‹ Œuvres badines et morales de CazotteChapitre 26 sur 30 · CHANT SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHANT SEPTIEME

XJÉjA iVnnui , par le bruit écarté,

Craignant bientôt d'entendre la trompette,

Abandonnoit les murs de la Cité :

Vers les Grisons méditant sa retraite,

Il s'éloignoit d'un vol pénible et lourd ,

Opprimant Tair qui lui livre passage.

» Oii vas-tu donc? Es-tu fou? Es-tu sourd?

Arrète-toi , retarde ton voyage, »

Dit une voix , dont il connoît l'accent.

11 reconnoît la sorcière , et descend.

» Que voulez-vous, madame ?— Grosse bête ?

Ce que je veux? Que tu restes ici.

Quoi ! de tout tems Genève est ta conquête ;

Tu tiens son peuple à tes lois asservi ;

Tes lieutenans , le rusé cagotisme ,

L'esprit bourgeois et le plat pédantisme

Te l'ont livré; ce doBiaiue est à toij

ŒUVRES D I V E R S E S. 271 On t'en a fait le syndic et le roi, Et tu pourrois abamlonner Icmploi ?

Un bruit de guerre î Est-ce un assaut si rude , Pour que tu sois forcé de déguerpir?

Tu sais si bien résLster au plaisir, Et tu fuirois devant l'inquiétude !

Reprends courage, et reviens à l'instant. Pour mieux tromper l'ennemi qui nous guette, 11 faut ici jouer de la baguette. ]] faut quitter ces ailes de chouette y Ce front ridé, barbouillé de safran ; Cet œil rempli du venin qu'il répand, Cet étui lourd, où ton ame végète. »

Elle a frapi é; bien j lus prompt que l'éclair, Le corps épais se dissout dans l'éther. Il reparoît, tel qu'un nuage somlîre iJont le soleil ne peut dissiper l'ombre, Et sur la terre à l'instant descendu , Comme un brouillard le voilà répandu.

Vers le midi, trois beautés Genevoises; C'étoient Hubert, des Franches et Galatin, Chercliant querelle au conseiller Troncliin : Cûjnuie, à Lutèce, auroient fait des Gauloises.— « En vérité , monsieur le conseiller, On n'y tient pas , et votre fourmillière , Qu'en Utopie il vous plaît d'habiller , Devient un trou qu'il faut abandonner j Un cul-de sac, une géole, uue ornière.

On s'y morfond /faute de s'amuser.

Laissez les lois, que vous n'entendez guère.

Et faites-nous un bon conte, un breland; —

Il faut que j'aille au conseil; on m'attend. —

Juger? Eh oui ! discuter des misères,

Nous attirer des procès et des guerres,

Pour soutenir ce qu'avoient fait nos pères

Pour conserver des moeurs de paysans,

Et vivre ici comme des chats-huans.

Eh ! croyez-moi; laissez là ces matières.

Vos conseillers peuvent s'entendre entr'eux.

Qu'ils soient deux-cent, ou qu'ils soientvingt et

Tout est égal, ils font tout pour le mieux; (deux^

Nous nous moquons de votre république,

Et le plaisir est la chose publique,

Avisez-y ; cherchez à l'attirer.

Ou vers Paris nous allons déserter. — •

a Mais quels plaisirs , répartit d'un ton grave.

Le magistrat : ici tout est réglé.

Des réglemens le sénat est esclave », —

« Allez donc dire au sénat assemblé,

Qu'il faut le jeu , le bal , la comédie,

Des beaux-esprits , des soupers amusans ,

Où nous allions lier notre partie ,

Et figurer parmi les opposans ».

Fort alarmé d'un discours si profane ,

De ce mépris pour le commun foyer.

Par des raisone ; Tronchin veut foudroyer

Un plan hardi que le sénat condamne :

Mais, le brouillard agissant sur l'organe, Il balbutie et ne fait que bâiller :

L'exemple gagne , et cette épidémie Ayant saisi toute la compagnie, Le sénateur, confus , déconcerté, Cherche la porte , et quitte la partie. Tout en bâillant , le trio l'injurie , Autant qu'il croit pouvoir être écouté. Puis, revenant au point qui l'intéresse, Galatin dit d'un ton demi-savant :

« Mais sentez-vous ce physique assommant , Cet air épais? 11 empâte, il oj)presse j Il interdit jusqu'aux rayons du jour, Et met le comble à l'ennui du séjour.

M'en croirez-vous? Sortons de cette enceinte. Contre ce mal , dont nous fuyons l'atteinte ; Allons chercher du secours à Ferney , Chez ce vieillard plaisant et jnagnifique , Qu'à nous guérir , le ciel a destiné , Et des vapeurs et de la république.

Le parti pris, le trio mutiné Se met en marche : on se hâte ; on arrive , Et l'on surgit à la riante rive.

Dans le château on n'entend pas de bruit. Le philosophe étoit encore au lit.

Pressé de vivre , et plus pressé d'écrire , Il s'amusoit à se voler sa nuit,

Qu'il employoit trop souvent à médire.

Au point du jour, il s'endornioit enfin ; Saint Athanase et Messer-Arétin , Deux z'n-quarto , lui servoient de coussin. Mais la paupière étoit à peine close, Que la déesse , aux doigts couleur de rose, Ouvroit la porte aux songes du matin.

Sous un berceau de fleurs et de verdure, Où l'art discret fait valoir la nature , Il est couché sur l'œillet et le thym j Trois déïtés apparoissent soudain,

C'est Idamé , c'est Jocaste et Zaïre

C'est le Couvreur, c'est Clairon, c'est Gaussin, Que la fraîcheur , au regard enfantin, Que des amours environne l'essaim, Autour de qui tout sembrâse et soupire. « Viens! lui dit-on , avec un doux sourire. Auteur charmant, dont le pinceau divin Sur tous les cœurs nous a donne l'empire . Viens ! le bonheur t'attend entre nos bras, Viens te livrer à l'amoureux délire !

Le vieil athlète, en voyant tant d'appas, Des premiers feux ressentoit la puissance ; Vers le plaisir qui l'appelle, il s'élance. Pour l'arrêter , on lui fait violence.

Il se récrie : « Eh. quel est l'inhumain ?

C'egt Jean Fréron , la férule à la main. * Retire-toi, galant sexagénaire,

Et laisse- là ces prestiges de l'art, Cis vils objets de Pajnour mercenaire, Cet oripeau , ces grijiiaces , ce fard ». C'est sur ce ton que parloit le pendard. j) Eh, que veux-tu, bourreau de ma vieillesse? T'humilier, châtier et punir D'avoir pillé, d'avoir trop su haïr , D'être envieux. La douleur qui l'oppresse, Fait au vieillard pousser un cri perçant, Et le rideau du lit s'ouvre à Tinstant. C'étoit Jasmin. « Monsieur, le jour s'avance; » » i'onnez dessus; qu'on le chasse d'ici; » ÏMal«5.qui?Monsieur : — Mais voyez l'impudence. Chasse-le donc ! ne puis-je être obéi : Puis, le bon-homme , arec sa pétulance, Crie à Fréron , comme on crie à Lalli ! Le majordome, oyant le bruit, s'avance.

« Monsieur, dit-il; le château se remplit. Eh , quoi ! du ciel , je suis donc bien maudit j Bien malheureux ? Une étoile funeste Empoisonnâmes jours, dès leur printems; Dan.s le tracas, j'ai consujné mes ans ; Les importuns se jettent sur le reste ! Mais qui sont-ils? — Primo, c'est un rimeur. Je l'ai d'abord connu par la monture.

Un lourd Pégase, à la traînante allure; Deux manuscrits, et qui sont des plus gros , Des pistolets remplissent les fourreaux.

C'est un Anglais qui revient d'Italie :

C'est un savant, qui se dit étranger.

Il veut vous voir. — Qu'il perde cette envie;

Je suis malade. — En vain, pour réloiguer,

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