pouvoir vous présenter au château avec assurance dans cet équipage ?. .

Je serai demain habillé en homme, dit Richard.... Vous en aurez du regret, ma chère Bekit, repartit le capitaine, et je vous Pavois prédit.

Rendez justice à mon art; prenez plus de confiance en moi. . . Je n'en manquai jamais, mon cher père , répondit tendrement Richard, et après les biens que j'ai reçus de vous, je puis m'y abandonner entièrement... Isous ver-

IMPROMPTU. %zj

rons, Bekit, reprit le capitaine. Vous croyez pouvoir compter sur v^ousmême; moi je vous connois, et vous crains par rapport à vous : vos sentîmens chnncelleront encore.

Richard se crojoità l'abri de toutes ses défiances. Dans la meilleure intelligence possible 5 il accompagna son père au château, prit congé des dames et deM. Jackmann. Le capitaine conservant sa maison à Corn-Trée, et n'annonçant qu'un voyage pour quelques semaines au plus , l'espoir de se revoir bientôt rendit à tout le monde l'idée de la séparation supportable.

Le lendemain le capitaine réveille E-ichard avant le jour , et lui fait prendre les habits annoncés de la veille, ils étoient dans une grande simplicité.

Une voiture à deux, aussi étoffée que commode, se présente; des chevaux de poste y sont attelés : on part.

Jusqu'au moment où l'on entra dans le comté de Cornouailles, Richard ne vit rien de neuf dans sa situation, hors

les noms de Richard cl de mon fils que lui donnoit ronstaninient le caj>itaine. Du niomcnt qu'on eut mis le pied dans la province, la conversntioii prit un tour aussi sérieux qu'extraordinaire.

Jusqu'ici, dit le capitaine au jcuns l\oniine, mon cher fils, il ne m'a pa* éle permis de penser à assurer votre fortune et votra état. Il est tems de donner une attention réfléchie au choixque vous (levez faire. Vous ('les homme : vous vous devez à la société : il faut que vous y jouiez un rôle, (.'onsullez vos dis])Osilions et rospciK hans. Je ne prétends gêner, ni vos goûts , ni vos inclinations : prenez un parti, Richard: je vous ouvre la ytorie à tous les emplois que vous connoissez, vt vous impose la seule nécessité d'arrêter votre choix et de le suivre en homme d'honneur ... . Vous ne me répondez point, Richard I JJoutrzvous de mon affection , de mes bontés ?.... Sont-ce les bornes de

mon pouvoir qui vous alarment?...

ilssajez de me croire, mon fils, et décidez-vous.

Richard encore une fois défiant, maïaréJui, crut devoirnepas se laisser pénétrer. Je m'ignore moi-même, repondit-il ; à peine connoissant les dilFérens états par leurs noms, comm-ent en balancerois-je les inconvé^ mens, les devoirs, avec mes propres ressources et mes besoins ?

Le capitaine s'engage à l'aider dans son choix. Tous les états passent en revne; moins ils peuvent convenir à répoux de Dorothée, moins ils ont ti'3f traits pour Richard. Naturellement le jeune homme rapportoit tout à cette idée , même en regardant la conversation comme un simple jeu ci'esprit. Le moyen qu'une personne nche, autant qu'aimable, devint le partage d'un commerçant, d'un simple gentilhomme campagnard, d'un Biinistre ecclésiastique , d'un jucre de paix, ou d'ua officier subalterne''^ Ou

trouvoit de l'inconvénient à tout. Cependant , mon fils , disoit le capitaine , il faut vous décider : il faut éhe quelque chose. Je vous ai proposé des conditions communes. Je vous eusse vu vousy attacher sans reji^ret. Le bonheur ne dépend pas du degré d'élévation; mais voire ambition se porteroit-elle plus haut ? Voudriez -vous être un membre de la chambre des pairs ?Ua lord d'Angleterre ?

Vous insultez à mon néant , par ce triste badinage , reprit Richard; mes vues doivent être plus modestes. Trêve de modestie , reprit le capitaine : en vous mettant à portée de choisir , je n'ai pas prétendu vous borner. Expliquez-vous : voulez-vous être lord , Kichard ?

Comme il vous plaira , répliqua le jeune homme, impatienté, et voulanC faire finir la plaisanterie : je veux être lord : je veux être pair : où est ma pairie ?

Votre pairie, reprend le capitaine; faisons arrêter nos chevaux.... On en

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cîécouvre plusieurs du haut delà montagne où nous sommes.... Choisissez...

Ce chcàteaume paroît plus élevé, plus considérable, plus noble que les autres; vous conviendroit-il ? Oui , reprit Richard , qui aspiroit à un dénouement

quelconque Eh bien, ajouta le

capitaine , je vous embrasse , milord, comte de Westfield , accordez vos bontés au capitaine Sentri , qui s'honorera désormais du titre de votre gouverneur.... Postillon, droit auchâteau de Westfield....

Le postillon obéit. La chaise vole, Richard pense que son guide , son ancien père, sa mère, sa tante, son nouveau gouverneur, etc. a perdu le sens , ou croit lui-même rêver.

On entre dans la cour du château.

Des valets-de-pied, cou verts de livrées, viennent d'un air attentif présenter la main au capitaine pour lui aider à descendre -, il la refuse honnêtement.

Aidez à milord, leur dit-il, en leur mont ">it son compagnon de voyage.

Alors les domestiques s'emparent avec respect de Richard , le soulèvent . pour ainsi dire, de la voiture, et le portent sur l'escalier du perron, tenant au vestibule du château. Alors son gouverneur le prend par la main , lui fait traverser des appartemens superbes, au milieu de beaucoup de gens qui s'inclinent en les voyant passer. Ils entrent dans un cabinet. Un homme inodestement vêtu y étoit assi^ ; il se lève en les voyant, vient au-devant d'eux. Le capitaine lui dit deux mots à l'oreille : aussitôt cet homme passe nne porte , la tire après soi et disparoit.

Richard ouvroit de grands yeux , et regaidoit autour de lui d'un air tenant de \x stupidité. Tout-à-coup il entend du bruit : la même porte s'ouvre à deuxbattans : un homme de cinquante ans, d'un aspect vénérable, en sort :

l'ordre de la Jarretière éclate en broderie sur son habit. Il aborde affectueusement le capitaine , wgard©

qnelquetems Richard, l'embrassed'iin air satisfait. Brave Sentri , dit- il, je suis content, et vous aurez sujet de rêtre Notre monde est ici, cond-iisez le Lord dans son appartement; il doit avoir besoin de repos. Il faut lui faire faire une toilette; car je veux qu'il paroisse à son avantage. J^en use familièrement avec lui, il le trouvera fcon. Je le laisse entre vos mains: nous nous reverrons à dîner.

Richard, sans ouvrir la bouche, suivît son gouverneur. On le conduisit dans un très-bel appartement : deux valets-de-chambre s'emparent de lui , le déshabillent. On lui fait prendre une robe de chambre de satin d'hollande à fleurs d'or : on la couvre d'un peicrnoir; on le frise. Un surtout d'écarlate, relevé d'une broderie aussi légère que brillante, prend la place du déshabillé, et rend l'ajustement complet.

PendantlatO)Iette,le capitaine assis

à côté d'une Cïoisée lisoit tranquille-

ment une brocliure tombée par hasard sous sa main. Les valets-de-chnmbre ont disparu. Richard , magnifiquement Têtu et tout d'une pièce, est vis-à-vis d'une ^lace sans se reconnoître, pour ainsi dire sans se voir.

Commentse trouve votreseignciirie, milord , lui demande le capitaine?

Se peut-il que l'heureux changemenC de ses affaires ne lui occasionne point de satisfaction ?

Je dors, j'en suis sûr, dit Richard.

Ceci n'est qu'un rêve , ou vous m'entourez d'illusions. Comment dois-je vous regarder ?

Cène sont , milord , ni des illusions , ni des rêves , répond le capitaine , et votre gouverneur n'est pas en peine de la façon dont vous le regarderez aujourd'hui : cependant il vous conseille de quitter cet air d'étonnement qui éclipse en partie vos avantages naturels. Vous allez paroitre dans le grand monde; faites-vous un effort; prenez un peu d'aisance, sans perdre

de votre modestie; en attendant que vous fassiez des preuves plus essentielles de votre vertu, montrez-vous digne par une honnête assurance du rang oii votre choix vous a placé.

Un domestique interrompit le capitaine : il venoit avertir Richard que sa seigneurie étoit attendue pour diner. Le capitaine le prend gaîment par la main et le conduit dans la salle à manger. Le même seigneur, à qui le capitaine avoit présenté Richard, y étoit déjà rendu; il vient au-devant de son nouvel hôte , de Pair le plus caressant , le fait asseoir à côté de lui. Deux hommes de qualité, d'environ trente ans, distingués par des ordres, et le capitaine Sentri formoient toute la compagnie.

Il ne se dit rien d'intéressant pendantlerepas.Lorsque l'on eutdesseï vi, les domestiques étant retirés , le seigneur, à côté duquel Richard étoit assis, le prend parla main, et s'adressant aux deux autres assis vis-à-vis de

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lui : milords , leur dit-il, je vous ai proposé de prendre le nom et les armes de ma maison ; vous ne l'avez pas voulu; vous avez pensé sans doute que mes ancêtres et moi lui avions fait trop peu d'honneur pour qu'elle valût la peine d'être relevée. J'en ai l'entêtement ; mais vous croiriez-vous dégrader par cetteromplaisance,et jecesse de l'exiger. Voici un jeune homme plus téméraire. Il veut bien se charger, après moi, d*empêclier ce vieux château de tomber en ruines, et de perpétuer en Angleterre l'humble et médiocre race des comtes de Westfield.

Cette harangue parut confondre ceux à qui le lord s'adressoit. Ils regardoient Richard avec des yeux étonnés. Lui, devenu plus rouge que son habit , paroissoit beau comme un ange.

Vous ne répondez rien, disoit l'ancien lord aux autres : vous devez me connoître. Vous pensez à vous, et ne faites cas que de ce qui vous touche.

IMPROMPTU. IZj

Trouvez-vous extraordinaire que j'aie quelque retour vers moi ?

Mais, milord , reprit un des jeunes seigneurs, on ne donne pas le bien de ses enfans par fantaisie: on ne fait pas porter un nom comme le vôtre , et qui nous touche d'aussi près, par un premier venu.

Premier venu , ou non , reprit le lord , il me plait , je l'adopte , et ne suis pas en peine d'être applaudi du choix. Cependant j*ai une proposition à vous faire. Je ne veux ni blesser la justice, ni mécontenter les miens. Vous connoissez mon porte-feuille : il est à moi, et je suis sûr que vous en faites cas : je le donne à ce jeune homme , si le dessein dont je vous ai fait part vous révolte.

A cette proposition, les jeunes lords, presque de concert, s'écrient : milord est maître de ses volontés; on le croit soigneux de son honneur, judicieux; on ne s'opposera jamais.-..

Ne pas s'opposer, milords , ce n'est

pas me servir , reprit l'ancien , et jo n'ai que vous pour faire mes affaires ; j'ai besoin de la cour, et n'y veux connoitre personne. Nous allons passer dans mon cabinet , et je vous donnerai les instructions et les papiers nécessaires pour réussir. Ce n'est pas tout : je veux marier mon comte de Westfield , et richement : il doit tenir nn état dont vous et moi n'ayons pas à rougir, et si vous le voulez, cela devient possible , sans trop intéresser notre fortune.

Les jeunes lords répondirent qu'ils ctoient entièrement dévoués à milord.

Votre complaisance me charme , ajouta celui-ci : il y a, poursuivit-il, dans le comté de De von un baronnet d'une extraction mince , de peu de mérite, mais d'une fortune très-ample : il a une fille unique dont on dit du bien : je la veux; mais il ne me convient pas de faire des démarches auprès de cethorame -.vous-mêmes n'avez pas beïoiu d'eu faire 3 c'eàt uua

créature de votre ami le lord Hallilax : il vous le livrera pieds et poings liés: il me faut six mille livressterling de rente, en fonds de terre. Voilà le gros de mon projet. Passons dans mon cabinet, vous en apprendrez les détails. Capitaine Sentri, dit le lord, en se retournant de son côté , prenez soin de votre élève Les lords sortirent. Le capitaine conduisit Richard dans le parc du château.

Ils marchoient tous deux sans rien dire. Ils arrivèrent dans un endroit couvert , et obscurci à dessein par la quantité des arbres que l'on a voit fait croître autour sans ordre et sans symétrie. C'étoit une de ces solitudes ménagées à plaisir, pour jeter de la variété dans un parc où l'on voyoit d'ailleurs des beautés de tous les genres. Un tronc d'arbre, en apparence renversé par le vent , étoit le seul siège qu'on y trouvât.Richard s'assied, le chapeau enfoncé sur les yeux , les bras croiàés sur la poitrine, dansTatti*

tilde cl'un liomme absorbé par ses rêveries.

M.lorJa l'air triste, ditlecapitaiiie.

Ne m*appelez point milord, répondit Richard Je ne le puis être : je ne veux pas l*étre. Je vole ici Tétat à quelqu'un, et neveux point m'élever par une bassesse. On me flatte, oa m'enivre des plus douces espérances qui puissent toucher mon crrur ; on fait tout pour ébranler ma relic;ion; mais on ne l'a pas détruite. Vous-même me parlez sans cesse de vertu; mais vous ne me guérissez point; de mes défiances. Un mouvement de tendresse m'emporte vers vous, et je le regarde conune mon plus dangereux ennemi.

En un mot. Magicien, Fée, Esprit, Ange , Démon ou Diable; qui que vous soyez, faites-vous connoitre de moi. Vous avez toujours lu dans mon cœur, ainsi je ne saurois avoir de secret pour vous. Vous m'avez connu de la douceur, de la flexibilité, de la déférence; mais vous ne m'avez sur-

pris dans aucun de ces mouvemens de pusillanimité ou de crainte dont j'aie à rougir devant vous. Quittez cette apparence qui vous est sans doute étrangère , montrez-vous à moi ; vous ne m'effraierez point : ou le malheureux Richard se regardant comme votre jouet, vous quitte, et tente les moyens les plus extrêmes pour vous éloigner de lui à jamais.

Non, mon fils, mon cher fils , lui répoudit-on , en l'embrassant avec tendresse , nous ne nous séparerons point ; vous me connoîtrez , vous m'aimerez, vous serez ma consolation et ma joie»

"Non , je nesuisni!Fée,ni Magicienne, ni Esprit , ni Ange , ni Démon ; je suis un être de votre espèce, et quelque chose encore de moins. Je suis une femme , une foible femme : enfin vous êtes dans les bras de Rebecca '\^'estfield , sœur du maitre de la maison où nous sommes, veuve de sir Patrice o-Berthon, et mère de ce pauvre Richard que j'embrasss.

Vous, femme ! vous, ma mère, s'écrir. o-Berthon transporté... Où suisje ? Qu'ai -je fait ? Je me suis refusé aux tendres mouvemens qui m'emportoient vers vous ; j*ai voulu vous fermer mon cœur; jevous ai méconnue; j'ai été assez malheureux pour vous manquer ! J*embrasse vos genoux.

Vous n'avez point de tort, mon cher fils , ou votre mère en est complice. . . Mais, reprit o-Bertlion, quel enchaînement de merveilles ! Comment , par cpiels moyens les avezvous opérées ? Tout vous obéit dans la nature.

Hélas ! reprit sa mère, mon cher fils, votre imagination seule m'a obéi. Je m'apperçus que je l'avois étonnée, la première fois qne je vous vis sous le déguisement de Bohémienne , qu'un hasard m'avoit fait prendre ; vous étiez dans une espèce de danger, il falloit vous en tirer. Je devois travailler à fixer notre état encore incertain. J'avois besoin de votre soumission , de

TOlre confiance entière : je voulois vous connoître et vous éprouver.

L'idée du prodige vous ayant saisi , je résolus de la fortifier pour m'emparer de vous par ce moyen ; un peu de bonheur, un peu d'adresse et votre heureuse simplicité m'ont fait réussir.

Mes vues d'ailleurs sont remplies :

voilà tout le merveilleux; mais comme toute espèce de déguisement devient désormais inutile entre nous , il est tems que vous acheviez de nous con- Boitre tous deux.

"Vous apprendrez avec le tems l'histoire de notre maison ; elle est noble et ancienne ; mais ce mérite nous est étranger : il faut éviter de s'en prévaloir. Si Pon avoit des avantages personnels , l'orgueil en terniroit L'éclat.

Je suis fille d'Edwarfc , comte de ■\Vestfield, et delady Sara Tranquill.

Xe ciel avoit béni leur mariage parla naissance de six enfans. Vousconnoissez l'aîné : C'est Georges , à présent

comte de W'estfield. Lady Heat- Moore , que vous verrez et William, évêque aujourd'hui de Liucoln , la suivoient; eusuite un frère que nous perdîmes jeune; Edwart ,' mort à la guerre , dont je conserve un tendre souvenir , et moi , la cadette de tons.

Mon père possédoit les fiefs de la maison, devenus depuis l'appanagede notre aîné. La dot de ma mère devant être le partaj^e des autres, nous nous voyions réduits à de médiocres espérances. Mon père, attaché à la cour par un poste distint^né, y vivoit. Son Épouse , devenue infirme de très-bonn© heure, se retira ici. On envoya mon frère aîné à l'université de Louvain pour faire ses études et ses exercices. Au sortir de l'académie, il parcourut les différentes cours d'Allemagne et revint en Angleterre, âgé de vingtcinq ans. Je le vis alors pour la première fois.

Le château paternel ne l'arrêta pas long-tems. Mon père vouloit l'atta-

clier à la cour , et le força de rester à liOiidres : ainsi je ne l'ai presque pas revu depuis. L'évêque de Lincoln , encore enfant , fut envoyé à Oxford.

Peu après, le lord Heat-Moore rechercha ma sœur aînée et l'épousa.

J'avois treize ans moins que ma sœur. Le lord Heat-Moore, en me voyant, prit du goût pour moi , il fut au moment de changer de vues; mais les intrigues de mon aînée le ramenèrent à elle. J'étois trop jeune pour avoir des desseins ,et n'avois rien fait pour l'attirer : je le vis reprendre sans nul regret ses premiers engagemensj mais ma sœur me regarda comme sa rivale , et ne mi'a jamais pardonné de Pavoir été.

Le plus jeune de mes frères étoit mort à Westminster, où onlefaisoit étudier. Edwaitavoitunelieutenance dans le régiment des gardes, et à la réserve des tems que son emploi lui permettoit de venir passer avec nous, je restois ici seule avec ma mère, que

ses infirmités réduisoient à garder la cli:imbre, supportant avec beaucoup d'impatience la solitude où j'étois confinée.

La leitnre des romans français, dont j'avois acquis l'intelligence, étoit ma seule occupation ; elle m'entrctenoitdansle dégoût de la vie sélentaire , m'inspiroit de la curiosiLé pour des choses qu'il m'étoit inutile deconnoitre , réveilloit en moi le germe, d'une passion fatale à mon repos, et me donnoitde fausses idées des hommes, du monde, et de la nature ca général.

Une plaisanterie de mon frère Edwart me ht prendre le goût d'un amusement encore plus dangereux. J'étoij; à-peu-près de sa taille , et nos traifs avoient beaucoup de ressemblance. JI s'avise un jour de me faire essayer un de ses uniformes; vous me voyez en habit d'homme : brillante de jeunesse , je dus paroitre encore mieux aux yeux d'Edwart sous ce travestissemuiit :

I M P R O M P T U. 347 pour le rendre complet, il fut décidé qii'on feioit un habit exactement sur ma mesure, et le projet lut evécuté.

Sous ce nouvel habit je me présentai dans les maisons du voisinage , et y fus d*abord méconnue. On me prenoit pour le plus jeune de mes frères dont on ignoroit la mort. Ce succès m'encouragea; et en continuant de me masquer ainsi, je pris la contenance hardie, naturelle, enfin le maintien cavalier : j'appris à manier un cheval avec adresse, et instruite par un valet-dechambre de mon frère , Français , et autrefois prévôt de salle à Paris, je devins consommée dans Part de Pescrime. Mes matinées entières étoient employées à ces exercices ; à peine reprenois-je Phabillement de monsexo pour paroître dans l'appartement de ma mère. Le goût de la chasse se joignant âmes autres fantaisies, bientôt tous mes momens furent remplis par ces occupations si peu séantes à mon état.

Le départ d'Edwart pour^Londres suspendit mes cavalcades ; mais la manie en devint plus forte. J'attendois son retour avec impatience pour m*y livrer de nouveau : il fut assez prompt • ayant obtenu un congé au bout de trois •mois, il revint accompagné d'un officier de son corps, nommé sir Patrice o-Berthon. C'étoit uu cadet d'Irlande , fils d'un lord des pliis qualifiés et des plus jaauvresdu royaume. Il avoit environ trente ans. Sa figure étoit belle, noble, prévenante ; son esprit agréable, adroit , insinuant : Edwart avoit beaucoup d'amitié pour lui , et il le mit ea tiers dans toutes nos parties.

Sir Patrice s'attacha à me plaire, et n'eut pas de peine à réussir : je n'étois pas sur mes gardes. Il me fit un aveu assez libre , et je le reçus cavalièrement; mon habit m'inspiroit de la hardiesse et autorisoit la sienne. Je n'avois qu'un moyen à opposer à ses attaques : l'état de notre fortune devoit nous éloigner de penser l'un à l'autre.

Je

Je connoissois les préjugés de mon père et de mon frère aine contre les Irlandais; mais jenepouvois alléguer honnêtement ce motif, trop bien démenti dans mon propre cœur. Sir Patrice, prétextant une grande passion, ne fut pas rebuté par une aussi foible défense; il redoubla d'empressement, continua ses assiduités au château avec mon frère et sans mon frère ; et voyant que ses affaires n'avançoient point assez , il usa d'un moyen peu digne d'ua galant homme, pour me mettre dans le cas de rechercher moi-même sa main.

Dans ces entrefaites , mon frère Edwart, pourvu d'un brevet de colonel , est tué à la tête de son régiment en faisant son devoir. Cette mort touche vivement mon père, le grand â^e et le chagrin le conduisent au tombeau :

bientôt après, ma mère languissante depuis quinze ans , achève sa pénible carrière. Lady Heat- Moore et mon frère , alors docteur d*Oxford . étoient-

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