QUATORZIÈME MOTIF
Si Votre Majesté permet plus longtemps le régime àescommaiideries , il est à craindre qu’elle ne perde la souveraineté de plusieurs provinces des Indes.
Les Espagnols qui se vantent d’être les conquérans de l’Amérique , ou d’avoir de ces hommes pour ancêtres , sont beaucoup plus vains , plus orgueilleux et plus arrogans que tous les autres ; ceux qui joignent à cette qualité une grande fortune connaissent parfaitement l’art de gagner le cœur des Indiens : il s’en trouve dans le nombre qui sont capables de projets ambitieux. Supposons que l’un d’eux aspire à s’emparer de la souveraineté de quelque province : il traitera pendant quelque temps les Indiens avec bonté; il gémira sur leur triste condition , et parviendra , par des bienfaits et des promesses , à gagner des hommes qui ne peuvent aimer Votre Majesté parce quelle est favorable aux barbares qui les tyrannisent, aux bourreaux qui les font mourir, et que cette disposition est le plus terrible obstacle qui puisse empêcher un peuple d’aimer son roi.
11 n’y a pas de moyen pins efficace pour prévenir de tels événemens que d’administrer ces peuples suivant les règles delà justice : ils ont droit de l’invoquer pour être libres. Je l’ai prouvé dans les motifs
précédens. Si Votre Majesté l’ordonne ainsi, comme elle le doit en conscience , les Indiens sauront reconnaître cette faveur importante ; Votre Majesté deviendra l’objet de leur affection ; son nom , sa mémoire et son gouvernement seront bénis ; et si quelque ambitieux osait entreprendre de se rendre maître et indépendant , ce serait en vain qu’il chercherait parmi eux des complices ou des soutiens.
Un vice - roi écrivait un jour à des conquérans en faveur des Indiens : cc Je crois , messieurs , leur )> disait-il , que vous vous persuadez que les Indiens » ne doivent reconnaître d’autre dieu ni d’autre roi » que vous. » Cet homme avait raison ; mais ce n’était pas en écrivant des lettres qu’il fallait protéger ces malheureux ; mieux eût valu se conformer soimême ponctuellement aux instructions du roi catholique Ferdinand V.
Votre Majesté impériale a accordé quelques titres de duc , de marquis et de comte. Je supplie Votre Majesté de n’en plus donner, parce qu’ils ne servent qu’à accroître l’orgueil de ceux qui les ont obtenus , et à faire traiter plus cruellement les malheureux Indiens. Dans tous les cas il est très important que ces décorations soient accordées sans fief, et surtout sans droit de juridiction sur les Indiens , parce qu’il serait à craindre que le nouveau seigneur ne fût un jour tenté de se créer un état indépendant.
Le régime des commanderies chez les Indiens n’a jamais permis et ne permettra jamais en général que l’on fasse connaître aux rois d’Espagne la vérité sur les événemens qui se passeront dans les Indes.
En i5o6, lorsque le roi catholique, l’aïeul de Votre Majesté , vint de Naples pour régner en Espagne , les conseillers et les autres membres du conseil des Indes supplièrent Sa Majesté qu’il leur fût accordé, à titre de commanderie , un certain nombre d’indiens, en motivant leur demande sur ce que l’usage en avait toujours fait donner aux gouverneurs de ces vastes provinces et aux autres Espagnols qui y étaient employés. Le roi , qui fut alors trompé par les conseillers , crut pouvoir se conformer à ce qu’il regardait comme une ancienne coutume , et permit à ces Espagnols de posséder des Indiens. On vit alors tel Espagnol, résidant à Madrid , avoir en Amérique onze cents Indiens en commanderie ; un autre en posséder huit cents , et tous les employés de cette classe partager plus ou moins la même faveur.
Après ces différentes concessions du monarque la vérité ne trouva plus de passage pour arriver jusqu’à lui ; car il ne pouvait plus l’attendre des membres de son conseil des Indes.
Deux religieux passèrent la mer pour venir informer le roi de la situation de l’Amérique; mais ils ne purent obtenir de parler à Sa Majesté : les con-
sei 11ers des Indes, et d’autres hommes puissans qui possédaient des commanderies , réussirent à fermer l’entrée du palais à ces apôtres de l’humanité.
Cette ignorance sur l’état des Indes et ses funestes conséquences durèrent jusqu’en i5i5, lorsqu’un prêtre, qui en revenait, eut le bonheur de voir le roi et de lui parler à Plazencia, dans l’Extremadure. Sa Majesté promit de remédier au mal, et se rendit peu après à Séville , où elle mourut avant d’avoir rien pu ordonner.
L’administration générale du royaume fut confiée au cardinal Ximenez de Cisneros, qui fut aidé parle doyen de Louvain , Adrien de Proyecto , le précepteur de Votre Majesté, qui fut ensuite son ambassadeur, cardinal et souverain pontife. Ces deux hommes virent bien que le mal dénoncé au feu roi venait de ce que les conseillers des Indes possédaient des commanderies dans ce pays ; ils les supprimèrent , et voulurent que les Indiens possédés par des employés du gouvernement fussent tous rétablis dans leur pleine et entière liberté. Cette excellente mesure eût promptement remédié au mal si les hommes chargés de son exécution avaient bien fait leur devoir ; mais Cisneros mourut, et il ne fut pas difficile de cacher la vérité au cardinal Adrien.
Cependant, que Votre Majesté soit persuadée que ce moyen est le plus efficace qu’on puisse employer, et qu’afin d’en assurer pour toujours l’exécution il convient qu’elle fasse insérer dans son testament, comme clause spéciale, qu’elle défend expressément à ses successeurs de concéder des
Indiens, soit comme vassaux, soit à titre de commanderiez et d’y déclarer les conseillers de Votre Majesté, ainsi que tous les employés à son service en Europe et dans les Indes , inhabiles de droit à les acquérir validement. La connaissance de la prohibition passant de l’un de vos successeurs à l’autre, ces maximes salutaires seront plus respectées, et, s’il n’est pas possible de détruire entièrement le mal, on aura au moins la consolation de le voir diminuer.
Lorsque les conseillers, les auditeurs, les vicerois, les capitaines généraux, les gouverneurs, les corrégidors et les autres employés supérieurs ne pourront plus être des encomenderos , ils seront les premiers à tenir la main à ce que la loi de prohibition ne soit violée par personne, et à faire déclarer comme nulles toutes les concessions d’indiens qui pourraient être faites en Europe.