‹ ŒuvresChapitre 24 sur 72 · ONZIÈME MOTIF · texte numérisé non relu

ONZIÈME MOTIF

Jamais les rois d’Espagne n’ont décrété 1 asservissement des Indiens sous des seigneurs particuliers. Les dispositions que les colons avides font valoir à cet égard n’ont pas le sens qu’ils leur donnent; il est même certain qu’elles n’ont été accordées que sur un faux exposé de ce qui se passait en Amérique. Cette vérité deviendra évidente par le récit des principaux événemens qui ont fait naître l’abus dont il est question.

Le premier amiral auteur de la de'couverte des Indes , Christophe Colomb, étant dans l’île Espagnole, pensa qu’il pourrait convenir aux intérêts des rois Ferdinand et Isabelle que les Indiens payassent annuellement un tribut à leurs majestés. En conséquence il ordonna aux chefs des familles qui habitaient le voisinage des mines d’apporter en. tribut une quantité d’or égale à la capacité d’un cascabel ; à ceux qui vivaient plus loin, du coton si leur pays en produisait, et aux autres habitans des récoltes de leurs districts.

Quelques Espagnols se révoltèrent contre* l’amiral , et apres s’etre soustraits à son obéissance ils s eloignerent avec 1 intention de découvrir pour leur propre compte de nouveaux pays. Us s’établirent dans la province de Xaragua , commencèrent à y employer des Indiens comme esclaves, et à les soumettre à un joug auquel il n’était pas au pouvoir de ces malheureux de résister.

Christophe Colomb eut beaucoup d’embarras avec ses révoltés, et il ne put les ramener à l’obéissance qu’en permettant à chacun d’eux d’avoir un district d’indiens sous ses ordres, avec la faculté de se servir des habitans pour labourer la terre, exploiter les mines, et pour d’autres travaux utiles à ce gouverneur, qui usurpa le titre de seigneur par commanderic , expression dont l’usage commença alors, parce que Christophe Colomb les chargea de la commission de gouverner et de protéger les Indiens en les employant à leur service.

A 1 égard de File Espagnole , où l’on comptait

environ trois cents Espagnols, les Indiens y jouissaient de toute leur liberté ; ils vivaient tranquilles dans leurs villages , travaillaient comme auparavant pour leur propre compte , quoiqu’ils n’eussent pas encore embrassé le christianisme , et rendaient volontairement de grands services aux Espagnols : ils les regardaient comme leurs alliés depuis que ceux-ci avaient épousé des* héritières des caciques ou d’autres naturels les plus considérables du pays.

Apres la mort de l’amiral les souverains de l’Espagne confièrent le gouvernement de l’île et des pays adjacens au commandeur de Lares, nommé depuis grand commandeur d’Alcantara ; ses instructions portaient que les Indiens seraient traités comme des personnes libres , et qu’on travaillerait à les convertir.

Le nouveau commandant arriva avec trois mille Espagnols ; mais au lieu de lès disséminer dans l’île , il les retint à Samo-Domingo , et cette mesure fut la cause de tous les malheurs qui arrivèrent. En se répandant dans les différens districts de la colonie , ils eussent trouvé des vivres en abondance , et les moyens de s’enrichir avec le temps ; mais leur réunion sur un seul point amena bientôt la famine , et ils accusèrent les malheureux Indiens de cette calamité et des suites qu’elle ne pouvait manquer d’avoir. Ce triste événement porta le grand commandeur d’Alcantara à écrire aux rois catholiques des choses entièrement inexactes sur le compte des Indiens. J étais alors sur les lieux j je savais par moimême ce qui se passait , et je suis assuré que tout ce

que manda le commandeur était ou faux ou sensiblement dénaturé. Par exemple, il disait que les Indiens fuyaient les Espagnols , qu’ils ne voulaient avoir aucune communication avec eux, qu’ils refusaient de venir entendre les missionnaires et de se conformer aux lois et aux usages des chrétiens ; et il en concluait qu’il lui paraissait impraticable de leur faire embrasser la religion s’ils n’étaient soumis individuellement à l’autorité immédiate des Espagnols pour être contraints à l’obéissance ; car , disait-il , ces hommes ont tant de penchant pour l’oisiveté et le vagabondage , qu’il est impossible , même en les payant , de les engager au travail.

A l’égard du prétendu refus que faisaient les Indiens de venir entendre l’instruction chrétienne , celte imputation portait en elle-même un caractère de méchanceté tout particulier. Les accusateurs abusaient de la conviction où l’on était généralement que la reine catholique attachait à cet objet la plus grande importance , par une suite de son pieux et véritable zèle pour la conversion des Indiens ; mais ce qu’on peut affirmer de plus certain sur ce point , c’est que le gouverneur ne leur envoyait ni prédicateurs ni catéchistes. Il leur ordonnait bien de se rendre à la ville; mais il est évident que ceux qui habitaient à cent lieues et au-delà étaient véritablement hors d’état de s’y transporter , nus et sans chaussure, et obligés d’abandonner leurs femmes et leurs enfans. Quel motif les eût attirés? On voulait leur parler d’un dieu inconnu, et d’une religion dont jamais personne ne les avait entretenus.

Les rois catholiques, trompés par la correspondance d’un gouverneur qu’ils avaient honoré de leur confiance, expédièrent de Grenade, en i5o2 , un ordre royal dont l’esprit n’était pas difficile à saisir, mais qui contenait certaines dispositions qu’il était facile à la malveillance de mal interpréter. On y lisait les paroles suivantes : « Et comme nous souhaita tons que les Indiens se convertissent à notre sainte -» religion catholique, et qu’ils en apprennent la t> doctrine , ce qui sera plus facile s’ils se mêlent et t> communiquent avec les chrétiens établis dans » l’île, pour aller et venir, traiter, et se trouver les » uns avec les autres, j’ai ordonné que le présent » ordre fût expédié à cette fin ; et en conséquence » je vous enjoins à vous , notre dit gouverneur, et je veux qu’à compter du jour où vous aurez eu y> communication du présent ordre vous pressiez » et contraigniez les Indiens de fréquenter les chré- )> tiens de l’île, de travailler dans leurs habitations, y) de tirer l’or et l’argent des mines, et d’amasser )) des provisions et des récoltes pour les Espagnols » établis dans le pays. Vous aurez également soin de yy faire payer à chaque Indien le prix de la journée » et la ration de vivres qui vous paraîtra convenir, » d’après la nature du sol et du travail, et la qualité » de l’ouvrier , en ordonnant à chaque cacique » d’avoir à sa disposition un certain nombre d’In- » diens toujours prêts à partir pour aller travailler » où besoin sera, et à se réunir plus facilement pour » entendre prêcher la foi chrétienne dans les lieux » convenus, ou pour se rendre avec le cacique auprès

ï ififj R

Itii w

» des personnes qui auront à s’en servir , moyennant )> un salaire qui sera réglé par vous-même ; les- » dits travaux devant être exécutés par les naturels » comme personnes libres , puisqu'ils le sont , et y> non point comme esclaves. fEaites aussi qu’ils » soient bien traités , et ceux qui sont chrétiens » mieux que les autres. Ne consentez jamais , op~ » posez-vous au contraire à ce que personne leur y) nuise et leur cause aucun dommage. Nous vous » ordonnons cela, à vous et à tous nos autres » sujets d’Espagne, maintenant et à toujours, sous » peine, etc, »

De ce texte on peut tirer plusieurs conséquences. i°. On voit que l’objet essentiel que la reine Isabelle avait en vue était la conversion des Indiens et leur instruction religieuse , puisque cette princesse dit : cc Et parce que nous souhaitons que les Indiens » se convertissent à notre sainte foi catholique , y> et qu’ils en apprennent la doctrine , .... comme » cela -pourra se faire plus facilement si les yy Indiens se mêlent et communiquent avec les y ) chrétiens , etc, »

2°. Que l’intention de la reine ne fut jamais de comprendre dans cette classe d’indiens les femmes, les vieillards et les enfans, ni ceux qui étaient hors d’état de travailler , mais seulement les hommes qui en auraient la force, et cette mesure 11e s’appliquait même qu’à ceux que le cacique aurait désignés. A ce nombre n’appartenaient pas non plus les Indiens riches et considérés, et qui vivaient du produit de leurs biens sans se livrer à aucun travail personnel ,

y Vf

soit pour eux-mêmes , soit pour les autres ; et ceci est parfaitement conforme aux instructions que don Pedre Arias reçut du roi catholique Ferdinand lorsque ce prince le nomma gouverneur de la Terre- Ferme.

3°. Qu’il fallait prendre en considération les besoins des Indiens travailleurs , ceux de leurs femmes et de leurs enfans, de manière qu’on ne les conduisît jamais assez loin pour qu’il leur fût impossible de revenir dans leurs maisons le soir du même jour, ou au plus tard tous les samedis, puisque la tâche qu’on leur imposait était celle d’ hommes libres , et non d’esclaves .

4°- Que cette mesure était commandée pour certains jours seulement, comme le donnent à entendre les termes mêmes de l’ordonnance royale , d’après lesquels il est prescrit de payer à l’Indien la journée qu’il aura faite. Ainsi la contrainte dont il est recommandé d’user à leur égard ne diffère pas de celle qui est permise avec les hommes libres , et n’implique pas la nécessité de les faire travailler tous les jours.

5°. Que les travaux des Indiens devaient être modérés, et suspendus les dimanches et les jours de fêtes , comme ceux des autres chrétiens , attendu qu’il eût été injuste de les traiter autrement, et qu’il n’est pas permis de supposer que la reine l’eût toléré si elle en eût été instruite.

6°. Que la journée ne devait pas excéder celle des hommes libres , en sorte que l’Indien eût le temps de s’occuper de sa femme, de ses enfans et des

intérêts de sa famille, sans qu’on pût tenir compte de celui qu’il emploîrait pour se rendre à son domicile , ou pour en revenir au lieu où il serait employé.

7°. Qu’il fallait traiter les Indiens comme tous les hommes de journée libres , et ne point les forcer à travailler lorsqu’ils étaient malades , ni leur imposer des tâches capables de leur causer des maladies ou la mort , comme cela était arrivé plusieurs fois pour en avoir usé avec eux plus mal qu’avec des brutes.

8°. Que jamais la reine n’eût pensé à envoyer de pareils ordres en Amérique si le commandeur n’eût fait entendre que la mesure était indispensable pour la conversion des Indiens , car elle était incapable d’autoriser le tribut en or imposé à ce s peuples , surtout si elle eût prévu de quelle manière il serait un jour exigé.

Je répondrai à l’égard des huit articles que je viens de citer :

1°. Que le grand commandeur ne fit absolument rien pour la conversion et le bonheur des Indiens pendant les neuf années de son gouvernement, et que les habitans furent traités comme les chiens et les autres animaux domestiques. Je le déclare sur ma conscience, parce que je l’ai vu moi-même dans tous les temps et dans chaque circonstance.

2°. Qu’au lieu d’indiquer à chaque cacique le nombre d’indiens travailleurs qu’il aurait à fournir, il disposa de tous les habitans en général , sans distinction d’âge , de sexe ni de condition , et sans modifier en rien ce réglement plein de dureté. Il

répartit entre les Espagnols tous les Indiens, sans en excepter même les caciques , en remettant à chacun des premiers une cédule conçue à peu près en ces termes : u A vous , Martin Gonzalez , il vous est accordé 9 sur le district du cacique Tumateca , cent cinquante Indiens pour les employer dans vos mines et vos cultures , avec la personne du cacique , etc. »

3°. Que bien loin de pourvoir à ce que les maris se réunissent à leurs femmes et à leurs enfans tous les jours, ou au moins une fois par semaine, ces malheureux passaient plusieurs mois et quelquefois un an sans se voir. Les encomenderos les envoyaient dans les mines, et retenaient leurs femmes dans les granges pour d’autres occupations : les mines étaient souvent à plus de quatre-vingts lieues , et les métairies à la moitié au moins de cette distance. Les travaux des hommes étaient extrêmement pénibles , et comme ils ne recevaient qu’une nourriture fort exiguë et de mauvaise qualité , le plus grand n ombré de ces malheureux périssaient avant d’avoir revu une seule fois leurs familles : ceux qui avaient la satisfaction d’y revenir étaient tellement exténués , qu’il leur était impossible de goûter les douceurs du mariage , et de se voir pères de nouveaux enfans. Dans les granges, des femmes étaient obligées de défoncer chaque jour douze pieds carrés de terre , à la profondeur de quatre palmes , avec une sorte de pieu bien moins commode que le hoyau pour ce genre de travail , et très fatigant pour celui qui s’en sert ; les autres filaient le coton ou

étaient employées à des travaux plus ou moins pénibles, Les en fans mouraient de faim , les uns parce que les mères avaient perdu leur lait , les autres parce que les alimens qu’on leur donnait n’étaient ni assez abondans ni de bonne qualité. Pendant que nous étions à Cuba nous en vîmes périr sept mille en moins de trois mois. Plusieurs femmes tuaient leur fruit dans leur sein en faisant usage de certaines herbes ; d’autres , par une pitié mal entendue , étouffaient leurs enfans pour les délivrer d’une vie qu’elles regardaient comme le plus grand de tous les malheurs. C’est ainsi que fut détruite en peu de temps la race nombreuse des Indiens de File de Cuba.

4°. Qu’on vit arriver tout le contraire de ce qu’avait ordonné la reine catholique. Le commandeur ne fixa point les jours du travail ni ceux pendant lesquels les Indiens pourraient se reposer ; aussi les encomenderos n’accordaient jamais de repos à ces malheureux , et ne mettaient aucun intervalle dans leurs peines. Ils imaginèrent de nommer un chef subalterne sous le nom de minèro pour les surveiller. dans l’exploitation des mines ; un autre sous celui d ’estanciero , qui était préposé aux habitations , aux granges et aux autres établissemens des champs destinés à la culture. Ces deux hommes , plus dignes, du nom de bourreaux , traitaient les Indiens non avec cette douceur et cette bonté tant recommandées par la reine Isabelle , mais avec une cruauté que l’on n’ose pas faire sentir même aux animaux. Ils les accablaient de coups de bâton, de

verges , de lanières , ou de tout autre instrument de

supplice quils pouvaient imaginer. Il y en eut qui, ne pouvant supporter une condition si dure , s’enfuirent dans les montagnes , ce qui fit établir d’autres chefs espagnols , nommés alguazils de campagne , dont la fonction était d’aller arrêter les fuyards au fond de leurs retraites , et des juges sous le titre de visiteurs. L’Indien fugitif était ramené devant ce fonctionnaire , qui , ne trouvant pas que cg fut assez pour apaiser sa fureur de le faire châtier , s’empressait de l’attacher lui-même à un poteau de sa maison, et lui déchirait les flancs de ses propres mains avec une écourgée goudronnée , espèce de fouet employé dans les galères contre les forçats , et dont l’effet terrible , comparable à celui d’une verge de fer , faisait périr sur la place même ou. peu de momens après les victimes, dont le sang inondait la maison de l’Espagnol juge et bourreau.

5°. Que la nature et la quantité des travaux des Indiens n’étaient jamais réglés, contre l’intention formelle de la reine , et qu’on les chargeait au contraire des corvées les plus pénibles au fond des mines. L’histoire nous apprend que chez les Romains on regardait comme une peine plus dure que la mort d’être condamné aux travaux des mines , et nous savons que ce fut celle d’un grand nombre de chrétiens que nous honorons comme martyrs. Pour arracher l’or et l’argent du sein des montagnes il faut s’y pratiquer des chemins , descendre dans leurs abîmes , y avancer au milieu des eaux , rester longtemps plonge dans celles-ci , les enlever à force de

bras , et exécuter d’autres opérations non moins pénibles. On s’aperçut quils y mouraient en foule ; la crainte de les perdre tous, bien plus qu’un motif de compassion , lit imaginer une nouvelle distribution de travaux. On ne les retint dans les mines que pendant cinq mois de l’année ; au bout de ce temps là on leur accorda quarante jours de relâche, qui n’étaient pas cependant une saison de repos , puisqu on les employait alors à transporter et à mettre en tas les terres des mines, ce qui est encore plus pénible que de labourer les vignes en Espagne. Pendant ce dernier travail il n’y avait ni fêtes ni dimanches pour les Indiens. Quant à leur nourriture , elle se bornait à une petite ration de pain du pays , nommé cazcibi ( cassave ) , qui est composé de certaines racines, et fort peu nourrissant si l’on n’y ajoute de la viande ou du poisson. On leur donnait aussi du piment , autre substance assez semblable aux navets qu’on fait griller en Espagne. L’Espagnol qui fondait toute sa foi tune sur le travail de ces infortunés croyait faire un grand acte de libéralité en égorgeant chaque semaine un porc pour cinquante Indiens. Le minero en réservait la moitié pour lui , et distribuait le reste aux Indiens , mais en si petite quantité que chacun n’en recevait pas plus qu’on ne donne de pain bénit aux chrétiens à la grand’messe. 11 y eut des Espagnols qui, n’ayant pas le moyen de nourrir leurs Indiens , les envoyaient dans les montagnes afin qu’ils y vécussent deux ou trois jours de fruits sauvages ; ils revenaient ensuite reprendre leurs travaux , et lorsqu’ils étaient de nouveau

exténués de fatigue et de faim ils retournaient dans les bois réparer leurs forces épuisées. Ce moyen si économique de nourrir les Indiens travailleurs mit un Espagnol en état de former un établissement qu’il vendit six cents castellanos. Que Votre Majesté daigne examiner si cette manière de faire travailler et de nourrir des hommes naturellement faibles était bien conforme au vœu de la reine catholique.

6°. Qu’à l’égard de la sixième disposition, qui ordonnait de fixer le travail et le salaire des Indiens , il y a plusieurs observations importantes à faire à Votre Majesté. Le gouverneur se contenta d’assigner pour 1 année à chaque ouvrier un demi-castillan, lequel vaut deux cent vingt-cinq maravédis, ou quatre cent cinquante blancs , un peu plus d’un blanc par jour , et pour maximum trois blancs pour deux jours, ce qui n’élevait ce misérable salaire que de quatre-vingt-dix-sept blancs au-dessus du demi-castillan pour toute l’année j et, comme si cette somme eut paru exorbitante au gouverneur, il voulut qu on la payat en certaines marchandises apportées d Espagne , telles que des peignes , des miroirs , des colliers de grains verts ou bleus , et dauties objets du meme genre. Les Indiens prouvent le peu de cas qu’ils en font par le nom de cocona qu ils leur donnent ; cependant un seul de ces objets payait le travail d’un Indien pour toute 1 année ; car on 1 estimait deux cent vingt-cinq maravédis. Quelque modique que fût cette somme , on ne se montra pas toujours exact à la payer : les

Indiens de leur côté témoignaient peu d’envie de la recevoir, et ne songeaient quà apaiser la faim qui les tourmentait , ou plutôt qu’à se débarrasser de la vie pour mettre fin à ce supplice. De là ce grand nombre de suicides auxquels ils se sont portes , et leur mépris toujours le meme pour notre religion , qu’ils ue comprenaient pas faute d instruction , et dont ils regardaient la morale comme aussi injuste que la conduite de ceux qui la professaient.

7e. Que pour ce qui est du traitement des Indiens, et du temps quil était prescrit de leur laisser afin qu’ils fussent en état de vaquer à leurs affaires particulières , non seulement le gouverneur ne se conforma point aux intentions de la reine , mais il fit des Indiens autant d’esclaves , plongés dans la plus insupportable servitude. Lorsque les malheureux se disaient malades, et demandaient du repos, les encomenderos les accusaient d avoir recours au mensonge pour se dispenser du travail ; ils leur ôtaient les vivres , et les accablaient de cbâtimens pour les faire retourner aux champs ou dans les mines. Ce n’était que lorsque les Indiens paraissaient sérieusement malades qu’il leur était permis de rentrer chez eux ; mais comme ils avaient au moins quarante lieues à faire, la plupart mouraient en chemin , et les autres dans leurs familles. J’en ai vu plusieurs succomber dans ces voyages ; la maladie emportait les uns, la faim tuait les autres.

8°. Enfin, il est évident que si la reine permit que les Indiens fussent répartis entre les Espagnols, ce fut parce qu’on lui indiqua ce moyen comme le

plus doux , le plus prompt et le plus efficace pour les convertir. Il est donc impossible d’excuser le gouverneur pour la manière dont il effectua ce partage, surtout si l’on considère gvec quelle tyrannie il fit exécuter son réglement. En effet, si au bout d’un an les deux tiers des Indiens distribués étaient morts , il s’empressait d’y suppléer par une nouvelle distribution, qui avait toujours le même sort que les premières.

Le tyran dont je parle , nommé en i5o2 , commandait déjà dans l’île Espagnole avant i5o4 , époque de la mort de la reine Isabelle; il continua j usqu’en i5i3 , pendant que la monarchie était gouvernée par Ferdinand V le catholique , à qui on laissa toujours ignorer le véritable état des choses. Ceux qui l’entouraient étaient intéressés au pillage et aux désordres qui se commettaient chez les Indiens ; aussi , au bout de neuf ans qu’avait duré cette administration , on ne comptait plus dans l’île qu un dixième de la population.

En lôog et i5io d’autres Espagnols arrivèrent pour gouverner les îles de Saint- Jean, de la Jamaïque et de Cuba , et ils ne trouvèrent aucune difficulté àimiterla conduite du gouverneur de l’île Espagnole. Il y eut un Espagnol qui obtint trois cents Indiens dans l’île de Cuba ; au bout de trois mois iln’enavait, plus que trente. J’ai été témoin de cette mortalité, puisque j’étais dans l’île depuis sa découverte ; et il me serait facile de raconter d’autres événemens semblables qui feraient horreur à Votre Majesté.

En i524 le roi catholique nomma Pedre Arias

gouverneur de la Terre-Ferme. 11 resuite des instructions qu’il lui fit remettre que Sa Majesté n’approuvait point la distribution qui avait été faite des Indiens , ni la manière dont on les traitait, soit pour les faire travailler , soit pour les convertir ; en conséquence le roi ordonnait qu’on laissât les Indiens tranquilles dans leurs maisons, et aussi libres que les Espagnols; qu’on ne leur imposât qu’une contribution modérée , et qu’on cherchât à les attirer, par les voies de la douceur et de la bienveillance , dans la société des Espagnols, pour avancer l’œuvre de leur civilisation : quant au salut de leurs âmes , on ne devait employer que des exhortations amicales pour leur inspirer l’envie de professer de bonne foi la religion catholique. Sa Majesté ne faisait que suivre dans ces sages dispositions les conseils que lui avait donnés le premier amiral , Christophe Colomb.

On n’aurait eu qu’à se louer de si utiles réglemens si on les eût fidèlement exécutés ; mais l’exemple détestable qu’avait donné le grand commandeur d’Âlcantara , qui , dès la mort de la reine Isabelle , avait commencé à dépeupler l’île Espagnole , exemple qui malheureusement était alors suivi à Cuba , à la Jamaïque et à Saint-Jean, entraîna dans le même système Pèdre Arias , qui ne vit rien de mieux à faire que de s’enrichir par de semblables moyens. Non seulement il adopta la répartition des habitans entre les Espagnols , et le système des commanderi.es pour les provinces septentrionales de la Terre- Ferme; son exemple fut encore imité par différens

gouverneurs des provinces de Nicaragua , de Cai — tha°ène, de Venezuela , de wSainte-Martlie et du Pérou, pendant que le même fléau s’étendait de Cuba sur Hunduras, Guatimala et la Nouvelle- Espagne y en sorte que le grand commandeur d Alcantara fut le premier artisan de la destruction générale des Indes.

Pedre Arias entra dans la Terre-Ferme comme un loup affamé dans une bergerie sans défense ; il y commit lui-même ou y commanda tant de massacres , d’incendies , de vols et d autres crimes , que les races indiennes se trouvèrent anéanties dans une étendue de quatre cents lieues, depuis le Darien, où il avait débarqué , jusqu’à Nicaragua , région la plus peuplée du monde connu : il en résulta une perte de plus de six millions d’or pour Votre Majesté, sans compter les sommes qu’il s’appropria, et qui étaient véritablement incalculables.

Depuis cette fatale époque de nouvelles terres ont été découvertes, et l’on n’a pas manqué d’y suivre le même système, en l’appuyant, disait-on, sur les réglemens que la reine votre aïeule fit remettre au gouverneur de i’île Espagnole. Mais j’ai déjà prouvé la mauvaise foi de ceux qui ont invoqué cet auguste témoignage , puisque , si l’on compare la lettre de ces instructions avec la conduite qu’on a tenue, on n’y trouve pas la moindre conformité, et que d’autres instructions furent envoyées douze ans plus tard par l’aïeul de Votre Majesté. Quoique ce monarque ne connut pas à fond les maux qu’avait produits le système d’administration fondé sur le

mauvais sens donné aux paroles d’Isabelle, il ordonna la réforme des moyens employés jusqu’alors, et rétablit le plan et les usages du premier amiral, que la reine Isabelle n’avait jamais voulu abandonner, puisqu’elle ne consentit aux mesures contenues dans l’instruction que conditionnellement , et parce qu’elle avait été trompée par un faux exposé de ce qui se passait en Amérique.

On peut conclure de ce que je viens d’exposer :

1°. Qu’il faut regarder comme nul de droit tout ce qu’on allègue pour faire croire que les Indiens n’ont pas été traités d’une manière tyrannique. La destruction générale des Indiens suffirait pour prouver le contraire, parce qu’on ne peut jamais supposer au législateur l’intention de faire périr ceux dont la conservation est le premier de ses devoirs et le but essentiel de sa politique.

2°. Qu’en supposant même que la répartition des Indiens faite à des encomenderos eût été légale , comme fondée sur les ordres donnés par Isabelle au grand commandeur d’Alcantara pour le gouvernement de l’île Espagnole , la manière dont on les a traités ne saurait l’être , puisqu’elle en a détruit la plus grande partie, qu’elle a causé d’énormes pertes aux finances de la péninsule, et rendu les efforts de la religion inutiles pour le salut de ces peuples,

Page 1