SEIZIÈME MOTIF
La grande distance qui sépare l’Espagne des Indes est un obstacle à l’administration de la justice.
Quelques personnes ont voulu faire croire que le régime des encomenderos pourrait être très utilement conservé en remédiant par de bonnes lois aux abus qu’on reproche à ce système. Mais le mal sera sans remède si Votre Majesté souffre qu’on ôte aux Indiens leur liberté.
Tout le monde sait que Votre Majesté et ses successeurs ne pourront jamais quitter l’Espagne pour se transporter en Amérique ; il en résulte nécessaire-
nient que nos rois ne sauront jamais exactement ce qui se passe dans les Indes s’il y a des gens intéressés à le cacher : d’un autre côté , les témoins et les mémoires ne manqueront pas pour justifier et faire approuver les mesures les plus opposées aux intentions de Votre Majesté.
Il ne suffirait pas de publier des lois et de commander d’autres mesures ; car telle est la position où se trouve l’Amérique, que souvent les ordres signés à Madrid sont justes et utiles , et n’arrivent cependant à leur destination que pour donner lieu à l’injustice , et causer le malheur des habitans. Le temps qui s’écoule depuis le départ d’une ordonnance jusqu’au moment où il faut l’exécuter est toujours assez long pour que la nature des choses ait changé ; en sorte que ce qui était juste et utile ne recevrait plus qu’une application intempestive et même désastreuse : bientôt Fintérêt des ministres de la loi se trouve compromis par l’usage qu’on veut en faire, et les résultats d’une loi, bonne en ellemême, deviennent pires que le mal qu’elle devait empêcher.
Si l’on promet à Votre Majesté de se conduire avec prudence et sagesse, quelle ne s’en laisse pas imposer par ces belles paroles ; car , en supposant même que tout se fît ainsi que ces hommes le disent, le mal n’en existerait pas moins ; l’exécution en serait sujette à mille abus, et Votre Majesté l’ignorerait toujours.
L’unique moyen de bien faire c’est d’être juste. Les Indiens ont le droit de le demander pour jouir
du droit naturel de la liberté : celle-ci peut seule éloigner les dangers de la servitude , et par conséquent de la ruine du pays et de ses babitans.