TREIZIEME MOTIF
Si Votre Majesté laisse subsister les comman déliés , les pertes de la couronne seront immenses. Les Indiens, affranchis de la tutèle des encomenderos et ne reconnaissant plus d’autre maître que Votre Majesté, s’attacheront avec .amour à son gouvernement, et trouveront du plaisir à lui rester fidèles. Lorsque leur affection pour Votre Majesté
aura acquis de nouvelles forces par les égards et la bienveillance des Espagnols , on pourra les former au maniement des armes; devenus soldats, ils se mêleront avec ceux de la péninsule, et défendront avec courage leur pays , soumis à Votre Majesté , contré toute attaque étrangère : ils seront fidèles par intérêt , car partout l’homme combat avec valeur pour ses foyers , ses champs et sa fortune.
Si les Indiens obtiennent de Votre Majesté la faculté de posséder , comme les Espagnols , des propriétés et des richesses , le trésor royal s’enrichira de leurs tributs, qui seront immenses. On voit tout le contraire aujourd’hui , et les revenus de la couronne diminuent chaque jour parmi les Indiens. Dans les premiers temps de la conquête il partait tous les ans pour le trésor de Votre Majesté plus d’un million de castillans de For le plus fin ; à peine y envoie-t-on aujourd’hui dix mille écus d’une once : cette quantité doit diminuer encore en peu de temps, parce que la couronne n’a aucun revenu fixe dans les Indes ; ce qu’elle en reçoit dépend des produits plus ou moins considérables que les Indiens tirent des mines , et qui doivent cesser entièrement si l’esclavage et le régime des commanderies continuent d’anéantir les générations qui lés arrachent au sein de la terre.
C’est surtout dans le royaume du Pérou que les intérêts de Votre Majesté éprouvent le plus grand dommage. Ce pays était en état de payer annuellement pour le trésor royal une somme fixe de trois millions de castillans d’or et d’argent ; mais cette
ressource
perdue par l’avaricé même des Espagnols : ils firent mourir injustement le roi Ata baliba , qui offrait volontiers ce tribut annuel au roi d’Espagne , et qui peut-être en eût acquitté dans la suite un autre plus considérable.
Si les Indiens étaient traités avec justice ils s’attacheraient à la religion chrétienne, et contribueraient volontiers pour sa défense ; c’est parce qu’ils sont toujours victimes de la violence qu’ils n’ont rien a fournir à Votre Majesté pour les frais des guerres qu’elle soutient pour la défense de la religion .
Celle-ci se verra exposée à d’autres grands malheurs , qui retomberont peut-être sur les Espagnols eux -mêmes ; car la colère de Dieu peut s’allumer contre l’Espagne à cause des péchés cfè ses habitans, et envoyer dans son sein des peuplesbarbares, comme elle y envoya les Maures sous les princes Goths.
Et, en supposant même que ce malheur n’arrive pointées Espagnols seront cependant déshonorés aux yeux de tous les peuples de l’Europe, qui finiront par apprendre qu’ils se conduisent en Amérique comme des voleurs, des assassins et des barbares, ennemis de la religion qu’ils prétendent professer, et ils ne manqueront pas de juger avec sévérité un gouvernement qui ne veut pas mettre fin à tant de maux quand il pourrait le faire. La nation sera bientôt l’objet du mépris universel, qui retombera jusque sur son roi, et les peuples oseront s’élever contre elle pour la subjuguer, ce qu’ils n’auraient peut-être pas entrepris sans cela.
La justice réclame donc ici hautement auprès de
jV
Votre Majesté pour qu’elle éloigne de tels dangers de son royaume , en rendant aux Indiens la liberté dont ils ont besoin , et qu’ils méritent .