NEUVIÈME RÉPLIQUE
On veut comparer la situation des Indiens à l’état du malade frénétique et de l’enfant en présence du médecin et du précepteur ; mais il y a ici au moins beaucoup d’ignorance. Saint Augustin a employé cette comparaison dans sa lettre au comte Boniface , en parlant des donalistes, qui étaient chrétiens quoique schismatiques, et sujets de l’Empire. Peut-on appliquer cela aux Indiens , qui ne reconnaissent ni le roi d’Espagne ni la religion chrétienne ? Ceci rappelle une infidélité commise par le docteur, qui, en copiant un passage de la quarante-huitième lettre de saint Augustin , y a inséré le mot idolâtres , qui ne se trouve point dans le texte , ce saint docteur parlant dans cet endroit des donatistes et non des pciiens. On voit qu’avec un pareil système on est fort contre scs adversaires , et en état de les accabler sous le poids des autorités , lorsqu’ils ne peuvent ni ne savent ou ne veulent pas consulter les originaux.
La véritable opinion de saint Augustin à l’égard des idolâtres se trouve dans ce qu’il dit du fils du centurion : suivant ce saint évêque, c’est par l’amour qu’il faut convertir les infidèles. Sépulvéda a jugé à propos de citer aussi saint Grégoire ; mais ce grand pape professe une doctrine entièrement opposée à la sienne dans sa trente-quatrième lettre, a Quant à ceux, dit-il, qui ne croient point à la » religion chrétienne , notre devoir est de les atti- » rer à elle en les invitant et les persuadant avec » douceur et bonté , au lieu d’éloigner par la crainte » et les menaces ceux que la douceur de la prédican tion et la pensée du jugement dernier ont dispo- )> sés à embrasser notre sainte religion. Il est infi— » niment plus utile de les engager par les conseils )) d’une tendre affection à entendre la parole de y> Dieu , que de les effrayer par une rigueur exces- » sive. »
Je pourrais multiplier les autorités et les passages pour rendre mon opinion encore plus incontestable ; mais je pense que la raison naturelle suffit pour faire avouer que Dieu ne peut approuver qu’on prépare la conversion des hommes par des moyens aussi contraires à l’amour , à la douceur , à la paix et à la conviction de l’âme, en un mot par des violences dont Mahomet a eu le premier l’horrible pensée , quoiqu’il ne soit pas certain que ce faux prophète ait fait plus de mal par l’épée que les conquérans de l’Amérique.