‹ Œuvres badines et morales de CazotteChapitre 3 sur 30 · R A C II E L · texte numérisé non relu

R A C II E L

s'élance coiirageusement au milieu du peuple , qui s'écarte respectueusement pour lui livrer passage; mais dix mille voix autour de lui s'écrient: Vive à jamais Alphonse ! meure . meure , meure Rachel , et périssent tous les Hébreux !

De c[uelque côté que veuille tourner Alphonse , la foule obéissciute s'émeut et se dispose pour ne point lui opposer d'obstacle. On a dépouillé de fleurs des arcs de triomphe pour pouvoir semer sur ses pas les fleurs dont ils étoient ornés. On distingue Fernand Garcias, au milieu de ces étranges conjurés; il se donne des mouvemens extraordinaires, dont le roi ne peut pas saisir le motif. Cependant peu-àpeu l'émeute commence à se calmer, les cris semblent moins unanimes, et la foule dont ils partoient, en se divisant, s'éclaircit.

Garceran est venu annoncer àRachel qu'elle doit pourvoir à sa sûreté, en se retirant dans la tour; à Ruben,

ou LA lî ELLE JUIVE. 35 cjii*il peut se recommander à ses espiils. Lesyeux de la .Inive étincelleul de courroux. Kst-ce Alphonse, dit-elle, qui me donne ce conseil timide ? lui qui doit être le boulevard entre le peuple et moi. Et toi, Ruben , tu trembles? la soif de l'or t'a-t-ello lait négliger toutes les ressources da ton art? Mais tu peux faire le mal, jamais le bien. Ta puissance et ta morale vont de pair. Vous , Manrique , vous m'avez dit ce matin que ce Feriiand de Castro éloit descendu de ses montagnes. C'est lui qui encourage cette vile populace. Vouspourrez vous réunir avec lui contre moi. Cela terminera honorablement pour vous la querelle de vos deux maisons ; et je ne trouverai pas un homme assez courac»eux pour me défaire de ce vieux sauvage? En parlant ainsi , elle empoignoit avec un mouvement de rage le portrait du roi, toujours attaché à son col. Alphonse, disolt-elle, en lui adressant la parole , tu me répondras

de l'insolence et de la lâcheté de tons

tes sujets.

Tandis que Rachel se laisse emporter à son dépit, sans cesser de compter sur ses ressources, Fernand Garcias a joint son souverain ; eh ! quoi , Teriiand, lui dit Alplionse, vous étiez parmi ces mutins? Oui, sire, et j'y serois encore , répond le vertueux Castillan , si Pémeute n'étoit pas appaisée. J'accourois ici ce matin pour vousengager à ne pas vous exposer. Malheureux de n'avoir pas été instruit plutôt de ce qui devoit se passer; je voulois employer le seul instant qui me restât pour vous parler ; Manrique m'a refusé votre audience. Mais rendez-moi justice : pensez-vous que Garcias, estimé de vous, ait voulu souiller ses derniers momens , en se rendant complice dans une émeute populaire contre son souverain? Cependant parmi ces gens, dont je ne pourrois grossir la troupe sans être criminel âmes yeux, j'ai trouvé ces braves guerriers, pro-

ou L A BELLE J V I VE. 35 terteurs de votre précieuscenfanccqui versèrent leur saiif^, prodiguèrent leur vie pour vous arracher des mains des usurpateurs de vos états. J'ai vu les compagnons de vos travaux dans les champs de la Palestine et de l'Egypte, dans les plaines de Toulouse, les défenseurs de vos états ; enfin, ce qu'il y a déplus noble, de plus généreux, de plus vaillant en Castillo. Oh ! mon souverain ! seroit-il possible que des cœurs brûlans d'un zèle aussi pur pour votre prospérité , pour votre gloire , eussent renoncé à des sentimens plus chers que leur vie, qu'ils ont tant de fois exposée pour vous? Non, vous ne devez pas le croire , la force de leur attachement pour votre personne est le motif du soulèvement dont vous paroissez avoir à vous plaindre. Tandis que leur activité en impose à peine à l'ennemi sur la frontière , ils se plaignent de D'avoir plus à leur tête ce chef dont la victoire n'abandonna jamais le char. Depu's sept ans le hé-

ros de l'Espagne languit caché aux yeux de ses sujets et de l'univers, entre les bras d'une femme Juive, qui soumet à son avidité et à ses caprices le meilleur souverain , le plus cher à son peuple qui soit dans l'univers. Oh, mon roi ! vous briserez vos fers et les siens; vous vous affranchirez de cet humiliant esclavage. J'ai eu l'indiscrétion de leur promettre que vous écarteriez la Juive de vous , et toute l'indigne race des Hébreux, dont vos états sont infectés. Si vous ne pardonnez pas leur imprudence à leur zèle, si le mien m'a engagé dans une démarche dont vous soyez offensé ; j'embrasse vos genoux , et ma tête exposée à votre glaive y va répondre de ma conduite.

Pendant que Fernand de Laraparloit auroi , des petits groupes dispersés çà et là. dans un certain éioignement, observoient tons leurs mouvemens ; quand le généreux Castillan se jeta à genoux , tous de concert s'y pré: ipi-

ou LA BELLE JUIVE. 2j tarent, en étendant leurs mains vers ]e monarque. A ce geste aussi puissant qu'unanime, Alphonse se laisse vaincre : Ce qu'on exijiC de moi. dit- il à Garcias, me coûtera la vie. Mais je ne puis tenir contre le vœu de mon peuple; allez dire à Alvare Fanés que je renvoie Rachel et bannis les Juits.

Je lui ordonne d'expédier l'ordre.

Dans le moment le calme futrétahli dans Tolède. Alphonse rentre au palais, Rachel venoit à sa rencontre :

il l'évite. Partez, Rachel, lui dit-il , mon peuple exi^e que je me sépare dt?

vous.

Où sommes-nous ? dit Rachel à Ruben, demeuré seul avec elle; un peuple veut que je meure, un roi mo sacrifie à son peuple par timidité Qui me vengera de l'insolence du peuple et de la lâcheté du roi? Suis-je bien Rachel , qui commandoit hier à tant de provinces ? Alphonse est-il encore Alphonse ? Kt vous , Ruben , qui m'iivez entraînée dans l'abime où je suis.

ne vous reste-t-il que la terreur de vous y voir plongé avec moi ? Que sont devenus ces cercles si puissans, que vous vous vantiez de pouvoir faire?

Taites-en un qui me cache à tout ce qui m'environne, qui me dérobe à moimême : et soit par le ciel , soit par l'enfer, vengez-moi de mes ennemis.

Entourez-nous de ces génies qui vinrent m'arracJier à l'innocence, quand je vivois à Cordoue, ignorée , pauvre et paisible. Attendez-vous pour opérer, C[ue le glaive fc^see tomber de vos mains votre foible baguette ?

!Femme emportée! répond Ruben, il vous sied bien de me reprocher ici mes bienfaits. Que maudit soit le jour où, pouvant attirer sur toute autre la fortune dont vous avez été comblée par les seules ressources de mon art, mon fatal attacliement me décida à vous donner la préférence ! Je fis usage de tout mon pouvoir pour établir solidement votre fortune, et vous Pavez ruinée par votre hauteur et votre in-

•olence. Elles ont révolté un pc^iiple entier, que mou savoir vous avoit souinis. Que dis-tu de mon insolence ?

monstre d'avarice! reprit Rachel; ce sont tes odieuses rapines qui l'ont révolté... Ruben étoit trop intéressée se contenir pour se livrer auv mouvemens de colère que lui inspiroit ce juste reproche. Rachel, lui dit-il, jo vous ai déjà prévenue, cjue, par rapport; à mes opérations, j'étois dans un tems d'épreuve. Si jerisquoisd'en faire une, j'exposerois votre vie et la mienne; mais si par quelque cause extraordinaire, le charme que j'ai composé cesso d'agir sur le roi, l'efTet n'en peut être que suspendu. Redonnez-lui une nouvelle force; demandez à voir Alphonse avnnt votre départ : ce prinre ne peut vous refuser cette dernière grâce; approchez-vous de lui, sans autre démon'^tration que celle de la douleur.

Précipitez-vous à ses pierls, par un mouvements! brusque , qu'il ne puisse vous reteuir. Saisissez-le de manière

à lui ôter les mojens cVécliapper :

alors faites que votre portrai t le touche, et redoublez la force de Pencliautement par la force de vos larmes. Livrez-vous à tous les mouvemeus que vous éprouverez : secondez les siens, et Rachelestencore reine. Mais Manrique vient. Ne laissez pas échapper le moindre reproche ; montrez-vous à lui consternée, mais résignée atout ce que son maître prétend ordonner de vous.

Manrique venoit faire à la Juive un compliment de cour , en lui annonçant Tordre qui exiloit tous les Juifs avec elle. Oh, Manrique! lui dit-elle, si je fus assez heureuse pendant ma fortune , pour vous donner des preuves de mon attachement pour vous; j'ose , dans l'abaissement où je me trouve, attendre une preuve de votre reconnoissance. Je vois que le repos de votre maître dépend de notre séparation. Le sacrifice en seroit résolu daiis mou cœur^ quand on ne Pexi-

geroit

ou L A BE LLE JUI VE. 4* geroit pas : je ne demande qu'une grâce ; j'ose l'attendre de sa bonté , de son humanité. En m'éloignant de iui pour toujours, qu'il me permette de lire dans ses regards, que son ccrur *i*est point d'accord avec s:i poJitique, et qu'il aimeroit encore la malheureuse Rachel, si en aimant trop, en étant trop aimée , elle ne lut pas devenue odieuse à ses sujets. Je n'enabuserai pas ; je veux le voir et partir.

Manrique croit pouvoir se charger de ce message. Alphonse, toujours esclave de sa malheureuse passionpense ne devoir pas se refuser à cette courte et dernière entrevue. Il s'asseoit sur son tiôue pour en imposer au moins par hs alentours de la dignité.

Rachel arrive plus que néglicrem-i ment vêtue et la chevelure en désordre ; Manrique et Ruben ia soutiennent. Les larmes inondent son visa^re j mon roi me bannit pour toujours de sa présence, dit-elle, d'un ton de voix Tome ///, Q

douloureux et entieconpé par les sanglots. Oui, E.acliel, répond Alphonse, je vous sépare de moi; nous avons un peuple entier pour juge; notre amour est un crime à ses yeux. Ah! que je suis criminelle! s'écria Rachel, et je mourrai daus mon crime. Oh mon souverain! car vous n'êtes plus Alphonse pour moi; quand je me croyois heureuse dans les bras du plus grand roi du monde, aurois-je pu présumer qu'une puissance de la terre pourroit m'en arracher un jour, pour me piécipiter dans les abîmes de la honte , du désespoir et de la mort? L'amour avoit produit Tenchantementqui m'élevoit au faîte du bonheur , il étoit le Dieu de Rachel quand elle étoit aimée : on ne l'aime plus : elle aime plus que jamais, il est devenu son tyran....

Vous n'êtes plus aimée, R^^chel, s'écrie Alphonse hors de lui-même.

Je veux que mes sujets soient juges du sacrifice que je fais à leur repos. Je leur donne plus que ma vie en vous loigant de moi....

ou LA BELLE JUIVE. 43 Hélas! reprend Rachel, Alphonse n'a plus de courage que contre moi , et il croit obéir à la vertu : il faut le seconder; adieu, Alphonse... Elle se précipite à ses pieds, les baise et les baigne de ses larmes. Oh! pieds de mon souverain, je distinguois avec tant de plaisir vos traces! il ne me sera plus permis de les chercher et de les suivre. Alphonse faisant des efforts pour la relever; chères mains, dit-elle en les saisissant et les couvrant de caresses, on vous a fait signer le sanglant ordre de mon bannissement ; que ce soit le dernier acte de foiblesse qu'on exige de vous! Relevez-vous de cette honte, en portant le fer et la flamme dans Grenade et dans Cordoue; adieu, mon souverain, mon maitre , le plus ingrat de tous les hommes.

On ne sauroit peindre Télat où les discours, et sur-tout les perfides caresses de la Juive avoient mis Al- \>]ionse ; il étoit entièrement hors de

lui-même. Rachel s'est relevée; elle a fait le mouvement de se retirer!

Arrêtez, lui dit le roi, arrêtez !... que je m'arrête, dit-elle, qu'on me donne donc des armes. Si ma présence expose ici mon roi, si elle attiresurlui les traits d'une populace mutinée, que je puisse voler au-devant, les repousser et le venger. Adieu, adieu, brave Alphonse, jusqu'ici le modèle des rois, par votre fermeté; puissent vos sujets oublier ce qu'ils viennent d'obtenir de votre complaisance et imaginer que vous êtes redevenu leur maître!

En disant ces dernières paroles, elle affecte de vouloir précipiter sa retraite; Alplionse descend de son trône, court à elle, l'arrête et se jette à ses pieds. 3N"on , lui dit-il , non , divine Rachel ! vous ne me quitterez point. Je resterois, répond la Juive , quand il y va de votre couronne , peut-être de votre vie , mille fois plus précieuse que la mienne!.... Souveraine à jamais de mon c^Jtur, dit Alphonse, rassurez-

ou LA BELLE JUIVE. 4$ vous; Fernand de Castro et Alvare 1^'nnés, ont dissipé l'émeute populnire ; les troupes qui dévoient faire le sié^e de Cuenra sont cantonnées par mes ordiesàsix lieties de Tolède, et rien n'est à appréliender ni pour vous ni pour moi. Mais, dit Rachel, qui me rassurera contre les ennemis qui ont osé m'attacpier à face découverte , si vousn'etfrayez pas les faiseurs de complots par des exemples? Mon amour pour vous, d;t Alphonse, et la majesté de mon trône seront vos sauvegardes. Venez vous y asseoir avec moi, et que tout y rampe à vos pieds.

Rachel a l'audace de s'asseoir sur le trône ; on fait ouvrir la porte de la salle , et une foule de f;ens vendus à la faveur viennent rendre à l'audacieuse Juive leurs hommages intéressés, et le roi se retire pour la laisser jouir de son triomphe.

Pendant que l'imprudent Alphonse relomboit dans le précipice dont la sagesse et le zèle du fidèle Fernand

Garcias venoientdele retirer, ce vertueux Castillan , enfermé avec Alvare Fanés, travailloit à consommer par un seul acte le décret du bannissement de Racliel et de tous les Juifs; l'équité balançoit cetordrede manière que, sans enlever tous les trésors, fruits de ses concussions, cette nation détestée pût sortir de tous les élats soumis à la domination d'Alphonse, sans être absolument dénuée des ressources nécessaires pour pouvoir chercher un asile, et sans courir des risques pour la vie.

Sans avoir été prévenus de la révolution qui venoit de le rendre inutile, les deux vénérables vieillards viennent pour faire mettre à leur travail la sanction du trône , et c'est Rachel qui l'occupe! à cette vue ils demeurent immobiles. Elle ordonne qu'on leur arrache ces papiers , se les fait remettre , y jette un coup d'œil rapide, et les déchire. Voilà, dit-elle, le cas qu'on doit faire des ordres surpris par

ou LA TELLE JUIVE. 47 l'audace et la rébellion. Toi, vieur sauvage, dit-elle à Garcins, prononce toi-même l'ordre de ton bannissement de Tolède. Tu ne peux v paroître que sur un écbara.id. Toi, dit-elle à AU vare, vil ministre des fantaisies du peuple, après avoir rapporté ici les sceaux, va le prévenir que s'il remue, on satira le cliAtierde son inquiétude : on fera dresser des gibets pour lui ea imposer. Préviens la nation qu'Alphonse qui résnoit selon leur fantaisie, est aujourd'hui roi de Castille ; que tout ce qui est ici se retire hors Ruben et Manrique.

Les deux confidens de la nouvelle souveraine veulent lui inspirer un peu plus de modération , de retenue : l'enpager à déguiser ses ressentimens, d poursuivre ses ennemis d'une mauière moins découverte.

Moi, leur dit-elle, que je manie le sceptre d'une main tremblante! Puisque mon adresse l'a fait tomber entre mes mains, je prétends bien fairerou-

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gir le sort de m'en avoir éloignée , Pt montrer comment on doit gouverner dans les tems difficiles. Les ménageynens sont la ressource des âmes ibibles. Si je n'accablois pas, je donperois à mfes ennemis le tems de respirer. Ils m'ont fait craindre... qu'ils tremblent, quMs imaginent que rien Xie peut les dérober à ma surveillance. Oh vengeance ! je suis passionnée poiir Jes douceurs que tu me promets ! J'en jouirois sous l'éclair de la foudre dont le carreau devroit m'écraser.

Manrique , aveuglément dévoué aux volontés de son maitre , Manrique , esclave delà beauté , à demi dénaturé p:ir la séduction d'une longue faveur, )i*est point assez corrompu pour ne pas sentir se réveiller en lui des sentimens d'humanité, de justice; fruits trop négligés de son éducation et des exemples dont ses yeux ont été frappés dans sa jeunesse. Le noble sang qui coule dans ses veines semble se renouveler en lui , point assez pou?

ou LA BELLE JUIVE. 49 l'enga^e^ à aller révélera AlpJionse re qu'il vient d'appercevoir d'odieux dans le caractère de Racliel ; mais sulîisamment pour lui faire appréhender, d'avance, la suite des fu;blesses de son maître, pour une aussi dangereuse créature. Il a pénétré depuis long-tems le caractère de Ruben ; et , malgré soi, il est entré en défiance des sublimes coiiauissances de cet homme. Qu'est-ce qu'une science qui, loin d'élever l'homme qui la possède au-dessus de son espèce, le laisse en proie aux plus viles des passions, dont l'influence avilit et déshonore l'humanité ?

Le jeune Castillan a l'ame flétrie, il croit voir une batterie insurmontable entre l'état où il est et le retour à la vertu. Il craint de voir bientôt Alphonse transformé en tyran , et l'état accablé de malheurs. Et les faits semblent justifier sa prévoyance. Les Juifs viennent de nouveau d'être déchargés, î^ar un édit, de tous les im«

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pots dont les Castillans mêmes sont grevés. On les enhardit : ils abusent , et les chatimens tombent sur ceux qui sont vexés. Le murmure étouffé dans la capitale par la frayeur des supplices , parvient jusqu'aux extrémités des états d'Alphonse , et s'y dérobe, dans le sein des cloîtres, à l'espionnage des Hébreux répandus par-tout.

Rassurée par des émissaires fidèles , mais trompés , Rachel , dupe d'un calme apparent , présume que tout est tranquille, et prémédite, du scia de cette paix imaginaire, d'engager Alphonse à faire une entreprise éclatante contre les Maures de Cordoue :

prétendant l'y accompagner , elle faisoit préparer de brillans équipages , quand une révolution plus brusque que la première vint l'anéantir avec ses projets.

L'empire que Bachel avoit repris sur Alphonse, en un moment, indigna les Castillans coûti'elle seule ,

ou LA BELLE JUIVE. 5r contre Ruben et le reste de la nation des JuiTs. Ilsplaignirent d'autant pliij leur souverain, assujetti à la force de leurs maléfices, qu'ils le jugèrent plus malheureux ; leur amour pour lui se renforçoit par le souvenir de ses vertus passées , en opposition aux foiblesses honteuses dont ils le voy oient la victime.

Sa délivrance fut unanimement projetée. Les confessionnaux devinrent les premiers moyens de s'entrecommunicjuer leurs dispositions , et les plus sages d'entre les religieux de tous les ordres leurs apens.

S'ils prennent le parti de s'absenter de chez eux, un pélérinageentrepris, le dessein de joindre un des difïerens corps assemblés pour combattre contre les Maures, en sont les motifs apparens. Cependant des magasins d'armes sont entrés dans l'intérieur de Tolède, et y remplacent celles dont la prévoyante Rachel avoit fait dépouiller les citadins. Les communautéi

des difTérens ordres sont devenues les arsenaux qui les recèlent.

Bientôt Balthasar de Zuniga, Juan de Gusinan, Pedre d*x\vallos , tout ce que la Castille a de nobles vertueux, dévoués à la libération du roi et de Pétat, entrés dans la ville sous le scapulaire des diffcrens ordres, sont dispersés parmi les religieux dont ils cnt pris l'habit , et attendent dans Tonibre des cloîtres le signal qui doit les mettre en mouvement.

Ce signal devoit partir du haut de la cathédrale. Une sentinelle cachée dans le clocher observoit de là les mouvemens de Pint^rienr du palais. Elle a déjà annoncé que la garde est doublée , la défiante Bachel a fait associer une ^arde étrangère à celle qui , auparavant , étoit toute Castillanne. Mais dans le cas où cette nouvelle troupe voudroit disputer Pentrée des portes du palais, on a rassemblé des échelles pour tenter de tous côtés l'escalade.

Pendant que ces préparatifs se font

ou LA BELLE JU I VK. il ^ Tolède , sous les yeux d'Alvare Panés , caché chez l'archevêque ,tFernindGarcias retiré dans son domaine , où l'attachement de ses vassaux pour sn personne , où la force de ses châtenux le meltt^nt à l'ahri des entreprises de la Juive, gémit plus que jamais de l'aveuglement de son roi et des malheurs du peuple; la conspiration se dérohe à ses veux. On redoute trop ses principes ; cependant de quelque voile que la conspiration se fût environnée, lui, se défiant d'autant plus , qu'au milieu de tant de maux soufferts on paroissoit s'être interdit la plainte, ne vit pas plutôt ses voisins les plus considérables s'éloigner de chez eux , sous difTérens prétextes , qn'il crut devoir leur prêter d'autres motifs. 11 étoit dangereux pour lui d'entrer dius Tolède. Il y pouvoit , quand même on ne l'arrêteroit pas, succomber sous le f<T de quelqu'assassins privilégiés. En marchant d© nuit pour n'être pas apperçu , il s»

détermine à se rapprocher de Tolède, et reste caché à cfuelque distance , dans la maison de Vamlelos , gentilhomme Bourgiiiotion , jadis serviteur de la reine Urraque, mère d'Alphonse.

Quoi! c'est vous cjue je vois ici, noble Fernand, dit Vandclos , et vous vous y exposez à la ventieance de notre tyranne ? Ignorez-vous que votre tête est à prix dans Tolède ? Je le sais , répond Garcias; mais un intérêt plus . pressant pour moi que celui de nui propre siireté, me force à la compromettre. Il s'agit de celle d'Alphonse , et j'appréhende un soulèvement général , plus dangereux pour lui que la première émeute. Je n'y vois pas d'apparence , répond le Bourguignon. On souffre beaucoup ici; mais on ne murmure pas. Je ne vois pas le moindre mouvement. On se contente de prier en secret pour que notre roi soit enfin désensorcelé. Cher Vaudelos, répond Fernand . la Juive a dans les yeux et sur les lèvres uu enchantement vrai^

UU LA BELLE JUIVE. 55 ment diabolique. Elle a un caractère cjui , pour n'être pas magique, n'en est que plus dangereux. Mais, dit VaudeIos,ce prince que j'eus dans mes bras, tout enfant; qui ne donna jamais que des preuves de bonté, de magnanimité > de justice; que vousmême avez vu briller de tant de vertus ,pourroit-il soufTn'r , s'il étoit maître de lui-m<*Miie, qu'une ftMnme ....

Oui, reprit Garcias, si la femme avoit su en faire un esclave. Je respecte les préjugés du peuple, parce qu'ils sont favorables à notre roi , dont ils paroissent diminuer la faute; mais, mon cher Vauclelos , ces préiugés peuvent rendre cruel, et j'ai en horreur toute espèce de cruauté. Si on se borne à des prières, je cesse d'avoir des inquiétudes; mais ce calme qui vous séduit ne m'en impose pas. Jamais cette nation-ci n'e^t phis dangereuse qu'alors que, souffrant à l'excès, elle piroît tranquille.

Je suis conduit ici par un simple

pressentiment. Vous connoissez la liberté dont nous jouissons au sein de nos montagnes. Cette pépinière ds jeunes héros, dont je suis entouré, vassale noblement soumise au trône, n'est pas faite pour respecter , comme elle paroît le faire, en silence, les ordres capricieux et cruels qui en émanent tous les jours. Tout en élevant au ciel les belles actions qui ont honoré la jeunesse d'Alphonse, je les entendois blâmer hautement dans le cours des années qui viennent de s'écouler, Pattacberaent du roi pour la Juive. Ils se taisent aujourd'hui. Je ne saurois les soupçonner d*un sentiment de crainte. Je les vois occupés de leur vengeance. Elle attentera sur Rachel, irritera le roi , et je crains jusqu'au réveil des vertus dans notre rnonarque. Sa valeur pourront lui devenir fatale à lui-même.

Aidez-moi à surveiller ce qui se passe. J'userai de ce qui me reste de considération pour prévenir les vio-

ou LA BELLE JUIVE. 67 lances. Allez à Tolède ; rien ne peut vous rendre suspect à ses hnbitans :

vous avez vos entrées au palais. Promenez-vous dans la ville ; consultez les regards, si les bouches se taisent; et voyez si vous ne démêlerez ni agitation ui inquiétude Je vous attendrai tranquillement ici , où je suis à l'abri de toute surprise.

Vaudelos acquiesce à la proposition dn Garcias , et part à l'instant pour Tolède. Un billet qu'il venoitde recevoir Tengageoit à se trouver à une assemblée de congrégation chez les Dominicains. Souvent on lui en adressoit de pareils. Il s'agissoit pour l'ordinaire, dans les délibérations d'une compagnie de cette nature , de pourvoir aux embellissemens , ou aux réparations d'une chapelle , ou de venir au secours de quelque congréganiste nécessiteux. L'invitation ne réveilla point d'autre idée.

Tandis que Fernand se repose et que Vaudelos est en marche, tout se pré-.

pare à Tolède pour l'expédition préméditée. On étoit prévenu qu'Alphonse devoit s'écarter pour prendre le plaisir de la chasse; c'est le moment qu'on devoit saisir pour massacrer Rachel, Ruben et les Hébreux. Dès que le soleil paroît , un premier coup de cloclie, parti du clocher de la cathédrale, avertit qu'on prépare les équipages du roi. D'autres clochers répètent ce signal. Bientôt un second signal avertit que le roi monte à cheval. Enfin un troisième et dernier, que lui et sa garde sont absohmient hors de la vue.

On étoit rassemblé dans les églises pour le service divin. Tout-à-coup les portes en sont fermées. Dans chacune d'elles un religieux monte en chaire. Braves Tolédans, dit-il à l'assemblée , aujourd'hui l'assujettissement de votre bon roi Alphonse et le malheur de la Castille vont cesser, La noblesse du royaume s'est rassemblée ici pour vous venger de l'odieuse Racliel, et vous affranchir du joug des

ou LA BELLE JUIVE. 69 lîébreux. Regardez, vous verrez dans Ic'cha'iir, sous des habits pareils au>c nôtres , les respectables chefs qui doivent vous couimnnder; on va vous donner des armes. Tout ce qu'il y a (le Chrétiens à Tolède les prennent dans ce moment-ci. Marchez avec assurance; vous allez combattre, s*il Je faut, pour votre roi, votre honneur, votre liberté, votre patrie, et pour Dipu , enfin, puisque vous allez détruire les œuvres de l'enfer.

Pendant que le prédicateur faisoit celte courte exhortation , on apportoit du fond de la sacristie devafit l'autel des faisceaux d'armes , un célébrant les bf^nissoit, et une foule d'accolites les distribuoient dans tous les rangs formés dans l'église. Les chefs laissant voir leurs gantelets, armés d'un bâton de commandement , mettoient de l'ordre dans les rangs , assembloient le-î compagnies , ave^ cette intelligence flegmatique cpii , dans sa leuteur apparente , établit prompte-

6o II A C II E L ,

ment la règle. Bientôt on voit Qes bataillons en état de marcher ; les bannières vont lui servir de drapeaux.

A peine les corps sont en règle , qu'un signal les avertit de se mettre en mouvement. Les troupes qui doivent s'emparerdes avenues de Tolède, sortent des éjjdses les plus voisines de ses portes. Le reste marche vers le palais flegmatiqueraenteten silence, comme il avoit pris les armes.

La première des troupes , sortant de la cathédrale , arrive en un moment aux portes du palais. Déjà les conspirateurs enétoient les maîtres. Une trentaine d'entre les plus déterminés 9 sous un habit qui n'étoit point suspect, en avoient surpris et désarmé la garde. Ils s'étoient emparés d(^s armes qui étoient aux faisceaux. Dans tous les cas, la garde castillane, en voyant à quels ennemis elle avoit à faire , eût fait peu de résistance; mais l'étrangère, désarmée et surprise , ne fut pas en état d'en faire. En une demi-heure

ou LA BELLE JL'IVE. Ct de tems, douze mille hommes armés environnèrent l'enceinte du priais , et il ne demeure à Rachel pour toute protection que quelques portes, que des Juives tremblantes ont barricadées sur elles.

Vaudelos a vu le commencement des mouvemens. Jl retourne à Feriiaud au grand palop de sa monture, ïernaud part romme un éclair , et vient se précipiter au milieu des bataillons.

Cependant au premier bruit qu'avoit occasionné le désarmement de la garde, Rachel entendant parler d'émeute, ordonne à Manrique de faire avertir Alphonse, et d'aller lui-même donner ordre aux troupes cantonnées dans les environs de Tolède démarcher; Manrique part, comme s'il devoit obéir. Elle dit à ses femmes de porter se'> effets dans la tour, où elle pensoit trouver un asile jusqu'au retour d'Alphonse , et des troupes dont elle attendoit le secours 3 mais quatre

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