I.e lendemain après l'appareil levé
on décida que les blessures n'éfoient
dan(;ereuses que par la profondeur;
mais h fièvre survient , redouble , et
il faut épuiser le sujet parde nouvelles
saignées.
Je fis tant d'instances pour entrer
dans l'ap|,nrtement , qu'il ne fut pas
possible de s'y reluser.
l^îondctta avoit le transport, et rérétolL sans cesse mon nom Je la regardai ; elle ne m'avoit jamais paru si belle.
Est - ce là , me disois - je , ce que je prenois pour un fantôme colorié , un amas de vapours brillantes uniquement rassemblées pour en imjmscr à mes sens f
Klle avoit h vie commeje l*ni,et la perd parce que je n'ai jamais voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un tigre , ua monstre.
Si tu meurs , objet le plus digne cVètre chéri', et dont j'ai si indignement reconnu les bontés, je ne veux tDas te survivre. Je mourrai après avoir gacrifié sur ta tombe la barbare Olympia ! . , . .
Si tu m*es rendue, je serai à toi ; je reconnoîtrai tes bienfaits, je couronnerai tes vertus, ta patience; je me lie par des liens indissolubles, et ferai mon devoir de te rend.e heureuse
par le sacrifice aveugle de mes sent!-
mens et de mes volontés.
Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et de la nature, pour rappeler à la vie un corps qui sembloit devoir succomber sous les ressources mises en oruvre pour le soulager.
Vint^t et un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre lacrainte et l'espérance : enfin , la fièvre se dissipa, et il parut que la malade reprenoit connoissance.
Je l'appelois ma chère Biondetta , elle me serra la main. Depuis cet instant , elle reconnut tout ce qui étoit autour d'elle. J'etois à son chevet : ses yeux se tournèrent sur moi ; les miens étoieut baignés de larmes Je ne saurois peindre, quand elle me regarda, les grâces , l'expression de son sourire. Chère Biondetta ! reprit -elle; je suis la (hère Biondetta d'Alvare- Elle vouloit m'en dire davantage : on me força encore une fois de m'éloigner.
Je pris le paru de rester dans sa
cliambre , dans un endroit où elle ne pût pasmevoir. Knfin jVus la permission d*en approcher. Bioncîelta , lui fiis-je, je fais poursuivre vos assassins.
Ah î ménagez-les, dit-elle: ils ont fait mon bonheur. Si je meurs ce sera pour vous; si je vis ce sera pour vous aimer.
J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse rpii se pnssèrent entre nous jusqu'au tems où les médecins m'assurèrent que je pouvois faire trans- ]>or(er Biondetla sur les bords de la Brenta , où l'air seroit plus propre à l'ii rendre ses forces. Nous nous y éta- Minies. Je lui avois donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant où son sexe fut avéré par la uécessité de panser ses blessures. Je rassemblai autour d'elle tout ce qui jouvoit contribuer à sa commodité, et ne m'occupai qu'à la soulager, Tamuser et lui plaire.
Ses forces se rétablissoient à vue
•s LEDIABLE
d'œil, et sa beauté senibloit prendre chaque jour un nouvel éclat Enfin , croyant pouvoir l'engager dans une conversation assez longue, sans intéresser sa santé : O Biondetta ! lui disje , je suis comblé d'amour, persuadé que vous nVtes point un être fantastique , convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltans que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes furent fondées.
IDéveloppez-moilemystèredeTétrangB apparition qui aflligea mes reganU dansla voûtede Portici. D'où venoient, que devinrent ce monstre afTieuv , cette petite chienne qui précédèrent votre arrivée ? Comment, pourquoi les avez-vousromplacés pour vous attacher à moi ? Qui étoient-ils ? Qui êt^^s-vous ? Achevez de rassurer ua cœur toutà vous, et qui veut se dévouer pour la vie.
Alvare , répondit Biondetta , les Nécromanciens, étonnés de votre audace, voulurent se faire uu jeu de votre
Iiumiration , et pnrvenir par h voie de la terreur avons réilii ire à Tel at de vil esclave de leurs volontés. Ils vous préparoient d'avance à la frayeur, eu vous provoquant à l'évocation du plus puissant et du plus redoutable de tous les eNprIts; et par le iccours de ceux dont la cathégorie leur est soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir d'eGTroi , si la vigueur de votre ame n*eût fait tourner contr'eux leur propre stratagème.
A votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes, les Ondms , enchantés de votra courage , résolurent de vous donner tout l'avantage sur vos ennemis. Je siiis Sylphide d'ori«;ine, et une des plus considérables d'entr'elles. Je parus sous la forme delà petite chienne; je reciH vos ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir.
Plus vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisnnce , d'intelligence à régler nos niouvcniens , plus nous
So LEDIABLE
redoublions d'admiration pour vous etdezèle.
Vous m'ordonnâtes de vous servir en pa;:e , de vous amuser en cantatrice . Je me soumis avec joie, et j»oûtai de tels charmes dans mon' obéissance, que je résolus de vous la vouer pour toujours.
Décidons, me disois-je, mo« état et mon bonheur. Abandonnée dans le vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans jouissances , esclave des évocations des cabalistes , jouet de leurs fantaisies , nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes connoissauces , balancerois-je davantage sur le choix des moyens par lesquels je puis ennoblir mon essence ?
Il m*est permis de prendre un corps pour ni'associer à un sage : le voilà. Si je me réduis au simple état de femme , si je perds par ce changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance de mes compagnes ,
AMOUREUX. Si
je ioniraidu bonheur J*aimpr et dVtro aimée. Je servirai mon vainqueur ; je l'instruirai de la sublimité de sou être dont il ignore les prérogatives : il nous soumettra avec les éléniens dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Jl est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine adorée de hii.
Ces réflexions . plus subites que vous pe pouvez le croire dans unesubstance débarrassée d'organes , me décidèrent sur-le-champ. Kn conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter qu'avec la vie.
Quand j'eus pris un corps , Alvare , je m'appercus que j'avois un cœur. Je vous adrairois, je vous aimai; mais que devins-je , lorsque je ne vis en vous que de la répugnance , de la haine! Je ne pouvois ni changer, m même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits , la haine im-
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placable des Nécromanciens, je devenois, sans votre protection, Pêtre le plus malheureux qui fût sous le ciel : que dis-je? je le serois encore sans votre amour.
Mille grâces répandues dans la figure , l'action , le son de la voixajoutoient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevois rien de ce que j'entendois. Mais qu*y avoiL-il de concevable dans mon aventure?
Tout ceci me paroît un songe, me disois-je; mais la vie humaine est-elle autre chose? je rêve plus extraordinairemeut qu'un autre, et voilà tout.
Je l'ai vue de mes yeu.\ attendant tout secours de l'art, arriver presque jusqu'aux portes de la mort , en passant par tous les termes de l'épuisement et de la douleur.
L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une femme lie seroit-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de rayons de lumière, des débris d'un arc-eu-ciel cou-
denses? Où eu le possible ?... Où e^t l'impossible ?
Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon penchant, en crovint consulter ma raison. Je coniblois Biondetta de prévenances ; de caresses innocentes. Elle s'v préloit avec une franchise qui m'enchantoit, avec cette pudeur naturelle qui a^^lt sans être l'clTct des réflexions ou de la crainte.
Un mois s'éloit passé dans des douceurs qui m'avoient enivré. Biondetta entièrement rétablie pouvoit me suivre par-tout à la promenade. Je lui avois fait faire un déshabillé d'ama-« zone : sous ( e vêtement , sous un fn*'Tnd chapeau ombragé de plumes, elle attiroit tous les regards, et nous ne paraissions jamais que mon bonlieur no fit l'objet de Tenvie de tous ces heureux Citadins qui peuplent , pendant les beaux jours, les ri varies enchantés df la Brenta ; les femmes même sembloient avoir renoncé à cette jalousia
dont on les accuse, ou subjuj^u^'es par une supériorité dont elles ne pouvoient disconvenir , ou désarmées par un maintien qui aunonçoit l'oubli de tous ses avantages.
Connu de tout le monde potir l'amant aimé d'un objet aussi ravissant, mon orgueil égaloit mon amour , et je m'élevois encore da\antage quand je venois à me flatter sur le brillant de son origine.
Je ne pouvois douter qu'elle ne possédât les connoissances 1l»s plus rares , et je supposois , avec raison , que son but étoit de m'en orner ; mais elle ne m'entretenoit que de choses ordinaires , et sembloit avoir perdu l'autre objet de vue. Biondetta, lui dis-je un soir que nous nous promenions sur la terrasse de mon jardin , lorsqu'un penchant trop flatteur pour moi vous décida à lier votre sort au mien, vous vous promettiez de m'en rendre digne en me donnant des connoissances qui ne sont point
Ti^'s^rvées au commun des hommrs. Vuui parois-je maintenant indigne de vos soins; un amour aussi tendre , aussi délicat que le vôtre peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet ?
O ! Alvare, me r6pondit-elIe, je suis femme depuis six mois , et nm passion, il mêle semble, n'a pas duré un jour rardr)nnez si la plus douce des sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien éproiiv(^. Je voudrois vous montrer à aimer comme moi; et vous seriez par ce sentiment seul aii-dessùi de tous vos sembl.ibles; mais l'orgue J humain aspire à d'antres jouissances.
L'inquiétude naturelle ne lui permet pas de saisir un bonheur , s'il n'en peut envisager un plus grand dans la perspective. Oui, je vous instruirai, Alvare. .l'oubliois avec plaisir mon intérêt: il le vent, puisque je dois retrouver n)a grandeur dans la vôtre ; mais il ne sullit pns de me promettre d'être à moi, il faut que vous vous
donniez, et sans réserve , et pour toujours.
Nous ét'ons assis sur un banc de gazon , sous un abri de cbevre- feuille au fond du janlin; je me jetai à ses genoux. Cbere Biondrlla, lui dis-je, je vous jure une lldelité à toute épreuve.
"Non, di^oit-elle, vous ne me cnnnoissez pas, vous ne vous connoissez pas : il me faut un abandon absolu. JI peut seul me rassurer et Die sulHre.
Je lui baîsois la main avec transport, etredoublois messermens; elle m'opposoit ses craintes. Dans le feu de la conversation , nos têtes se panclieut, nos lèvres se rencontrent..
Dans le moment , je me sens saisir par la bascpie de mon liablt , et secouer d'une étrange force.
C'étoit mon chien , un jeune Danois dont on in*nvoit fait présent. 'Jous les jours, je le faisois jouer avec mon mouchoir. Comme il s*étoit échappé
AMOUREUX. 8y
c!e In maison la veille, je l'avois fait altaclier pour prévenir une seconde évasion. Il venoit de rompre son attache; conduit par l'odorat , il m'avoit trouvé, et ne tiroit par mon manteau pour me montrer sa joie et me solliciter au badinage ; j'eus beau le chaiser de la raain , de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter : il couroit, reveuoit sur moi en aboyant ; enfin Taiucu par son importunité, je le saisis par son collier et le reconduisis à la maison.
Comme je revenois au berceau pour rejoindre Biondetla , un domestique marchant presque sur mes talons nous avertit qu'on avoit servi , et nous fûmes preudre nos places à table.
Biondetta eût pu y paroîlre embarrassée. Heureusement nous nous trouvious en tiers, un jeune noble étoit venu passer la soirée aveCTious.
Le lendemain j'entrai chez Biondetta, résolu d<î lui faire part des réjlexions sérieuses qui m'avoieut occuj ')
88 LEDIABLE
pendant la nuit. Elle étoit encore an lit, et je m'assis auprès d'elle. Nous avons, lui dis-je , pensé faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes jours. Ma mère veut absolument que je me marie. Je ne saurois être à d'autre qu'à vous , et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans son aveu. Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon devoir est de vous respecter.
Eh ! ne dois-jc pas vous respecter vous-même, Alvare? Mais ce sentiment ne seroit-il pas le poison de l'amour ? Vous vous trompez, reprisje , il en est l'assaisonnement.
Bel assaisonnement, qui vous ramène à moi d'un air glacé , et me pétrifie moi-même. Ah, Alvare ! Alvare ! je n'ai heureusement ni rime ni raison, ni père ni mère, et veux aimerde toutmon cœur sans cetassaisonnemeut-là. Vous devez des égarais à votre mère : ils sont naturels^ il suHit
A M O V n E IT Y. ?5
cpip sa volonté ratifie l'union de nos cfpurs, pourquoi faut-il (ju'elle la précède ? Les préjugés sont nés chez vous au défaut de lumières, et soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas, iN rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible ou inutile de remplir : enfin vous cherchez à vous faire écarter de la route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble la plus désirable. "Notre «nion, nos liens deviennent dépendnns de la volonté d'autrui. Qui sait si Doua Mencia me trouvera d'assez bonne maison pour entrer dans celle de Maiavillas ? Et je me verrois dédaignée ? Ou , au lieu de vous tenir de vous-même , il faudroit vous obtenir d'elle ? Est-ce un homme destiné à la haute science qui me parle ; ou un enfant qui sort des montagnes del'Kstramadure? Et dois-jeétre sans d('licatesse , quand je vois qu'on mé-
^ LEDIABLE
liage relie des autres plus que la mienne ? Al vare Alvare ! on vante l'amour des Espagnols ; ils auront toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.
J'avois vu des scènes bien extraordinaires; je n*étois point préparé à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère ; le devoir me le prescrivoit, et la roconnoissance, l'attachement, plus forts encore que lui.
On n*éiOuioit pis. Je ne suis ])as devenue femme pour rien, Alvare : vous Die tenez de moi, je veux vous tenir de vous. Doua Mencia désapprouvera ap'ès si elle est folle. Ne m'en parlez plus. Depuis qu'on me respecte, qu'on se respecte , qu'on re^^pecte tout le monde, je deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haissoit. ht elle se mit à sanglotter.
Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement de foiblessequi ni'entraînoit aux pieds de Bioadetta, pour essayer de désar-
A M O U R E V X. çï
TPer relie déraisonnable ciilt^re , et faire cesser des larmes dont la seule vue me mettoit au désespoir. 'Je nie retirai. Je passai dans mon cabinet.
>.n m'y enchaînant, on m*eût rendu service; enfin, craignant l'issue des <ombats que j'éprouvois, je courus à ma gondole : une des femmes de Biondetta se trouve sur mon cliemin, Je vais à Venise, lui dis-je. J'y deviens nécessaire pour la suite du procès intenté à Olympia ; et sur-le-champ , je pars, en proie aux plus dévorantes impiiétudes, mécontent de Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il ne me restoit à prendre que des partis lâches ou désespérés.
J'arrive à la ville : je toucha à '•» première calle. Je parcours d'un air efTaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'appercevanl point ^lu'uri orag^ affreux va fondre sur moi , et cfu'il faut m'inquiéter pour trouver un abri.
C'étoit dans le milieu du mois do
c)2 LEDIABLE
Juillet. Bientôt je fus chargé par une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.
Je vois une porte ouverte devant moi : c'étoit celle de l'église du grand couvent des Tranciscains ; je m'y réfugie.
Ma première réflexion fut , qu'il avoit fallu un semblable accidentpour me faire entrer dans une église depuis mon séjour dans les états de Venise ; la seconde fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes devoirs.
Enfin , voulant m'arracher à mes pensées, je considère les tableaux, et cherche à voir les monumensqui sont dans cette église : c'étoit une espèce de voyage curieux que je faisois autour de la nef et du chœur.
J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui étoit éclairée par une lampe, le jour extérieur n*y pouvant pénétrer : quelque chose d'éclatant frappe mes regards dans le fond de la chapelle; c'étoit un monument.
Deux génies descendoient dans un tombeau de marbre noir une {îf;ure de lemme, deux autres génies fondoient en larmes auprès de la tombe.
Toutes les figures étoient de maibre blanc, et leur éclat naturel , rehaussé parle contraste , en réfléchissant vivement la foible lumière de la lampe, sembloit les faire briller d'un jour qui leur fût propre, et éclairer lui-même le fond de la chapelle.
J'approche : je considère les figures ; elles me paroissent des plus belles proportions, pleines d'expression et de l'exécution la plus finie.
J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je ?
Je crois voir le portrait de ma mère.
Une douleur vive et tendre, un saint respect me saisissent. O ma mère!
est-ce pour m'avertir que mon peu de tendresse et le désordre de ma vie TOUS conduiront au tombeau, que ce froid simulacre emprunte ici votre ressemblance chérie r* O la plus digne
de^ femmes ! tout égaré ([ii'Il est, votre Alvare vous a conservé tous vos droits sur son cœur. Avant de s'écarter de Tobéissance qu'il vous doit, il raourroit plutôt mille fois : il en atteste ce marbre insensible. Hélas! je suis dévoré de la passion la plus tyrannique : il m'est impossible de mVn rendra maître désormais. Vous venez de parler à mes yeux ; parlez. Ah ! parlez à mon cœur, et si je dois la bannir, enseignez-moi comment je pourrai faire sans qu'il m'en coûte la vie.
En prononçant avec force cette pressante invocation , je ra'étois prosterné la face contre terre , et j'attendois dans cette attitude la réponse que j'étois presque sûr de recevoir , tant j'étois enthousiasmé.
Je réfléchis maintenant, ce que je n'étois pas en état de faire alors , que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours extraordinaires pour régler notre conduite , 51 nous les deinaudons avec force, diu-
nions-nous n'être pas exaucées , nu moins, en nous recueillant |H)iir les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les ressources de notre propre prudence Je inéritois d't'lre abandonné à la mienne , et voici ce qu'elle me suggéra : «Tu mettras un » devoir à remplir, et un espareron- » sidérable entre ta passion et loi ; les ■ événemens t'éclaireront ».
AIIons,dis-ie,en me relevant avec précipitation, allons ouvrir inon cnur à ma mère, et reniettons-nous encore une fois sous ce cher abri.
Je retourne à mon auberge ordinaire: je cherche une voifure , et , sans m'embarrasser d'équipages , je prends la route de Turin pour n)e rendre en Es|%igne par la Fraiu e ; mais avant je metsdans un paquet une note de trois cents sequins sur la banque » et la lettre qui suit:
A MA CHÈRE BlOHDF. TTA.
« Je m'arrache d'auprès de vous ,
» ma clière Biondetta , et ce seroit » m'arracher à la vie , si l'espoir du » plus prompt retour ne consoloit mou » cœur. Je vais voir ma mère; animé » par votre cliarmantsidée, je triom- » plierai d'elle , et viendrai former » avec son aveu une union qui doit » faire mon bonheur Heureux d'avoir » rempli mes devoirs avant de me » donner tout entier à l'amour , je » sacrifierai à vos pieds le reste de ma » vie. Vousconnoitrez un Espagnol, 5' ma Biondetta ; vous jugerez d'après » sa conduite , que s'il obéit aux de- « voirs de l'honneur et du sang , il » sait également satisfaire aux autres.
» En voyant l'heureux effet de ses » préjugés , vous ne taxerez pas d'or- » gueil le sentiment qui l'y attache. » Je ne puis douter de votre amour :
» il m'avoit voué une entière obéis- » sance ; je le reconnoitrai encore » mieux par cette foible condescen- » dance à des vues qui n'ont pour ob- » jet que notre commune félicité. Je
» VtU3
■ vous envoie ce (|ni peut être néces- » saire pour l'entretien de notre niai- » son. Je vous enverrai d'Kspagne ce » que je croirai le moins indigne de » vous, en attendant que la plus vive » tendresse qui fût jamais vous ra- » mène pour toujours votre esclave ».
Je suis sur la route de l'Estramadure. Nous étions dans la plus belle saison , et tout senibloit se préféra rimpalicnce que )*avois d'arrive^rdans ma patrie. Je découvrois déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise do poste assez mal en ordre ayant dépassé ma voiture , s'arrête et me laisse voir à travers une portière , une femme qui fait des signes et s'élance pour en sortir-
Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends , et recois Biondctta dans mes bras ; elle y reste pâmée sans connoissancc ; elle n'avoit pu dire cjue ce peu de mots: Alvare ! vous m'avez abandonnée.
7 orne II, E
SS LEDIACLE
Je la porte dans ma chaise , seul endroit où je pusse Passeoir commodément : elle étoit heureusement à deux places. Je fais mon possible pour lui donner plus d*a;sance à respirer , en la dégageant de ceux de ses vêtemens qui la gênent; et la soutenant entre mes bras, je continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer.
Nous arrêtons àla première auberge de quelque apparence : je fais porter Biondelta dans la chambre la plus commode: je la fais mettre sur un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étois fait apporter des eaux spiritueuses , des élixirs propres à dissiper un évanouissement. A la fin elle ouvre les yeux.
On a voulu ma mort , encore une fois, dit-elle ; on sera satisfais. Quelle injustice! lui dis-je , un caprice vous fait vous refuser à des démarches senties et nécessaires de ma part. Je risque de manquer à mon devoir si je ne
sais pas vous résister , et je m'expose à des désa gré mens, à dos remords qui troubleroient la tranquillité de notie Uf!!on. Je prends le parti de m'érliapper pour aller chercher Taveu de uia mère
Et que ne me faites-vous connoîfre votre volonté , cruel : Ne suis-je pa* faite pour vour obéir ? Je vous aurois suivi. Mais m'abandonner seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis faits pour vous ; me voir exposée par votre faute aux affronts les plus humilians...
Expliquez-vous, Biondetta; quelqu'un auroit-il osé?... . Et qu*avoiton à risquer contre un être de mon sexe , dépourvu d'aveu comme de toute assistance ? L'indigne Bcrnndillo nous avoit suivis à Venise : à peine avez-vous disparu , qu'alors ces-^ant de vous cra* 'dre, impuissant contre moi depuis que je suis à vous , mais pouvant troubler l'imagination des gens attachés à mon service , il a fait
,oo L E D ï A B L E
assiéger par des fantômes de sa CTéation votre maison de la Brenta. Mes femmes effrayées m'abandonnent. Selon un bruit général , autorisé par beaucoup de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples^ et l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin , et cela so trouve presque avéré par les indices.
Chacun s'écarte de moi avec frayeur.
J'implore de l'assistance, de la comprission ; je n'en trouve pas. Enfin , l'or obtient ce que l*on refuse à l'humanité. On me vend fort cher une mauvaise chaise : je trouve des guides , des postillons ; je vous suis....
Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des dis^aces de Biondetla. Je ne pouvois , hii dis-je , prévoir des é^ éuemens de cette nature. Je vous avois vue l'ob'et des ésards, des respects de tous les liabiians des bords de la Brenta, cequi vous sembloit si bien acquis; pouvois- je imaginer qu'on vous le disputeroit dans 'mon absence ? Oh ,
AMOUREUX. for
Biondetla! Vous êtes éclairée t ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions désespérées ? Pourquoi ?...
Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par mon choix, Alvare , mais je suis femme enfin, exposée à ressentir toutes les impressions ; je ne suis pas de marbre. •T'ai choisi entre les Zones la matière élémentaire dont mon corps est composé : elle est très-susceptible; si elle ne l'étoit pas, je manquerois de sensibilité; vous ne me feriez rien éprouver, et je vous deviendrois insipide.
Pardonnez-moi d'avoircouru le risque de prendre toutes les imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvois, toutes les grâces; mais la folio est faite, et, constituée comme je lo suis à présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche :
mon imagination est unvoUan. J'ai, en un mot , des passions d'une violence
qdi (levrolt vous effrayer, si vous n'étiez pas l'objet de la plus emportée de toutes, et si nous ne connoissions pas mieux les principes et les effets de ces élans naturels , qu'on ne les connoit à Salamanque. On leur y donne des noms odieux ; on parle au moins de les étouffer. Etouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'ame et le corps peuvent agir réciproquenicnt l'un sur l'autre, et se forcer de concourir au maintien nécessaire de leurunion ! Cela est bien imbécille , mon cher Alvare ! Il faut régler ces mouvemens, mais quelquefois il faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent tous à-la-fois, et la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner. Ménagez-moi dans ces moraens-ci, Alvare ; je n'ai que six mois, je suis dans l'enthousiasme de tout ce qi'e '^'éprouve ; songez qu'ua de vos refus , un mot que vous me dites inconsidérément, indignent l'amour, révoltent l'orgueil, éveillent le dépit,
A II O V n E V X. loi
la cléfianre, la crainte : que dis- je ? Je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et mon Alvare aussi malheureux (juo moi !
O Biondetta , repartis-jc , on ne cese pas de s'étonner auprès de vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites de vos penchans. Nous trouverons des ressources contreeuxdans notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas r-^pérer d'ailleurs des conseils de la di«;ne mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous chérira, tout m'en assure, et tout nous aidera û couler
des jours heureux Il faut vouloir
ce que vous voulez, Alvare. Je conno's mieux mon sexe et n'espère pas autaot que vous; mais je veux vous obéir pour vous plaire, et je me livre.
Satisfait de me trouver sur la route de l'Kspagne , de l'aveu et en compagnie de i'ob;et qui avoit captivé ma raison et mes sens , je m'empressai de chercher lepassn^e des Al pas pour ar-
104 LEDIABLE
river en France ; mais il sembloit que leciel medevenoitcontrairedepiiis que je n'étois pas seul: des ornges alfieux suspendent ma course, et rendent les chemins mauvais et les passages impraticables. T.es chevaux s'abnttent : ma voiture fjui sembloit neuve et bien assemblée se dément à chaque poste , et manque par l'essieu , ou par le train, ou par les roues. Enfin, après des traverses infinies , je parviens au Col-de-Tende.
Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnoit un vovage auss! contrarié, j'admirois le personnage de hioudetta. ( en'étoit plus cette femme tendre, triste ou emportée c[ue j*avois vue; il sembloit qu'elle voulût soulager mou ennui, en se livrant aux saillies delà gaitéla plus vive, et me persuader que les fatigues n'avoient rien de rebutant pourelie
Tout ce badinage agréable étoit mêlé de caresses trop séduisantes pour que je pusse m'y refuser : je m'y livrois j
AMOUREUX. icS
mais avec réserve : mon orf^ueil compromis servoit de frein à la violence de mes désirs Elle lisoit trop bien dan5 mes yeux pour ne pa-; jiifzer de mon désordre, et cherchera l'anc^menter.Jti fus en péril : ie dois en convenir. Une fois enti 'autres si une roue ne se fût brisée, je ne saiscequf' le point d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour l'avenir.
Après des faticues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrôtoit mes regards sur l'aisance, la facilité des ma urs de la nation Françoise C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrois vous voir établi Les ressources d'aucune espèce ne vous y manfjiieront ; vous ferez la figure quM vous plaira d*y faire , et j'ai des movens sûrs de vous y faire jouer le phii g<and rôle; les François sont galans : si je ne présume point trop do ma figure, cequMy auroit déplus distingue parmi eux viendroit me rendre
io6 L E D I A B L E
hommage, et je les sacrifierois tous à mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité Espagnole !
Je regardai cette proposition comme un bndinage. Non, dit-elle, j'ai sérieusement cette fantaisie ... Partons donc bien vite pour l'Kstramadure , répliquai-je , et nous reviendrons faire présentera la cour de France l'épouse de Doni Alvare Maravillas ; car il ne vous conviendroit pas de ne vous y montrer qu'en aventurière...
Je suis sur le chemin de l'Estramadure, dit-elle, il s'en faut bien que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur, comment ferois-je pour ne jamais la rencontrer?
J'entendois , je voyois sa répugnance ; mais j'allois à mon but et je me trou-*vai bientôt sur le territoire Espagnol.
Les obstacles imprévus, lesfondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les mulets rétifs , me donnoient encore moins de relâche qu9 dans le Piémont et la Savoie.
On dit beaucoup de mal des aubeipps d'Kspai^ne , et c'est avec raison ; cependant je mVstimois lieureux quand les contrariétés éprouvées pendant Je jour ne me Ibrçoientpas dépasser un« partie delà nuit au milieu delacampaç,ue, ou dans une grange écartée.
Quel pays allons -nous chercher, disoit-elle, à en juger par ce que noua éprouvons! En sommes-nous encore beaucoup éloignés ?
Vous êtes, repris-je, en Estramadure, et à dix lieues tout au plus du cliâteau de Mara villas .. Nous n'y arriverons certainement pas ; le ciel noua en défend les approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.
Je regardai le ciel, et jamais iJ ne m'avoit paru pUis menaçant. Je fis appercevohàBiondettaquelagrangeoùnous étions pouvoit nous garantir de l'orage. Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre, me dit-elle ?... Et que vous lait le tonnerre à vous, habituée à vivre dans les airs, qui l'avez vu tant de foi*
af,8 LE DIABLE
se former, et devez si bien connoître sou origine pliysique ?.. Je necraindrois pas , si je la connoissois moins: je me suis soumise pour l'amour de vous aux causes physiques , et je les appréhende , parce (ju'eiles tuent et qu'elles sont physiques.
Nous étions sur deu\ tas de paille aux deux exhéniilésde la jirange. Cependant l'orage après s'être aimoucé de loin approc lie et mugit d'une manière épouvantable. Le ciel paroissoit im brasier agité par les vents en m lie sens contraires : lescoups de ton nerre répétés par les antres des montagnes voisines retentissoient horriblement autour de nous. Ils nesesuccédoient pas , ilssembloient s'entreheurter. Le vent , la grôle, la pluie se disputoient entr'eux à qui ajouteroit le plus à PJiorreur de l'e-Tioyable tableau dont nos sens étoientafUiciés. 11 part un éclair qui semble embraser notre asile. Un coup effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts d:iu5 les oreilles, viei)t
se
se précipiter dan% mes bras : Ah! Alvare ! je suis perdue, .
Je veux la rassurer. Mettez la maîn sur mon cœur, disoit-elle. Elle me la place sur sa gor^e, et quoiqu'elle se trompAt en me faisant appuvcrsur uu endroit où le battement ne devoit pas être le plus sensible, je démêlai qm» le mouvement etoit extraordinaiie. Klle m'embrassoit de to.Kes ses forces et redoubloit à chaque éclair. Enfin .\m coup plus effra vaut que tous ceux'qui s'étoient fait entendre part: Biondetfa s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident, il ne pût la frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier.
Cet effet de la peur me parut sinjulier, et je commençai à appréhender pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé dans'sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus transporté que je ne puis le dire, je me levé : Biondetta, lui dis. je, vous ne savez ce que vous laites.