‹ ŒuvresChapitre 10 sur 72 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Moi , Barthélemi de Las Casas , ou Casaus , religieux de l’ordre de Saint- Dominique , je me suis décidé à écrire cette histoire fort abrégée d’après le conseil de plusieurs personnes pieuses et craignant Dieu , lesquelles en ont désiré la publication , parce quelles ont pensé que cette publication ferait naître dans le cœur d’un grand nombre de chrétiens le désir d’apporter un prompt remède à des maux aussi énormes que multipliés.

Je me suis conformé à ces intentions bienveillantes , animé par des sentimens de compassion pour lOs malheureux Indiens , qui meurent sans avoir connu la véritable religion -, par la faute de tyrans

qui non l de relations avec eux que pour les voler, les réduire en esclavage, les vendre, ouïes faire mourir dans les plus affreux tourmens.

Un autre motif de cette publication c’est mon sincère attachement pour mon roi et maître, le souverain d’Espagne , et pour ce pays : les hommes qui ont fait jusqu’ici tant de mal aux Indiens en étant sortis, j’ai craint que Dieu ne vengeât sur ce royaume, par de grands malheurs, les péchés qui ont été commis par ses en fans.

J’ai profité de l’occasion qui s’est offerte à moi pour suivre la cour , parce que j’ai conçu 1 espoir de faire entendre par ce moyen des gémissemens capables de faire porter remède à un mal si grand. D’ailleurs , avant que le conseil m’en eût été donné, j’avais eu la pensée de publier cette relation , et si elle n’avait pas encore paru c’est que des affaires multipliées en retardaient la publication. Je finis mon travail à Valence, le 8 décembre 1642.

Je le publie à une époque ou les cruautés des Espagnols sont à leur comble dans toute 1 Amérique , excepté à Mexico, où elles se sont un peu ralenties. Dans cette ville on voit régner quelque justice et les exécutions publiques n’y seraient point tolérées ; ce qu’on exige des Indiens en impôts est immense et insupportable , mais les homicides sont moins fréquens.

Cet adoucissement dans les maux des Indiens du Mexique s’est fait remarquer aussitôt que le roi Charles V, notre maître, à qui on avait caché tant d’horreurs, en a eu connaissance: son amour pour

( io4 )

la religion et la justice fait espérer que Sa Majesté voudra connaître la vérité tout entière , et qu’étant bien informée elle mettra fin à ces calamités pour la gloire de Dieu et le bien de l’Eglise. Que Dieu prolonge sa vie et son règne pendant de longues années ! Amen.

ADDITION DE L’ANNÉE l546.

Depuis que ce petit ouvrage a été publié il a paru plusieurs lois et ordonnances décrétées àBarcelonne par Sa Majesté en 15/^2, et affichées à Madrid dans le mois de novembre de l’année suivante. Ces mesures ont été prises sur la proposition d’une junte convoquée à Valladolid , et composée de personnes respectables par leur religion , leur sagesse et leur amour pour la justice.

Les amis et les agens des bourreaux de l’Amérique se sont procuré un grand nombre d’exemplaires des nouveaux décrets, et les ont envoyés à ceux qui ont tant d’intérêt à ce qu’ils ne soient pas publiés, afin de pouvoir continuer leurs vols et leurs massacres : ceux-ci ont su en même temps que l’empereur avait nommé des juges humains et incorruptibles pour aller protéger en Amérique les Indiens contre leurs oppresseurs.

Les tyrans ont pris alors le parti le plus extrême ; ils ont secoué ouvertement le joug de leur souverain pour continuer leurs brigandages, malgré la honte que cette trahison allait faire retomber sur leur tête, et c’est avec la plus grande audace qu’ils commettent

raille excès nouveaux dans le Pérou au moment oh j’écris , c’est à dire en i546.

C’est sur cette dernière terre que Dieu a répandu au milieu de. ces tyrans un esprit de vertige qui lésa armés les uns contre les autres ; mais le funeste exemple de rébellion qu’ils ont donné a porté les gouverneurs , aussi barbares, des autres pays à s’opposer à l’exécution des lois et ordonnances de Sa Majesté. Ils font valoir les prétextes les plus frivoles pour ajourner toute mesure favorable aux Indiens, et prétendent justifier leur inaction en disant qu’ils ont réclamé auprès du roi , et qu’ils attendent sa réponse ; cependant ils accablent d’exactions les malheureux Indiens , et les réduisent au plus dur esclavage.

Enfin il est évident que l’autorité du roi n’a servi de rien jusqu’ici pour arrêter les fléaux qui désolent l’Amérique. Parmi les hommes chargés de gouverner ce pays les uns sont devenus traîtres et rebelles ; les autres, tout en protestant qu’ils sont soumis au monarque et lui obéissent , se comportent comme de véritables tyrans dans leurs districts ; il y en a qui affichent la modération , mais qui pillent avec adresse et secrètement, et il faudrait pour ainsi dire un miracle pour que quelqu’un de ces bourreaux rentrât dans les voies de la justice, et prît le parti d’être bon à l’avenir. Je pense qu’aucun d’eux ne se croit obligé de restituer ce qu’il a enlevé par violence ; tous retiennent entre leurs mains la part qui revient de droit à Sa Majesté des richesses acquises dans le Nouveau- Monde.

Page 1