‹ ŒuvresChapitre 11 sur 72 · SUPPLEMENT · texte numérisé non relu

SUPPLEMENT

J’avais entre les mains une lettre écrite par un Espagnol qui avait accompagné le commandant de l’expédition du royaume de Quito et des pays voisins ; je la remis au libraire pour qu’il la fît imprimer avec d’autres feuilles manuscrites. Sa négligence a été cause qu’il en a été séparé une feuille qui s^esl égarée, ce qui est une véritable perte pour l’histoire, car on y trouvait des détails dignes d’être connus ; ce qui en reste , quoique incomplet , n’est pas moins précieux , comme offrant le récit original des faits par un témoin oculaire, soldat lui-meme de 1 expédition. Les particularités contenues dans ce fragment m’ont fait penser qu’il était de mon devoir de le mettre sous les yeux de V otre Altesse , afin qu elle puisse reconnaître par ce qu’il renferme qu’il n y a rien d’exagéré dans l’exposé que je viens de lui faire. Ce témoin s’exprime ainsi :

«■ 11 permit qu’on les chargeât de fers et

qu’on les mît en prison , ce qui fut exécute. Le capitaine tenait trois ou quatre chaînes de ces malheureux qui étaient pour lui ; et comme il ne donnait aucun soin à ce que la terre fût ensemencée et cultivée , et qu’il n’était occupé qu’à piller les Indiens et a leur enlever les vivres qu’ils avaient dans leurs maisons , il en résulta une telle disette dans le pays qu un grand nombre, exténués parla faim, tombaient morts dans les chemins. Comme ils étaient employés pour transporter jusqu’à la côte les effets et le butin des

Espagnols, il en périt dix mille, et il est certain qu’il n’en arriva pas un seul sur le rivage qui ne mourût bientôt à cause de la chaleur brûlante de la terre.

» Ensuite , prenant la direction qu’avait suivie Juan de Ampudia, il se fit précéder parles Indiens qu’il avait enlevés dans le Quito, et qui avaient une journée de chemin sur lui, afin qu’ils découvrissent de nouvelles villes et les missent eux-mêmes au pillage avant son arrivée. Ces Indiens composaient sa troupe d’esclaves et celle de ses compagnons, dont les uns en avaient deux cents , les autres trois cents, et quelques uns une centaine. Ils revenaient auprès de leurs maîtres avec le butin qu’ils avaient fait , et après avoir exercé mille cruautés sur les femmes et les enfans.

» Il suivit le même plan dans le royaume de Quito , mettant le feu partout , notamment aux magasins de maïs , que les caciques avaient formés pour la subsistance du peuple , et permettant qu’on fît une grande destruction de moutons , quoiqu’ils fussent d’une immense ressource pour les Espagnols comme pour les Indiens. Il en faisait égorger deux à trois cents à la fois pour en avoir seulement la cervelle et la graisse, et il en abandonnait la chair. Les Indiens qui secondaient les Espagnols dans cette expédition imitaient leur exemple , et tuaient une multitude de ces animaux , dont ils ne mangeaient que le cœur. On a vu dans la province nommée Purua deux hommes égorger vingt-cinq brebis et moutons de charge , de cent francs par tête, pour -en avoir la graisse et la cervelle.

» Gette frénésie pour la destruction fit perdre plus de cent mille têtes de bétail , causa une grande disette de nette espèce de provision , et une mortalité considérable parmi leshabitans. Quito est fort riche en bêtes à laine, plus encore en maïs, et cependant, par une suite de cet affreux système, le prix d’un mouton fut bientôt de quarante francs , de même que celui d’une fanègue de maïs.

)> Après avoir parcouru la côte le commandant de l'expédition résolut de s’éloigner du royaume de Quito, et de rejoindre le capitaine Juan de Ampudia avec plus de deux cents Espagnols , fantassins ou cavaliers , dont plusieurs étaient déjà habitans de Quito. Il leur permit de se faire accompagner par les caciques qui leur étaient échus en partage , et par autant d’indiens qu’il leur plairait : les Espagnols mirent à profit cette disposition de leur commandant. •

» Alphonse Sanchez Nuita emmena avec lui son cacique et plus de cent Indiens avec leurs femmes ; Pedre Cobo et son neveu en prirent plus de cent cinquante; beaucoup d’indiens partaient avec leurs enfans parce qu’ils mouraient de faim.

» Moran , domicilié à Popayan , se mit en route avec plus de deux cents esclaves, et les Espagnols qui habitaient le pays , ainsi que les soldats , usèrent plus ou moins de la faculté qui leur était accordée.

» Ils demandèrent au chef de l’expédition s il leur permettait de mettre leurs esclaves en prison : a Oui , vraiment , répondit-il , et jusqu à ce, qu ils » en meurent ; on pourra alors en prendre d’au-

» très : s’ils sont sujets du roi , les Espagnols qui )) meurent dans la guerre le sont aussi. »

» Arrivé dans un lieu nommé Otabalo* qui lui était échu dans le partage qu’on avait fait des terres et de la population , il demanda au cacique cinq cents Indiens pour en faire des soldats. Le cacique les lui remit avec quelques autres Indiens considérables qui pouvaient lui rendre différens services dans son expédition. Le commandant en donna une partie aux gens de sa suite , et garda les autres pour lui: les uns portaient les bagages , les autres suivaient enchaînés ; il y en avait aussi qui étaient libres et toujours prêts à exécuter ses ordres.

» On pouvait compter six mille Indiens , hommes et femmes, qui sortirent de la province de Quito; mais à peine s’en trouvait-il vingt après l’expédition : les autres avaient succombé aux fatigues et sous l’influence d’un climat plus ardent que celui de Quito.

» Il arriva un jour que, le commandant ayant donné l’ordre à Alphonse Sanchez d’entrer dans une province , cet officier rencontra sur son chemin, un certain ‘nombre de femmes et d’enfans qui venaient à sa rencontre avec des provisions : cette marque de soumission ne le toucha point; il les fit passer tous au fil de l’épée. On remarqua dans cette circonstance des choses assez singulières : au premier coup d’épée qu’un soldat donna à une Indienne, l’arme se brisa par le milieu , et au second coup il ne lui resta que la poignée dans la main. Le poignard à deux fils d’un autre soldat présenta plusieurs fois le même phénomène.

» Lorsque le capitaine sortit de Quito pour son expédition il ôta à un grand nombre d’indiens leurs jeunes femmes pour les donner aux esclaves particulièrement attachés à son service , et il distribua celles qui étaient plus âgées aux vieux Indiens qui étaient dans la ville.

y> Une de ces femmes , chargée de trois enfans , vient prier le commandant de ne pas lui ôter son mari, parce que lui seul peut empêcher sa famille de mourir de faim. Elle n’est point écoutée; elle insiste ; mais ses cris et ses gémissemens importunent le capitaine, qui la fait éloigner : cette femme perd à l’instant la raison, saisit l’enfant qu’elle porte dans ses bras, et l’écrase contre une pierre.

» Le commandant étant arrivé à Palo , près de Rio-Grande , province de Lili, y trouve le capitaine Juan de Ampudia , à qui avait été donnée la commission de découvrir et de pacifier de nouvelles terres.

» Celui-ci avait fondé au nom du roi la ville d’ Ampudia avec l’autorisation du marquis Pizarro. Pedre Solano de Quinones en était l’alcade ; elle avait huit officiers municipaux , et tout le pays soumis à sa juridiction était en paix et bien administré. L’alcade sort de la ville avec beaucoup d’indiens et quelques Espagnols pour aller recevoir le capitaine avec des présens et des vivres ; les Indiens du voisinage qui s’en aperçoivent suivent cet exemple , entre autres les caciques et les babitans de Palo , Xamundi •, Soliman et Bolo , qui étaient des villes de cette contrée. Le commandant , irrité de ce que les Indiens n’apportaient pas autant de maïs qu’il en

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avait demandé , envoya une compagnie de se9 gens , composée d’Espagnols et d’indiens, à Bolo et à Palo pour y faire des provisions de cette denrée. Après avoir exécuté l’ordre de leur chef, ils pillèrent les maisons et enchaînèrent comme des esclaves tous les opprimés qui voulurent faire quelque résistance.

» Les habitans de ces deux villes vinrent se plaindre , mais inutilement, du tort qu’on leur avait fait ; on se contenta de leur promettre qu’on n’entrerait plus dans leurs maisons ; cependant six jours s’étaient à peine écoulés lorsque leurs ennemis vinrent les mettre au pillage une seconde fois. Voyant alors qu’ils ne pouvaient compter sur la parole de leurs tyrans, ils se soulevèrent contre le joug des Espagnols , et ce mouvement eut de très fâcheuses conséquences pour la religion et pour les intérêts du roi.

» Dans les montagnes qui forment la limite de cette région habitait la peuplade des Indiens Olomas et celle des Manipos , nation belliqueuse , indomptable et féroce. Ces Indiens s’aperçurent que ceux de la plaine n’étaient plus protégés par les Espagnols , et qu’ils mouraient de faim ; ils profitèrent de ce changement , et vinrent achever la ruine du pays.

» A la vue de ce désastre le capitaine se retira à Ampudia , dont les habitans le reconnurent pour commandant général du district. Sept jours après il partit pour Lili et Peti avec plus de deux cents hommes , tant infanterie que cavalerie.

» Il fit prendre ensuite plusieurs directions à quelques uns de ses capitaines , avec ordre de poursuivre les Indiens ; ils firent un butin immense, massacrèrent beaucoup d’habilans , et mirent le feu à un grand nombre de vi iages.

» Les caciques , seigneurs du pays, voyant les malheurs de leur peuple , tentèrent de changer la face de leurs affaires en envoyant au commandant espagnol des députés chargés de vivres et de présens.

» Le général sortit de Lili emmenant la plupart des habitans , qu’il avait fait enchaîner , et arriva à Yce ; il renvoya de là une troupe de ses gens à Lili pour piller et saccager cette peuplade, et avec la permission d’y tuer autant de monde qu’ils pourraient , et d’en incendier les maisons : ses soldats en brûlèrent plus de cent.

» Il se rendit ensuite dans un autre lieu nommé Colilicui. Le cacique qui en était le maître était allé à sa rencontre avec des provisions portées par un grand nombre d’indiens , et l’avait reçu avec tous les signes de l’amitié et de la meilleure intelligence. L’Espagnol ayant demandé une grande quantité d’or, on lui fit observer qu’il y en avait fort peu dans le pays, mais qu’on lui apporterait tout ce qu’on pourrait en trouver. Le cacique ordonne en effet a tous les Indiens de remettre l’or qu’ils possèdent dans leurs maisons au général. Ceux qui en ont s’empressent d’obéir , et reçoivent en échange une cédule qui prouve leur obéissance. Cette operation terminée , le chef espagnol envoie une partie de ses

soldats chez tous les habitans , avec ordre d’en exiger de l’or , à moins qu’ils ne prouvent par leurs récépissés qu’ils en ont remis , et de massacrer tous ceux qui , sans montrer cette espèce de quittance , protesteront qu’ils n’en ont pas. Cette mesure fut suivie d’un massacre considérable.

» Après cette exécution le général ordonna au cacique de faire savoir de sa part au cacique d’un lieu voisin, nommé Dagua, de venir sans retard le trouver , lui et ses Indiens , avec une grande quantité d’or.

» Il arriva dans une autre ville, et chargea ses troupes et le cacique de Colilicui de lui amener des Indiens de charge ; ils revinrent avec plus de cent de ces malheureux : le général en garda une partie pour lui, et distribua les autres à ses soldats; tous furent mis dans les fers et ne tardèrent pas à mourir. Il donna leurs enfans au cacique de Colilicui en lui ordonnant de les manger. On voit encore les peaux de quelques unes de ces innocentes victimes dans la maison du cacique.

» Ce chef quitta le pays pour se rendre dans la province de Calili sans aucun guide. Il y opéra sa jonction avec Juan de Ampudia, qui avait déjà parcouru beaucoup de provinces.

» Ils commirent l’un et l’autre de grands ravages et causèrent d’effroyables calamités sur leur passage.

» Juan de Ampudia arriva à Bitaeon , dont le cacique avait fait creuser et masquer de grandes fosses pour détruire la cavalerie de ses ennemis. En effet, le cheval d’ Antonio Redondo et celui de *• 8

Marcos Marquez y tombèrent. Animé par la vengeance, Ampudia fît saisir tous les Indiens qu’on put surprendre , et on les précipita dans les puits de Bitacon ; U en périt un grand nombre , et leurs maisons furent réduites en cendres.

» Le commandant s’étant réuni avec Juan de Ampudia, ils entrèrent sans guide et sans interprète dans une ville considérable , et en massacrèrent les habitans, sans épargner même les plus soumis et les plus tranquilles.

» Ampudia ayant parlé à son compagnon de l’embuscade qu’on avait tendue à sa troupe près de Bitacon, celui-ci applaudit à la vengeance qu’il en avait tirée , et lui apprit que des Indiens de Rio- Bamba lui ayant préparé la même embûche, il en avait fait périr plus de deux cents.

» Le même cllef entra dans la province de Biru ou d’Anzerma , et y mit tout à feu et à sang. Il chargea Francisco Garcia d’en faire autant dans un autre district : les malheureux Indiens sortaient de leurs villages demandant la paix et offrant leurs femmes, leurs enfans et des vivres ; Garcia , insensible , poursuivait la guerre avec la même fureur , tuant ceux dont il ne voulait pas pour esclaves, et plongeant les autres dans des cachots , oii ils mouraient promptement. Il pilla partout, et mit le feu à un grand nombre de villages. Ses soldats se partagèrent deux mille prisonniers , qui succombèrent bientôt au cha- «riii de se voir dans cet état.

b » Le capitaine jugea à propos de se diriger vers la province de Calili , emmenant avec lui des pn-

sonniers, à qui il faisait couper la tête lorsqu’ils ne pouvaient plus marcher, afin d’effrayer les traîneurs. C’est ainsi que périrent tous ceux qui avaient été pris à Quito, Pasto, Quilla, Cangua, Paria, Popayan , Lili, Anzerma et autres lieux.

» Il revint dans la principale ville de la province, et voulut que ses soldats passassent au fil de l’épée autant d’indiens qu’ils pourraient- il en fit mettre en prison plus de trois cents.

>) Il envoya Juan de Ampudia dans la province de Lih avec ordre d’y enlever des Indiens de charge , parce que ceux qu’il avait amenés d’ Anzerma et d’autres lieux étaient morts. Ampudia revint avec mille esclaves, qu’il n’avait pu se procurer que par la mort d’un grand nombre d’autres. Le capitaine en garda pour lui une partie , et donna le reste à sa troupe. Ces nouveaux esclaves eurent le meme sort que les premiers; ils moururent après quelques jours.

» Après avoir ainsi dépeuplé la ville de Lili, il tourna la côte de Popayan. Martin de Aguirre, soldat espagnol, étant tombé malade en chemin , le capitaine ne prit meme aucun soin de lui; il l’abandonna.

» Il peupla Popayan d’Espagnols et d’indiens, mais pilla les habitans de la campagne.

» 11 établit dans la ville un atelier de monnaie, et y fit frapper tout l’or qu’il avait extorqué, et celui d Ampudia , sans réserver la part qui en revenait au roi. Maître de tout, à peine indemnisa-t-il par de modiques sommes ceux de ses soldats qui avaient perdu leurs chevaux dans l’expédition.

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y> 11 fit ensuite le voyage de Cuzco pour traiter avec le gouverneur de cette province ^ disant qu il emportait la cinquième partie de l’or qu’il avait leve , et qui était pour le fisc. Il passa par Quito , et marqua son passage par le vol, le meurtre et l’esclavage, suivant sa coutume. Les prisonniers moururent tous avant d’arriver à leur destination.

» Son intérêt personnel le porta à supprimer l’atelier qu’il avait organisé , et dont il s’était servi a

Popayan. ?

n il ne se dissimulait pas le mal qu il faisait dans

les pays qu’il traversait : ce Ceux qui passeront par » ici dans cinquante ans, disait -il, entendront ra- » conter mes exploits, et diront : Le tyran est passe y) par ici. n

Tel est, prince, l’objet de cette lettre. Votre Altesse y a vu de quelle manière un capitaine espagnol a visité certains pays déjà connus dans l’ Amérique, et comment il en a découvert d’autres, où il n a rencontré que des Indiens pacifiques et toujours disposés à se vouer avec la plus entière soumission au service des conquérans. Votre Altesse ne peut douter que tous les autres Espagnols n’aient agi d’apres le même plan partout ailleurs dans le Nouveau- Monde.

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