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de ces religieux , armés de toutes pièces , ayant prévu son dessein , en gardent les portes.
Alors la Juive voit son danger; elle parcourt le palais , et ne rencontre que des visages effrayés; hommes, femmes, tout l'évite , tout l'abandonne. Elle est seule. Oh , solitude affreuse ! s'écrie-t-elle^ effrayant vestibule de la mort ! j'interprète ton silence ; il me présage la foudre dont je vais être écrasée. Ah ! pût-elle tomber du ciel sur moi, et me dérober à l'ignominie de périr sous les coups de ces odieux Castillans ! En finissant cette apostrophe , elle apperçoit Rubeii pâle , tremblant , défiguré. Te voilà, oiseau de fatal augure ! l'impuissance, le crime et l'assassinat sont dans tes horribles regards , la rage effrayée tremble sous tes Içvres. Ne m'approche pas , monstre 5 tu es plus affreux que le remords.
Cesse de me provoquer , méchante femme, dit B-uben^ tes forfaits et les
ou LA BELLE JUIVE. 63 miens sont sur moi et m'accablent. Le glaive est sur ma tê-te, l'eiiler est sous
mes pieds Tombes- y, scélérat,
abîme-toi, dit Eachel; tu m'es plus odieux que celui qui vient pour me donner la mort.
C'étoit le vertueux Fernand qui venoit à elle j our entreprendre de la dérober à la fureur du peuple. Madaine, lui dit-il, le tems presse ; vous n'avez pas de secours à attendre du roi , il ignore votre péril ; tous les passages pour venir à vous sont gaidés.
Instruit, ce malin , mas trop lard, du soulèvement, je n'ai pu m'y opposer , et les esprits sont trop aigris contre vous pour que je me flatte de les gouverner. Votre mort est jurée, hutezvous , sui\ ez-moi ; il est un souterrain qui communique de ce palais au dehors de la ville, on ne s'est point emparé de l'issue ; je la connos; je vous servirai de guide, et sais ou vous cacher jusqu'au moment où je puisse vous conduire moi-même en lieu de bûreté : abandouncz-vous à ma foi.
Qu'entends-je ? reprit Racheî , estreun piège déplus que l'on nie tend, quand les filets de la mort m'environnent? Veut-on se soustraire au ressentiment d'Alphonse, en me faisant mourir dans des tourmens obscurs au fond d*un souterrain ?0 affreuse inimitié , veux-tu m'ôter jusqu'à l'espoir d'être vengée ? . . . . A quels soupçoiis vous livrez-vous, madame? dit Fernand. Garcias qui s'éloigna de toites les grâces de la cour, parce qu'elles venoient de vous, auroit Tame assez basse ! . . . . J'ai tort, reprit Racbel ; c'est ta farouche vertu qui vient ici pour me sauver ; elle m'effraie plus que la mort. Va rejoindre tes complices, si le courage te manque pour couronner ici le crime , il m'en reste assez pour refuser la vie, dès que je dois Ven être redevable. En finissant ces paroles, elle s'éloigne de Fernand , qui demeure consterné de ne pouvoir dérober une femme à la fin désastreuse iiont elle est menacée, sauver aux Castillans
ou LA BELLE J T I V E. CS tillans le crime et la honte d'un assassinat, et (l'avoir attenté sur les jours (le la favorite de leur monarque.
Rachel , pairourant les salles du ]>alais , comme égarée , parvient à relie du trône. Le scélérat Kubon , couché sous une banquette , la face contre terre, essayoït de s'y dérober aux yeux. Des bruits menaçansîe faisoient entendre de tous côtés. Meure, meure Rachel, et périssent les Israélites ! crioient des gens qu'on enlendoit courir à grands pas dans tous les appartemens.
La mort , dit la Juive , est donc inévitable ! rendons -la décente pour moi , et dangereu«;e pour mes ennemis.
Forcons-lesà souiller le trône, et que la foudre en parle pour me venger.
Après cette apostroplie, elle s'arrange et s'attache sur ce siège , où le crime etPaudace l'avoient fait s'asseoir pour le malheurdespeuples.Elle y demeure immobile; elle appelle à son secours l'insensibilité. Cepeodantla foule em- Tume ni. i)
pressée, qui la cherche pour Timmoler, arrive, précédée par les mêmes cris menacans. Meure ! meure Rachel !
On l'entoure , et cent poignards s'élèvent; aucun ne frappe. L'horreur de se baigner dans le sang d'une femme, iTiéme coupable , s'est emparée de tous les Castillans. Alvare Fanés survient, et les surprend dans cette attitude.
Les momens lui sont précieux ; il ne veut point que le crime échappe au châtiment devenu nécessaire ; mais il respecte trop ses concitoyens pour le leur commander. Il apperçoitRuben , couché par terre , Vendu immobile par la terreur; lève-toi , malheureux ! lui dit -il, tu trembles pour ton odieuse vie; tu as un moyen de la sauver:
prends ce poignard , perce le cœur de ton indigne complice, ou dans ce moment je te fais vomir ton a me sacrilège.
E-uben prend le poignard, l'œil égaré , il s'approche de Rachel. Ciel ! dit-elle en le voyant venir, ta vea-^
ou LA BELLE JUIVE. 67 f;eance est affreuse ; mais elle est juste. Elle dit , et la main forcenée du scélérat lui plonore, à plusieurs reprises, le poignard dans le cœur ; elle expire. Elle avoit au col ce même portrait qu'Alphonse enleva à Manrique pour le donner au rabbin ; il n'v tenoit^que par un fil de perles. Le san^» sortant avec abondance le souilloit, Alvare veut sauvercette effigie de ce sanglant déluge , et l'arrache. Il rendoit, sans le savoir, un important service à son souverain. On doit bientôt eu acquérir la preuve.
Fernand de Castro n'ayant pu dérober la Juive à sa destinée , étoit couru au-devant d'Alphonse, auprès duquel Manriques'étoitdéjà rendu Ce prince entre en fureur, en apprenant le danger de Rachel 11 rassemble sa garde, et, emporté par une espèce de rage, abusant de la vigueur de son cheval, il se précipite en avant de sa suite vers Tolède. Le seul Eernaud peut le suivre. Tout-à-coup celui-ci
s'apperçoit que son souverain clinncelle ; il accourt, et le reçoit dans ses bras ^ lorsqu'il étoit prêt à tomber de sa monture; heureusement le cheval s'étoit arrêté. Une foiblesse soudaine a voit saisi le monarque. Le sujet affectionné, ne pouvant lui donner d'autres secours, cherche à lui faciliter le retour de la respiration , en dégageant la poitrine des vêtemens dont elle est couverte. En la mettant à nu , il découvre qu'elle est chargée du portrait de l'odieuse Juive; il l'arrache, et le jette avec dédain dans une mare bourbeuse , formée par l'assemblage des eauK de la pluie.
Quiêtes-vous ? dit le prince; estce vous par qui je viens d'être soulagé d'un poids insupportable ? J'avois sur l'estomac un abominable fardeau ; où suis-je ? Dans les bras de votre fidèle sujet , Ternand de Castro .... Quoi!
c'est vous , mon estimable ami ? Mais d'où viens-je? où ajlois-je ? II me semble que je sors d'un songe, TV a
ou LA BELLE JUIVE. 6f rcvé-je pas encore ? Pourquoi soinmes-nous seuls ici? Pourquoi suis-jo à terre?...
Vous revenez de la chasse , sire ; vous avez trop poussé votre cheval, votre cortège n'a pas pu vous suivre.
Vous veniez pour rétablir le calme à Tolède; le peuple, attroupé, vouloit enlever Rachel de votre palais... Oui, je me le rappelle; Manrique m'étoit; venu dire la même chose et vous aussi- Depuis, il m'est arrivé quelque chose de bien extraordinaire, dont il m'est impossible de vous rendre compte ; mais, poursuivit le monarque en se levant, cet accident ne peut avoir rien d'alarmant. Je me sens bien, et beaucoup mieux que je ne me sois senti depuis long-tems. Remontons à cheval ; le trouble qui est dans Tolède me dunne de l'inquiétude ; je me repens , mon cher Fernand , de n'en avoir pas renvoyé la cause sur votre premier avis. Je veuK attendre ici ma garde , précédez-moi ; prenez mon anneau ,
agissez en mon nom. Je ne rentrerai pas dans la ville que Rachel et tous les Juifs n'en soient bannis, et je ratifierai tout ce que vous aurez jugé à propos de faire pour tranquilliser ma nation. Mais si Rachel est morte , sire, dit Garcias ? — Mes sujets auront pu vouloir sa mort, mais aucun ne se sera chargé du crime, répond Alphonse ; pressez-vous , monclier Feriiand; mon peuple est dans l'agitation , peut-être dans la crainte; je ne respirerai point que la tranquillité ne soit rétablie dans Tolède et dans toutes les dépendances de la Castille.
Quel fut l'étonnement de Garcias, au changement subit qu'il appercoit dans les dispositions , les sentimens , les affections de son roi! Le vertueux gentilhomme croit y démêler un coup du ciel 5 il en rend intérieurement grâces, de toute la chaleur de son ame.
Muni de l'anneau il entre dans Tolède , et annonce au peuple qui l'environne, avec inquiétude, les inteiitions d'Al-
ou LA BELLE JUIVE. 71 plionse. Le bruit s'en répand dans tous les quartiers , on jette au loin les armes, on se précipite en fouk-pour aller audevant de lui ; il apperçoit d'une hauteur sur laquelle il s'est arrêté , le clergé couvert de ses orneraens, une foule mêlée de femmes, d'eufans, qui lèvent les mains vers le ciel. Son ame s'émeut à la vue de ce tableau attendrissant ; voyez , disoit-il à Manrique , cette chère nation , dont une folie inconcevable pour moi-même m'a fait braver les incjuiétiides et aigrir les peines pendant sept ans ; comment ai-je pu m'oublier à ce point? Comment, vous qui m'aimez, n'avez-vous pas essayé de m'éclairer? Comment ne sommes-nous pas , vous et moi , bourrelés de remords ?
Comme ils approchoient du palais , au milieu d'une foule empressée et animée par les transports de la joie la plus vive, Fernand vient au-devant d'Alphonse , lui apprend la mort de Rachel, en désiguauL la maiu doat
éto't partile coup-.la terre couvre déjà tout ce qui reste du malheureux objet de sa foibles'^e.
Oui , lui répond Alphonse, l'objet a disparu ; la honte des foiblesses nie reste.
La Castille, ô mon roi î ditAlvare Fanés qui se trouvolt présent, ne s'en ressouviendra que pour vous plaindre , et bénir Dieu de lui avoir rendu son roi délivré des pièges de Penfer ; un des moyens employés coutre vous a été remis par moi à l'archevêque , il en a fait examiner les caractères , déguisés sous une enveloppe , par un ,Tuif converti, et ce qu'on n'avoit fait que soupçonner vient de devenir authentique. Le talisman qui correspondoit à celui-là a étéplongé par Fernand Garcias dans la fange d'un bourbier infect.
Venez remplir sans trouble, comme sans remords , les nobles fonctions qui vous attendent; pacifié par votre présence, votre peuple sera heureux de votre seul retour à lui.
ou LA BELLE JUIVE. -5 Alphonse se ranime au discours d* A Ivare; il est un trait qui l'éclairé sur le commencement, les suites et la fin de sa cruelle aventure; il lui devient possible de soutenir les regards de soa peuple, et de se laisser aller aux téraoignnges de l'enthousiasme dont il le voit transporté. Cependant il n'est pas entièrement disculpé A ses propres regards ; il se retourne vers Manrique : Je me sens , lui dit-il, rappeler à la vertu avec une joie indicible; mais jo m'en étois écarté par ma faute. Quand vous me parlâtes des merveilles do l'Hébreu , au lieu de me défier de mon ignorance, et de me laisser gouverner ensuite par une vaine curiosité , je devois faire mettre au cachot l'Hébreu quivousavoit séduit. Nous fûmes deii« coupables, et dans ma place je le fus plus que vous; il fnutque je vous pardonne, pour que jepuisse me faire grâce à moi-même; quant au scélérat dont nous avons été la dupe , s'il a pu échapper à la mort par le crime, allez
74 RACHEL , OU LA BELLE JUIVE, le faire précipiter dans un cachot ; il ne faur point qu'il puisse répandre sur la terre de nouveaux poisons.
Vous, mon ami Garcias, dit le roi , en se retournant du côté de Fernand, partez poiirOreia, portez mes regrets sur ma conduite aux pieds de la vertueuse Ermengère , mon épouse :
qu'elle vienne reprendre à sa cour une place dont mes égaremens l'avoient bannie.
Alphonse survécut trente-deux ans à cette malheureuse aventure ; il reprit toute son activité , toutes ses vertus. Devenu le défenseur de l'Espagne contre les attaques intérieures des Maures du continent, et les descentes de ceux qu'y faisoient passer les souverains de l'Afrique, il fut reconnu empereur par tous les rois ses voisins ; et ( 'est lui qu'on voit désigné dans l'histoire sous le nom d'Alphonse Rajmond, empereur des Espagnes.