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le même plan; ils pillaient et faisaient périr les Indiens par les moyens les plus cruels, dans le seul but de grossir les trésors qu’ils étaient venus chercher.
Je viens de dire qu’on n’a pas encore renoncé à cet affreux système ; un grand nombre de faits le prouvent. Aujourd’hui, lorsqu’un Espagnol devient maître d’une commanderie de cent à trois cents esclaves, il fait couper la tête à trente ou quarante de ces malheureux, et dit aux autres : « C’est ainsi que » je vous traiterai si vous ne me servez pas comme » je l’entends. » J’ai recommandé quelquefois des Indiens à des hommes de ce caractère; mais j’avoue qu’il eût autant valu s’adresser au démon. Voilà pourtant les chrétiens à qui le soin de convertir les Indiens a été confié !
S’il a été commis des actes plus horribles encore que tout ce que je viens de dire, c’est aux tyrans euxmêmes que nous en devons la connaissance; ils les ont attestés dans les débats où ils ont usé de récriminations les uns à l’égard des autres, devant les tribunaux, et leurs rapports existent dans les archives du conseil des Indes. lien résulte que des Espagnols accoutument leurs chiens à se nourrir de chair humaine ; qu’ils entrent dans les maisons des Indiens , en tuent quinze ou vingt , et en font manger à ces animaux ; qu’un Espagnol emprunte un quartier de cadavre d’Indien pour nourrir ses chiens , et promet de le rendre le lendemain lorsqu’il sera retourné chez lui , ou un autre jour. Un Espagnol , à qui on demande comment va son ménage , répond d un air satisfait : « Très bien; j’ai tué vingt marauds dln-
x> diens , et mes chiens ont de quoi manger pour » plusieurs jours. » Conçoit-on rien de plus barbare ! Voilà cependant ce que déclarent les témoins du procès.
Je terminerai ici ce mémoire, enattendantqu’il me soit parvenu d’autres détails plus récens : je suis loin d’espérer qu’ils annoncent plus de modération de la part des Espagnols , parce que j’ai connu pâr moiméme leur conduite en Amérique pendant quarantedeux ans, et que je n’airien vu qui puisse faire espérer un changement favorable. Je répète avec confiance que mon récit n’embrasse pas la dix-millième partie de tout ce que j’aurais pu dire des horribles exécutions dont les peuples innocens de l’Amérique ont été victimes depuis que les hommes qui se disent chrê~ tiens ont paru au milieu d’eux.
Ces nations infortunées méritent d’autant plus de compassion qu’elles n’ont jamais donné aux Espagnols le moindre sujet de plainte. Dès le commencement les Indiens prirent les Espagnols pour des hommes d’une nature supérieure, et descendus du ciel; aussi témoignèrent-ils le plus grand empressement à se soumettre et à les servir; jamais ils ne songèrent à s’éloigner , ni surtout à faire la guerre aux Espagnols, jusqu’au moment où il leur fut impossible de supporter plus longtemps leurs abominables cruautés.
On doit remarquer aussi combien la conduite des Espagnols a été contraire à tout ce qui leur était commandé par la volonté du roi relativement à la religion. Non seulement ils ne l’enseignent pas aux
Indiens, mais ils empêchent par tous les moyens indirects possibles que les missionnaires remplissent ce ministère important, parce qu’ils sont persuades que la prédication de l’Evangile et l’enseignement du catéchisme empêcheraient bientôt le pillage de l’or, des perles et des pierres précieuses. Cette impie combinaison est cause que la religion chrétienne est aussi peu connue parmi les Indiens de toute l’Amérique espagnole qu’elle l’était il y a un siècle : je n’excepte que le royaume de la Nouvelle-Espagne, où le grand nombre des religieux a permis de faire quelques conquêtes spirituelles. Mais qu’est-ce que ce royaume en comparaison des autres parties du Nouveau- Monde ? Ce n’est qu’un petit angle d’un carré infiniment étendu.