PRÉFACE
Ce fut en qll’eut lieu la découverte des
Indes. Des chrétiens d’Espagne commencèrent à s’y établir en i4q5, en sorte que c’est quarante-neuf ans après cet événement que j’écris, c’est à dire en i542.
La première terre ou les Espagnols s établirent fut Vile Espagnole non moins vaste que florissante. Sa circonférence est de six cents lieues 5 elle est entouree d’autres îles fort grandes : je les connais toutes , et elles étaient alors si peuplées d’indiens qu’il est impossible de concevoir une terre avec une populalation plus considérable.
La Terre-Ferme est à plus de deux cent cinquante lieues de l’ile Espagnole ; ce que l’on en connaît déjà du côté de la mer a plus de deux mille lieues , et chaque jour il s’en découvre de nouvelles parties. Cette contrée est une pépinière d’hommes , et il semble que Dieu en ait fait choix pour y multiplier plus particulièrement l’espèce humaine.
v Haïti.
Les hommes qui habitent ces immenses régions ont un caractère simple , sans malice et sans duplicité,* ils sont soumis et fidèles à leurs maîtres indigènes , ou aux chrétiens qu’ils sont obligés de servir; patiens, tranquilles , pacifiques, incapables d’insubordination et de révolte, de division, de haine ou de vengeance.
La constitution physique de ces peuples est délicate , faible , molle , sans énergie ; elle les rend incapables de supporter de grands travaux. Les enfans de ceux qui cultivent la terre y sont moins robustes que les enfans mêmes des princes de l’Europe , qu’on élève dans le luxe et la délicatesse ; aussi sont -ils encore plus exposés à succomber aux maladies.
Ils sont pauvres , mais conlens dans leur pauvreté ; sans désir des biens temporels , et par cela même soumis ; sans orgueil , et exempts d’ambition et d’avarice.
Leur nourriture est très simple , et se réduit à peu de chose : on peut la comparer à celle des saints anachorètes du désert.
Leur vêtement se réduit communément à une peau de bête qui leur couvre les parties naturelles ; les plus distingués portent une couverture de colon d’une vare et demie ou deux vares de long *.
Leurs lits consistent dans de simples nattes, et quelquefois dans des filets tendus en l’air, et connus dans l’île Espagnole sous le nom de hamacs .
9 La vare est de trois quarts d’aune,
Ces peuples ont- l’intelligence vive , prompte ; ils sont sans préjugés ; de là leur grande docilité à recevoir toute sorte de doctrines , qu’ils sont d’ailleurs très capables de comprendre : leurs mœurs sont pures, et on les trouve dans d’aussi bonnes et peutêtre dans de meilleures dispositions pour embrasser la religion catholique qu’aucune autre nation qui soit au monde. A peine ont-ils appris quelque chose de notre religion , qu’ils témoignent un grand désir d’en savoir davantage ; ils deviennent si importuns pour ceux qui les instruisent , que les religieux chargés de ce ministère ont besoin de la plus grande patience : j’ai entendu dire plusieurs fois à des Espagnols laïques que la bonté des Indiens est si grande que , s’ils arrivent a la connaissance du 'vrai Dieu , il n’y aura pas de nation plus heureuse dans le monde .
Les Espagnols , oubliant qu’ils étaient hommes , ont traité ces innocentes créatures avec une cruauté digne des loups , des tigres et des lions affamés. Ils n’ont cessé depuis quarante -deux ans de les poursuivre , de les opprimer, de les détruire avec tous les moyens déjà inventés par la méchanceté humaine, et par d’autres que ces tyrans sont parvenus à imaginer j aussi ne compte-t-on plus aujourd hui que deux cents indigènes dans l’île Espagnole, qui en nourrissait trois millions autrefois.
L’île de Cuba est aussi grande que la distance de Yalladolid à Rome , et cependant la race des naturels y est entièrement détruite.
Les îles de San-Juan-de-Puerto-Rico et de la
Jamaïque sont très vastes , agréables et fertiles; mais les ravages des Espagnols n’y ont rien laissé.
Les îles Lucayes , voisines de F île Espagnole et de Cuba , et qui s’étendent au nord , sont au nombre de plus de soixante , en y comprenant celle des Gïgantes. La moins considérable l’emporte , par la beaute de son climat , par l’excellence de son sol et par sa fécondité, sur le Jardin du Roi à Séville. C’est le pays le plus sain du monde ; on y comptait cinq cent mille babitans : toute cette population a disparu devant les Espagnols, qui ont commencé par la massacrer, et ont voulu ensuite transporter ce qui en restait dans l’île Espagnole, presque sans habitans. Un navire étant arrivé dans 1 île pour ce transport , un Espagnol fut touché de compassion, et entreprit d’en faire des chrétiens ; il n’y trouva que onze personnes : je raconte ce que j’ai vu.
Dans la proximité de l’île San -Juan il y a plus de trente autres îles déjà sans Indiens : elles embrassent plus de deux mille lieues de terre entièrement désertes.
La Terre-E erme contenait plus de dix royaumes, dont chacun était plus considérable que celui d’Espagne , y compris l’ Aragon et le Portugal : son étendue est comme de Jérusalem à Séville, puisqu elle a plus de deux mille lieues ; mais les cruautés des Espagnols y ont été si horribles et en si grand nombre quelles ont anéanti la population, et fait de ce pays une immense solitude.
On garantit comme une chose certaine que les Espagnols ont fait mourir par leur inhumaine et
atroce politique douze millions de personnes , hommes, femmes et enfans ; mais j’en estime le nombre à plus de quinze millions.
On est arrivé à ces affreux résultats de deux manières: l’une a été de poursuivre des guerres aussi cruelles qu’injustes ; l’autre de maltraiter les naturels après la conquête , et de faire mourir les seigneurs du pays, les caciques et les hommes adultes, jeunes et robustes, pendant qu’on exerçait sur le reste des habitans une oppression si dure et si barbare quelle eût été insupportable même pour les brutes.
C’est l’avidité des Espagnols qui a été l’unique cause de cette horrible boucherie : ils n’ont connu d’autre dieu que l’or ; ils n’ont senti d’autre besoin que de se gorger de richesses , et le plus promptement possible , aux dépens d’hommes doux , paisibles et soumis, qu’ils ont traités plus mal que des animaux , et avec plus de mépris qu’une vile ordure , puisqu’ils n’avaient aucun soin des âmes des Indiens , et qu’ils les faisaient mourir dans les tourmens sans s’être occupés de les convertir à notre sainte religion.
De semblables atrocités étonnent d’autant plus que les Espagnols avouent que les Indiens n’ont jamais fait de mal aux chrétiens, et qu’ils les aimaient au contraire comme des envoyés du ciel ; ces dispositions n’ont changé que parce qu’ils les ont vus commettre des vols, des violences et des massacres sur tous les habitans sans distinction. J’ai vu moimême tout ce que je raconte.
( Il )
MÉMOIRE
Article Ier. — De Vile Espagnole.
U île Espagnole est la première terre que les Espagnols ont occupée en Amérique. La destruction des habitans fut bientôt consommée. Les Espagnols commencèrent par s’emparer des enfans pour en faire des esclaves , et des femmes pour en abuser : ils enlevaient aussi les subsistances que les Indiens s’étaient procurées à la sueur de leur front , et un seul Espagnol en consommait plus que trois familles d’indiens. Les horribles traitemens qu’ils en recevaient leur firent bientôt dire qu’il était douteux que les Espagnols fussent des hommes descendus du ciel.
Des Indiens cachaient leurs femmes et leurs enfans ; d’autres s’enfuyaient dans les montagnes pour se soustraire à tant d’injustices. Ces précautions excitèrent encore la cruauté des Espagnols.
Un capitaine chrétien enleva la femme du chef de toute l’île, et employa la force pour en abuser. Ce crime fut le signal de la guerre de résistance que les naturels commencèrent à soutenir pour défendre leur liberté , et chasser les chrétiens de leur île. Us prirent les armes ; mais les instrumens de guerre des Indiens sont si faibles que leurs expéditions militaires sont moins sérieuses que le jeü des cannes connu des Européens. Les chrétiens combattaient à cheval avec l’épée et la lance, et fai-
saient aisément un horrible carnage de leurs faibles ennemis.
Lorsqu’ils entraient dans les villes ils immolaient tout à leur rage, les vieillards, les enfans et les femmes, n’épargnant pas même celles qui étaient enceintes ou qui venaient d’accouclier ; ils leur ouvraient le ventre à coups de lance et d epee. Ils égorgeaient le peuple comme un troupeau de moutons dans un parc , et pariaient a qui couperait le mieux un homme en deux d’un coup de taille , ou a qui enlèverait plus adroitement ses entrailles. Ils arrachaient les enfans du sein de leurs meres , et , les prenant par une jambe, ils leur écrasaient la tete sur la pierre , ou les plongeaient dans le ruisseau le plus voisin pour les noyer, en leur disant : C est pour vous rafraîchir. Ils attachaient à de longues fourches treize hommes à la fois, puis allumaient du feu sous leurs pieds, et les brûlaient tout vivans en disant, par le plus horrible sacrilège , qu’ils les offraient en sacrifice à Dieu , en V honneur de Jésus Christ et des douze apôtres . Ils en couvraient d’autres de poix , les attachaient avec des cordes , et y mettaient le feu pour les voir périr dans cet affreux tourment. Ils coupaient les mains a ceux qu’ils ne tuaient pas , et les insultaient en leur disant : Allez porter maintenant des lettres a ceux qui ont fui dans les bois et les montagnes. Les maîtres des villages étaient encore plus cruellement traités : les Espagnols les étendaient sur des grils de bois construits pour cela , et qu’ils plaçaient sur le feu de manière à les faire périr lentement.
J’ai vu brûler sur plusieurs de ces instrumens cinq seigneurs de villages et d’autres Indiens , et le capitaine espagnol s’indigner de ce que leurs cris troublaient son sommeil : il ordonna qu’ils fussent étranglés pour ne plus les entendre. L’alguazil, que je connaissais , ainsique sa famille , qui est de Séville, plus cruel que l’officier, refusa de mettre fin à leur 'supplice ; il leur enfonça des bâtons dans la bouche pour les empêcher de crier, et fit attiser le feu afin de redoubler leurs souffrances. J’ai vu bien d’autres moyens de cruauté inventés pour faire mourir les Indiens.
Les Espagnols, ayant remarqué qu’à leur approche beaucoup d’indiens continuaient de se retirer dans les bois et sur les montagnes , s’appliquèrent à dresser des chiens lévriers , ardens au carnage , pour faire la chasse aux fuyards, et ces animaux devinrent si adroits dans ce cruel exercice, et tellement féroces, qu’en un moment ils avaient mis en pièces et dévoré un Indien. Le nombre des Indiens qui périrent de cette manière est certainement incalculable. Si les Indiens tuaient un chrétien dans le cas d’une juste défense , les Espagnols , par la plus affreuse vengeance , mettaient à mort cinq Indiens ; ils publièrent un han pour en informer leurs victimes.
Article IL — Des royaumes que contenait ïüe Espagnole.
On comptait cinq royaumes dans File Espagnole ; ils étaient gouvernés par cinq rois très puissans , et qui avaient un grand nombre de vassaux volontaires, tous seigneurs indépendans de districts particuliers et éloignés.
Un de ces Toyaumes s’appelait le royaume de la Magua , c’est à dire de la plaine, parce que celleci s’étendait à quatre-vingts lieues depuis la mer du Sud jusqu’à celle du Nord : il a cinq à six lieues de largeur dans quelques endroits, et neuf à dix dans d’autres. Cette plaine est arrosée par plus de trente mille rivières ou ruisseaux ; il y en a douze comme FEbre , le Duero et le Guadalquivir : à droite et à gauche sont des montagnes très élevées. Dans celles du couchant se trouvent de si grandes mines d or, qu’on faisait descendre le métal par les rivières. C’est dans cette chaîne qu est la province de Cibao , dont les mines sont si fameuses à cause de la qualité supérieure de l’or qu’elles fournissent.
Le dernier roi de ce pays se nommait Çi-uarionax j il avait des vassaux si puissans que plusieurs lui fournissaient jusqu’à trente mille hommes pour la guerre. Ce prince était d’un caractère pacifique , et affectionné au roi de Castille pour le bien qu il en avait entendu dire. Il avait ordonné que chaque chef de famille acquitterait pour notre souverain le
tribut d’un cascabel * plein d’or ; il diminua dans la suite cet impôt de moitié , parce que ses sujets ne pouvaient se procurer une quantité suffisante de métal , ni l’introduire dans le cascabel : on leur fournit cette espèce de mesure ouverte, et ils la rapportaient à moitié pleine de poudre d’or. Le roi Guarionax voyant que le subside n’était pas mieux fourni , attendu que son peuple connaissait peu l’exploitation des mines, demanda d’en être soulagé, et offrit d’en acquitter la valeur et au-delà par la cession du territoire qui s’étend depuis la ville d’ Isabelle , premier établissement espagnol, jusqu’à Santo-Do mingo, ce qui forme un espace de cinquante lieues.
Je suis convaincu que Guarionax aurait fidèlement tenu sa promesse , que les terres offertes par lui aux Espagnols auraient produit plus de trois millions de castellanos** , et qu’il y aurait déjà dans cette partie de file plus de cinquante villes aussi grandes que Séville.
Comment un prince aussi généreux fut-il traité? D’une manière infâme et indigne de gens d’honneur. Un officier chrétien lui ravit sa femme et en fit l’objet de sa brutalité. Guarionax pouvait facilement rassembler ses troupes et se venger ; il n’en fît rien : honteux de l’outrage qu’il avait reçu , il se déguise, abandonne sa cour, s’éloigne sans suite, et arrive dans la province des Ciguayos , dont le prince , son vassal , lui accorde un asile et sa pro-
* Cascabel , espèce de grelot de la grosseur d’une *noix.
** Castellano , ancienne monnaie d’argent qui correspond à cinq francs et demi à peu près.
tection. Les Espagnols , en ayant été informés , demandent que le roi fugitif leur soit livrée et, sur le refus du seigneur, ils lui déclarent la guerre , font Guarionax prisonnier , et le conduisent chargé de fers dans un port pour être transporté en Espagne. Le malheureux prince n’eut pas le temps d’y arriver, le vaisseau qui le portait ayant fait naufrage avec un grand nombre d’Espagnols qui revenaient chargés d’un immense butin, dans lequel on distinguait comme un objet d’une grande curiosité un morceau d’or gros comme une fouace * espagnole, et du poids de trois mille six cents castellanos.
La seconde souveraineté de l’île Espagnole était connue sous le nom de royaume du Marien y il commençaitau point où est aujourd’hui Puerto-Real , et s’étendait jusqu’à la plaine : il était plus grand que le Portugal , plus fertile et plus en état de recevoir une grande population. On y trouve beaucoup de hautes montagnes riches en mines d’or et de cuivre. Son prince se nommait Guacanagary ; il comptait parmi ses sujets un très grand nombre de seigneurs particuliers : j’en ai connu plusieurs. C’est sur ce point de l’île qu’aborda le vieux amiral ** lorsqu’il fit la découverte des Indes. Guacanagary le reçut et le traita avec la plus grande humanité , ainsi que tous les hommes de son équipage. L’amiral m’a raconté lui-même qu’ayant perdu son vaisseau il trouva auprès de ce prince plus de secours que sa patrie et sa famille même n’auraient pu lui en offrir. Malgré
* Fouace , pain rond ou tourte,
*¥ Christophe Colomb.
tant de services rendus à la nation espagnole, Guacanagary fut dépouillé de son trône , et mourut au fond des montagnes , où il s’était réfugié. Les plus nobles de ses sujets furent immolés par l’insatiable avarice des Espagnols , dans une circonstance dont je parlerai plus loin.
Le troisième royaume de l’île Espagnole était celui de la Maguana. C’est de là que nous vient aujourd’hui le sucre de la meilleure qualité ; le climat en est très sain , et le sol d’une extrême fertilité. Il était gouverné par le roi Caonabo , plus vaillant qu’aucun autre roi du pays, le plus respecté de son peuple, et le plus magnifique. Les Espagnols employèrent la trahison et la ruse pour s'emparer de sa personne au sein même de sa famille et dans^son palais ; il fut conduit jusqu’au port comme un criminel : six navires allaient en partir pour l’Espagne. La vengeance divine les attendait au milieu des mers ; ils y périrent tous dans une horrible tempête, avec les immenses richesses dont ils étaient chargés, et une foule de passagers, parmi lesquels se trouvait l’infortuné Caonabo. Ce prince avait trois ou quatre frères, qui se mirent à la tête d’une armée pour le venger. Les Espagnols n’eurent pas de peine à la détruire avec leur cavalerie , et cette guerre fut accompagnée d’une si grande destruction d’hommes que le pays resta presque sans habitans.
Xaragua était le nom du quatrième royaume de l’île; il en occupait le centre. La cour en était la plus polie, parce que la langue y offrait plus de perfection , les usages et les manières plus de délica-
tesse, le commerce plus d’urbanité; les personnes y avaient un ton plus distingué, un costume plus décent , enfin plus d’éducation ; la noblesse y était aussi plus nombreuse et plus brillante. Ce pays eut pour dernier roi Behechio : il avait une soeur nommée Anacaona. Ils rendirent l’un et l’autre de grands services aux rois de Castille , et sauvèrent plus d’une fois les cbrétiens. Behechio mourut , et laissa la couronne à sa sœur : elle régnait lorsqu’un Espagnol prit possession de l’îleen qualité de gouverneur. Il arrive dans le palais de la reine à la tête de soixante cavaliers et de trois cents fantassins, s’empare par trahison de sa personne, et la fait pendre. 11 se voit en même temps maître de plus de trois cents seigneurs venus avec des saufconduits : il fait construire une maison en paille , et lorsque ces malheureux y sont introduits elle devient par son ordre la proie des flammes. Le fer immola une multitude d’autres personnes du second rang , et toutes les classes eurent leurs victimes. Quelques Espagnols , moins barbares , essayaient de sauver la vie à des enfans en les prenant avec eux sur leurs chevaux ; mais d’autres ne tardaient pas à les tuer. Un grand nombre dffiabitans désertèrent l’île pour se soustraire à une mort aussi cruelle que certaine, et ils descendirent dans une petite île éloignée de huit lieues ; ils furent jugés coupables par le gouverneur, qui en fit des esclaves , et les distribua comme tels à ses officiers.
Le cinquième royaume de l’île Espagnole , celui ÜHiguey, était alors gouverné par une reine qui
comptait un grand nombre d’années ; elle se nommait Higuanama. Les Espagnols l’attachèrent à un gibet. J’ai vu dans cette partie de l’île une foule d’habitans périr au milieu des flammes; d’autres livrés à la torture ou mis en pièces : l’esclavage était le sort le moins rigoureux. Les détails que je pourrais donner sur ces massacres rempliraient plusieurs volumes.
A l’égard des guerres que l’on a faites à ces nations , je déclare, sur ma conscience et devant Dieu, qu’elles étaient injustes , sans motif, et meme sans prétexte : les Espagnols ne les entreprirent que pour satisfaire leur ambition et leur insatiable cupidité. Les Indiens étaient aussi incapables de les provoquer que les novices mêmes d’un couvent de bons religieux : ces peuples étaient si bons et si amis de la vertu, que je crois qu’ils ont vécu et qu’ils sont morts sans avoir jamais commis un seul de ces péchés qui font tort aux hommes et que les lois punissent ; dans leurs mouvemens de haine les plus violens ils eussent fait moins de mal qu’un enfant de dix à douze ans : je le dis avec la conviction que j’en ai acquise pendant le long séjour que j’ai fait au milieu d’eux.
Les jeunes Indiens échappés aux massacres furent distribués par le gouverneur aux chrétiens , qui en obtinrent plus ou moins , selon leur rang ou la faveur dont ils jouissaient auprès de lui : les uns en eurent vingt ; les autres trente. Ils les possédaient au litre spécieux de commandeurs , parce qu’il leur était prescrit d’apprendre à ces Indiens la doctrine chrétienne, et de veiller à ce qu’ils observassent les préceptes de la religion. Il résulta de celte mesure que
les chrétiens commandeurs séparèrent pour toujours les femmes de leurs maris ; qu’ils employèrent ceux-ci aux travaux excessifs des mines , ne leur abandonnant pour toute nourriture que les racines et les herbes des champs , et les accablant des plus cruels traitemens quand ils les jugeaient coupables. Ils obligeaient les femmes à fouiller et à labourer la terre comme des hommes jeunes et pleins de vigueur; ils leur imposaient des fardeaux de trois ou quatre arrobes *, et leur faisaient traverser dans cet état des distances de cent à deux cents lieues. L’extrême fatigue et la mauvaise nourriture tarissaient la source du lait dans le sein de ces malheureuses femmes , et les enfans mouraient d’inanition dans les bras de leurs mères. Les hommes et les femmes partageaient bientôt le même sort , exténués de travail et de privations ; en sorte qu’on ne rencontrait plus que quelques-uns de ces malheureux , employés comme esclaves auprès des Espagnols. On voyait des chrétiens se faire transporter dans des hamacs traînés par des Indiens , qui partageaient encore les travaux les plus durs des animaux domestiques, avec lesquels ils furent toujours confondus ; et comme eux en effet ils avaient le corps couvert de plaies et de blessures imprimées par les coups et par les fardeaux. Les malédictions des chrétiens accompagnaient sans cesse auprès de leurs victimes les cruels traitemens et les angoisses de la faim.
Toutes ces circonstances réunies amenèrent en
Varrobe contient vingt-cinq livres.
fort peu de temps l'extinction presque totale de la race indienne : voilà comment les Espagnols s’acquittèrent du devoir d’instruire ce peuple des vérités de la religion. Il m’eût été facile de rendre ce tableau plus hideux par d’autres détails non moins atroces ; mais il faudrait y employer beaucoup de temps et de papier, et ce récit épouvanterait les hommes.
Les plus grandes horreurs de ces guerres et de cette boucherie commencèrent aussitôt qu’on sut en Amérique que la reine Isabelle venait de mourir ; car jusqu’alors il ne s’était pas commis autant de crimes dans l’île Espagnole, et l’on avait même eu soin de les cacher à cette princesse , parce qu’elle ne cessait de recommander de traiter les Indiens avec douceur, et de ne rien négliger pour les rendre heureux : j’ai vu, ainsi que beaucoup d’Espagnols, les lettres qu’elle écrivait à ce sujet , et les ordres qu’elle envoyait ; ce qui prouve que cette admirable reine aurait mis fin à tant de cruautés si elle avait pu les connaître.
Depuis cette fatale époque le mal ne fit plus qu’augmenter. Les Espagnols inventèrent chaque jour de nouvelles tortures contre les habitans, et on ne peut s’empêcher d’avouer que Dieu s’était éloigné d’eux pour les laisser tomber dans l’abîme de l’inhumanité.
Article III. — Des îles de San- Juan et de la J amaique.
Les Espagnols arrivèrent en 1 5og dans les îles de San- Juan et de la Jamaïque , avec l’intention d’en
traiter les naturels comme ceux de l’île Espagnole. Le sol de ces deux îles était bon , et cultivé comme un jardin à cause de leur excessive population , qui était pour le moins de six cents mille âmes : aujourd’hui on ne compterait pas deux cents Indiens dans chacune ; tout le reste a péri comme ailleurs 9 mais d’une manière encore plus cruelle et plus horrible £ il y en eut un grand nombre de brûlés ; les autres furent la proie des chiens.
Article IV. — De Vile de Cuba .
L’île de Cuba , ainsi que je l’ai dit , est aussi étendue que l’espace de Valladolid à Rome ; elle était divisée en plusieurs provinces , toutes extrêmement peuplées. Les Espagnols en prirent possession en 1 5 1 J , et s’y livrèrent aux mêmes excès que dans les autres. Parmi les circonstances extraordinaires de cet événement , il y en a une surtout qui mérite d’être connue.
Un riche seigneur de l’île Espagnole s’était sauvé dans celle de Cuba ; il se nommait Hatuey. Un grand nombre de ses sujets l’avait accompagné pour se soustraire à la persécution. Il apprit que les Espagnols allaient arriver, et il dit à ses gens : « Vous » savez ce qu’ont fait ailleurs les chrétiens ; ils » viennent ici pour en faire autant s’ils le peuvent. » Vous a-t-on dit pourquoi ils se comportent ainsi ? )) Avez - vous réfléchi sur la cause des malheurs » d’Haïti ? Sachez que c’est la religion qu’ils suivent )) qui les a causés . Us adorent un dieu qu’ils appellent
» or • ils ont vu qu’il était parmi nous , et ils veulent » nous détruire pour en avoir seuls la possession. » Hatuey avait près de lui un panier plein d’or et de pierreries ; il le leur montre , et dit : « Voila le » dieu des chrétiens ; honorons cette divinité par » des fêtes et des danses ; peut-être réussirons -nous » à lui plaire , et elle nous sauvera de la main de )> nos ennemis , qui vont arriver. • »
Les Indiens répondent : « Vous avez raison », et aussitôt on se met à danser. Hatuey leur dit alors : (( Ecoutez , si nous gardons ce dieu , les chrétiens » le sauront ; ils viendront nous tuer, et il tombera )) entre leurs mains. Ne vaut-il pas mieux le jetei » dans le fleuve ? — Oui, repondirent les Indiens , » cela vaudra mieux. » Et à l’instant ils lancent le panier plein d’or et de bijoux dans les flots.
Hatuey s’enfuit avec ses gens , craignant de tomber entre les mains des Espagnols : il ne put cependant éviter ce malheur ; il fut condamné à mourir dans le feu. On l’attache au poteau qu’entoure le bûcher ; un religieux franciscain l’exhorte à se faire chrétien , et lui promet qu’il ira droit dans le ciel. Le cacique lui dit : cc Quelles gens y trouve-t-on ? » Les chrétiens y vont- ils aussi ? — Oui , répond le » religieux , s’ils sont bons . ■ — Si cela est , répliqué » l’Indien, je ne veux pas m’y trouver avec eux. » J’aime mieux descendre dans l’enfer , pour avoir y> loin de moi une race si cruelle. » Voilà comment on fait des conquêtes pour la plus grande gloire de Dieu.
Dans une autre circonstance les Indiens , ayant
appris qu’un corps d’Espagnols s’avançait de leur côte, se réunirent, et vinrent au-devant de nous à la distance de plusieurs lieues , apportant du pain , du poisson , et toutes les provisions qu’ils avaient pu se procurer; lorsqu’ils nous aperçurent ils s’arrêtèrent et s’assirent dans un vaste pré. J’ignore quel fut le prétexte du carnage que firent ici les Espagnols; je sais seulement qu’il fut commandé sans aucun motif grave ni léger, et que , livrant l’entrée de leurs âmes au démon , ils égorgèrent en ce lieu plus de trois mille Indiens , hommes , femmes et enfans.
Quelques jours après le capitaine espagnol résolut de passer dans la province de la Havane. Les caciques et les principaux seigneurs étaient effrayés de la conduite que les Espagnols avaient tenue dans les autres parties de l’île , et ne savaient quel parti prendre : je leur envoyai , avec la permission du commandant, quelques hommes pour les engager à ne pas s’éloigner , mais à s’avancer au contraire pour nous recevoir avec des vivres et des raffraîchissemens, parce qu’ils seraient tous bien traités et qu’il ne serait fait de mal à personne. Ma promesse fut cause que vingt-un caciques vinrent nous joindre ; mais, au mépris du droit des gens, ils furent aussitôt enchaînés , et ils allaient être brûlés vifs par ordre du capitaine , sous prétexte qu’ils pourraient tenter plus tard de se révolter , et qu’il fallait prévenir le danger. Je fis des efforts incroyables pour sauver des malheureux qui n’étaient venus que sur la foi d’un sauf-conduit que le capitaine m’avait chargé
9pn
lui-méme de leur promettre , et je fus assez heureux pour les arracher à la mort.
11 était impossible que les habitans de Cuba n’eussent pas le sort de ceux des autres îles ; ils furent réduits en esclavage , donnés à différens maîtres , et aussi cruellement traités. Il en périt une multitude innombrable par la faim , la fatigue , et dans les tourmens ; une foule d’autres s’enfoncèrent dans les montagnes; beaucoup se pendirent, et ce genre de mort leur paraissait si doux qu’on voyait des pères et des mères, touchés de compassion pour leurs enfans , les pendre de leurs propres mains ; des maris pendre leurs femmes, et terminer ensuite leurs jours de la meme manière. Cet affreux désespoir leur était inspiré par la crainte de tomber entre les mains d’un Espagnol que j’ai connu particulièrement, et qui fut cause que plus de deux cents personnes firent une fin aussi tragique. On a vu dans cette île un procureur du roi recevoir trois cents Indiens en propriété , et n’en conserver plus que trente au bout de trois mois, parce qu’il en avait fait périr deux cent soixante-dix par le travail forcé des mines. Il en obtint trois cents autres ; mais ils moururent aussi promptement ; enfin , trois cents nouveaux esclaves lui furent accordés , et , pendant que sa férocité s’acharnait avec plus de fureur encore sur ses nouvelles victimes, il tomba malade, et mourut pour aller subir la peine de tant de crimes.
J’ai vu mourir de faim dans T île , en trois ou quatre mois , plus de sept mille enfans dont les
pères et les mères avaient été attachés aux travaux des mines. Je fus témoin à la meme époque d’autres cruautés non moins horribles.
Enfin il fut résolu de marcher contre les Indiens qui s’étaient réfugiés dans les montagnes ; on leur fit la chasse comme aux bêtes féroces , avec le secours des chiens lévriers qu’on avait dressés à dévorer les hommes : d’autres moyens furent aussi employés pour leur destruction, en sorte qu’ayant parcouru l’île quelque temps après , je la trouvai presque entièrement déserte.
Article V. ■ — De la Terre-Ferme.
Ce fut en i5i4 qu’il arriva un gouverneur espagnol dans la Terre-Ferme ; monstre si horrible , qu’il semblait n’être venu que pour servir d’instrument à la colère de Dieu ; vrai barbare , incapable de la moindre prudence dans ses fureurs, en un mot l’homme le plus capable de détruire la population du pays , qu’il voulait remplacer par des Espagnols.
Plusieurs capitaines espagnols étaient déjà arrives à la Terre-Ferme avec l’intention d’amasser de 1 or et de tuer des Indiens ; mais ils ne s’étaient pas éloignés de la cote. Le gouverneur dont je parle les surpassa tous en férocité , et pénétra jusqu a cinq cents lieues dans l’intérieur , depuis le Darien jusqu’au royaume de Nicaragua , contrée la plus heureuse du monde , véritable pépinière d’hommes , et remplie de mines d’or extrêmement riches et encore
vierges.
Ifb
Ce gouverneur inventa de nouveaux supplices pour les Indiens de la Terre-Ferme, afin de les forcer à découvrir les mines de leur pays et l’or qu’ils en avaient tiré. Le frère François de San- Roman , religieux franciscain, ayant accompagne dans l’intérieur un capitaine que le gouverneur y envoyait , vit périr plus de quarante mille Indiens , brûlés, égorgés, pendus, dévorés par des chiens , ou détruits de quelque autre manière. Les bourreaux ne donnaient d’autre motif de ces épouvantables exécutions que le refus supposé que faisaient leurs victimes d’apporter tout l’or qu elles avaient caché.
On ne découvre pas moins d’horreur dans la manière dont ils affectaient de se conformer aux ordres du roi d’Espagne. Leurs instructions portaient que y lorsque les troupes s’avanceraient dans un nouveau pays dont on n’aurait pas encore pris possession, le commandant emmènerait avec lui des prêtres pour prêcher l’Evangile aux habitans , et qu’il ne serait commis aucun acte d’hostilité , si ce n’est contre ceux qui refuseraient de renoncer à l’idolâtrie ; exception formellement contraire aux leçons que Jésus-Christ donnait à ses apôtres , car il ne leur dit jamais que si les hommes refusaient de recevoir la doctrine évangélique ils pourraient ravager leurs terres , enlever leurs richesses , les rendre esclaves et les égorger avec leurs femmes , leurs enfans et leurs familles. Voyons ce que faisaient les Espagnols.
Avant d’arriver dans une ville la troupe s’arrê-
tait à un quart de lieue pour y passer la nuit. Le lendemain matin le commandant y faisait publier ~ un ban qu’on appelait sermon , et dont voici la substance : c( Caciques et Indiens de la Terre-Ferme, » habitans de tel lieu , nous vous faisons savoir qu’il )) y a un Dieu , un pape , et un roi de Castille, qui y> est le maître de cette terre , parce que le pape , » qui est le vicaire tout-puissant de Dieu et qui » dispose du monde entier , l’a donnée au roi de » Castille , à condition qu’il rendra chrétiens ses » habitans, pour qu’ils soient éternellement heureux n dans la gloire céleste après leur mort. Ainsi donc, » caciques et Indiens , venez , venez ! Abandonnez » vos faux dieux ; adorez le Dieu des chrétiens ; pror> fessez leur religion , croyez à l’Evangile , recevez » le saint baptême , reconnaissez le roi de Castille )) pour votre roi et votre maître , prêtez-lui serment » d’obéissance, et faites ce qui vous sera commandé » en son nom et par son ordre ; attendu que si )) vous résistez nous vous déclarons la guerre pour » vous tuer , vous rendre esclaves , vous dépouiller » de tous vos biens, et vous faire souffrir aussi » longtemps et toutes les fois que nous le jugerons y> convenable, d’après les droits et les usages de la » guerre. »
Cet avertissement était donné la veille au soir dans le désert; le lendemain, à la pointe du jour , les Espagnols entraient dans la ville, pénétraient de force dans les maisons et y mettaient le feu : elles étaient ordinairement construites en paille , et les Indiens y périssaient dans leurs lits et au milieu des
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flammes; ceux qui échappaient à la înort recevaient sur leur corps une empreinte qui en faisait des esclaves. On les sommait de montrer leur or et celui des autres habitans , ainsi que les lieux et les villes où l’on pourrait en trouver.
Cet impie gouverneur continua pendant sept ou huit ans cette tyrannie sanguinaire ; il y employ ait d’infâmes agens qui lui apportaient la part d’or, de perles et de pierreries qui lui revenait comme gouverneur , et qui lui en remettaient une autre qu’il s’était fait promettre avant de leur céder le droit de continuer leur affreux brigandage.
Les employés civils du roi imitèrent la conduite du gouverneur; ils envoyaient dans le pays des gens à leurs gages qui exerçaient les mêmes cruautés. On vit même un évêque , nommé pour ces contrées , charger aussi ses domestiques de recevoir pour lui une partie de ce qu’on appelait les dépouilles de la guerre , qui consistaient en or, perles et pierres précieuses.
Dans ces différentes expéditions les Espagnols versèrent le sang de plus de quatre-vingt mille personnes, pillèrent de l’or pour plus d’un million de castellanos , et n’en voulurent céder que trois mille pour la part qui revenait au roi.
D’autres gouverneurs , qui furent envoyés dans cette contrée depuis 1 621 jusqu’en i533, suivirent le même système , massacrant ou plongeant les Indiens dans l’esclavage pour avoir leurs richesses , et décimant ainsi chaque jour le nombre des habitans.
Parmi les traits innombrables de cruauté qui furent
commis , je citerai le suivant, dont un riche cacique fut la victime. Il avait remis de For au gouverneur pour la valeur de neuf mille castellanos , espérant s’en faire un ami ; cependant il fut attaché par son ordre à un poteau; on lui étendit les jambes au-dessus d’un bûcher ardent, parce qu’il n’avait pas, disait-on, apporté une assez grande quantité d’or. La violence du supplice obligea le cacique à faire remettre une nouvelle masse de trois mille castellanos ; mais l’avidité du brigand ne fut point encore assouvie ; il fît rallumer le feu : le cacique protesta qu’il n’en avait plus ; on supposa qu’il mentait , et le malheureux expira dans les tourmens.
Les Espagnols, voyant que ce genre de torture avait l’effet qu’ils en espéraient , l’employèrent plusieurs fois sur différens caciques de la Terre-Ferme.
Un jour un capitaine espagnol prit avec sa troupe la route des montagnes où plusieurs familles venaient de se réfugier pour échapper à la mort ; il fit massacrer un grand nombre d’indiens, et enleva soixante-dix à quatre-vingts jeunes femmes. Les Indiens , sensibles à cet outrage , se réunirent et marchèrent contre les Espagnols : ceux-ci assassinèrent leurs prisonnières afin de mieux résister à l’attaque des Indiens , qui s’écrièrent pleins d’indignation : « Barbares ! c’est ainsi que vous traitez des » femmes ! et vous êtes des hommes ! et votre reli- » gion chrétienne vous le permet! Non, vous n’êtes » que des bêtes féroces , des monstres abomi- » nables! »
A dix ou quinze lieues de Panama , commandait
tm cacique fort riche , maître d’un territoire de trente lieues extrêmement peuplé , et dont la capitale était très grande et très connue. Un capitaine chrétien arrive dans ce pays avec sa compagnie ; il y est reçu comme un frère par le cacique , qui lui remet cinquante mille castellanos , ne croyant pas pouvoir lui faire de présent plus agréable. L’officier se persuade qu’un homme qui lui livre volontairement une somme aussi considérable doit avoir de grands trésors ; il exprime son contentement , et quitte la ville avec sa troupe; mais il passe la nuit à quelque distance dans la campagne , et rentre le lendemain matin dans la capitale : il met le feu aux maisons, tue une multitude d’habit an s , s’empare pendant le désordre de soixante mille castellanos , et fait un grand nombre de prisonniers. Le cacique parvient à s’échapper , rassemble une troupe de ses sujets , attaque avec courage les chrétiens , en tue cinquante , met le reste en fuite , et leur reprend cent trente ou cent quarante mille castellanos. Le chef espagnol prépare aussitôt une seconde expédition , rentre dans le pays , s’empare de la ville , qu’il met à feu et à sang, et marque comme esclaves tous ceux qu’il juge à propos d’épargner, pille une quantité d’or incalculable , et anéantit si complètement cette population qu’il n’en reste pas aujourd’hui le moindre vestige. Le monstre auteur d’un si grand carnage a couvert de sang bien d’autres parties de ces vastes royaumes.
Le tyran dont je viens de parler entra en i5^2 , ou l’année suivante , dans la province de Nicaragua :c est une vaste plaine, fertile, délicieuse, couverte de jardins, où abondaient alors toutes sortes de fruits d’une qualité exquise et d’un goût excellent. Sa population était immense ; on y trouvait des villes qui avaient jusqu’à trois à quatre lieues d’étendue, et les biens qu’offrait cette riche province sont au - dessus de tout ce qu’un homme en pourrait dire : cependant le barbare vint à bout d’y anéantir la race indienne. Il envoyait ses cavaliers pour détruire jusqu’au dernier homme dans une province plus grande que le comté de Rosellon , et ses satellites n’épargnaient ni sexe ni âge. Quel motif pouvait faire commettre tant de meurtres? Le tyran reprochait aux Indiens de n’être pas venus audevant de lui avec tout l’empressement dont il prétendait leur faire un devoir ; de n’avoir pas apporté autant de maïs qu’il en avait demandé , ni fourni le nombre d’hommes qu’il avait mis en réquisition pour son service.Les malheureux habitans qui étaient loin des forêts et des montagnes furent promptement exterminés : cette patrie n’est aujourd’hui qu’un vaste désert.
D’autres fois il envoyait des compagnies de soldats à la découverte de nouveaux pays avec la permission de les mettre au pillage, et se faisait amener des provinces envahies autant d’indiens que son
caprice imaginait d’en demander pour les employer comme des bêtes de somme au transport des vivres et des équipages. Ses satellites attachaient. ensemble ces malheureux esclaves, les chargeaient de fardeaux de trois à quatre arrobes, leur refusaient la nourriture la plus indispensable , et les accablaient de coups s’ils n’avançaient pas assez vite : les Indiens , pliant sous le poids , fondaient en larmes lorsque 1 épuisement les mettait hors d’ëtat de suivre ceux de leurs compagnons dont ils partageaient les chaînes. On voyait alors les cruels Espagnols s’en débarrasser en leur coupant la tête, qui tombait d’un côté et le corps de l’autre : quel présage pour les autres malheureux témoins de ce spectacle ! C’est de cette manière qu’ils périssaient presque tous; aussi, lorsque le commandant faisait de semblables réquisitions, les Indiens qui se voyaient enrôlés s’écriaient , le désespoir dans l’âme : cc Quel malheur que celui qui nous arrive aujour- » d’hui ! Du moins quand nous étions appelés dans » les villes pour servir les chrétiens nous avions » l’espoir de revenir après un certain temps au- » près de nos femmes et de nos enfans ; mais » nous allons faire un voyage d’où, nous ne revieny> drons plus : bientôt il ne sera plus question de » nous! »
Cet homme était dominé par des passions si détestables , qu’ayant voulu faire une nouvelle répartition des esclaves , uniquement pour priver un Espagnol qu’il n’aimait pas de ceux qu’il avait obtenus dans le partage, afin de les donner à un n 1 5
de ses amis, il ordonna cette mesure dans le temps où les Indiens semaient le maïs; en sorte que cette importante opération manqua presque entièrement : il s’ensuivit une grande disette de pain, dont les chrétiens mêmes eurent à souffrir. Le gouverneur fit enlever les provisions que les Indiens gardaient pour la subsistance de leurs familles ; il provoqua ainsi en peu de temps la mort de plus de trente mille individus. On vit dans cette circonstance une mère dévorer son enfant pour apaiser la faim dont elle était tourmentée, et reculer ainsi de quelques momens 1 heure fatale. Si cette résolution fut barbare , celle du gouverneur qui l’avait provoquée le paraît- elle moins?
Le territoire de Nicaragua n’est quun immense jardin : cet avantage fut cause que les terres et les babitans en furent distribués à des Espagnols à titre de commcinderies ; il y eut en conséquence un commandeur pour chaque portion de territoire concédée , et il put dès ce moment se dire le maître légitime des champs , des fruits, des maisons et des babitans. Ceux-ci étaient au service de ces maîtres non seulement pour semer, cultiver et faire ^les récoltes , mais encore pour remplir les fonctions d’esclaves dans l’inférieur de leurs maisons. L’enfant, le
vieillard et la femme n’étaient pas plus exempts de cette servitude que l’homme jeune et robuste; leur nourriture était chétive et mauvaise, parce que 1 spagnol disposait de la récolte entière comme de sa propriété , quoiqu’il n’eût ni semé, ni planté, ni eu tivé. Ici la tyrannie était plus dure encore quelle
ne 1 avait été dans l5île Espagnole ; la ruine de la population devait donc en être la suite , et c’est en effet ce qui arriva.
Une autre cause qui ne contribua pas moins à la destruction des Indiens , ce fut la corvée qu’on leur imposa de transporter dans un port de mer , éloigné de plus de trente lieues des bois pour la construction des navires $ on les envoyait aussi dans les montagnes à la recherche du miel et de la cire , et ils y étaient dévorés par les tigres.
On doit citer comme ayant aussi accéléré l’extinction de la race indienne dans ces contrées l’usage qui fut introduit d’accorder aux Espagnols la permission de demander aux caciques un certain nombre d’esclaves. Chaque chrétien n’en voulait pas moins de cinquante lorsqu’il se présentait chez le cacique pour en obtenir avec la permission du gouverneur. En général ce n’est point la coutume du pays que les caciques aient des esclaves ; ceux mêmes qui en emploient n’en ont jamais plus de quatre ; ils faisaient donc enlever des enfans à leurs familles pour fournir ce contingent, après avoir disposé de tous les orphelins, qui étaient les premiers sacrifiés. Le cacique prenait un esclave dans chaque maison où il y avait deux enfans mâles ; deux lorsqu’il y en avait trois, et il formait par ce moyen le nombre demandé : cette mesure avait lieu toutes les fois que le gouverneur accordait la permission de s adresser au cacique pour avoir des esclaves. L’affection extraordinaire des Indiens pour leurs enfans est bien connue ; ils savaient que les
livrer comme esclaves aux Espagnols c était les envoyer à la mort : quelle douleur pour un père de se voir arracher un fils qui allait tomber entre les mains d’un Espagnol ! Cette cruauté fut si souvent renouvelée, qüe depuis l’année i5‘20 jusqu’en 1 555 plus de cinq cent mille jeunes gens furent enlevés comme esclaves : on employa pendant six ou sept ans cinq ou six vaisseaux à les transporter à Panama et au Pérou, où ils étaient vendus fort cher ; ils y périrent presque tous, leur complexion étant trop faible pour supporter un nouveau climat. Si on ajoute à ce nombre les cinq ou six cent mille qui périrent dans les guerres ou au sein de l’esclavage, on croira sans peine qu’il n’y a plus maintenant dans toute la province de Nicaragua que quatre ou cinq mille naturels des deux sexes, dont le nombre diminue même chaque jour par l’effet de la tyrannie dont on les accable.
Article VU. — De la Nouvelle-Espagne .
La Nouvelle-Espagne fut découverte en i5iy. Cet événement fut accompagné de grands désordres et de plusieurs massacres d’indiens. En i5i8 les chrétiens annoncèrent qu’ils allaient s’établir dans le pays ; mais leur véritable intention était de le pdler et d’en tuer les babitans ; depuis cette époque jusqu’à la présente année l542, l’iniquité , la violence et la tyrannie n’ont connu aucunes bornes de la part d’hommes qui portent le nom de chrétiens, mais qui ont évidemment perdu la crainte de Dieu
et du roi , et oublié même ce qu’ils sont. Les désastres , les destructions, les égorgemens, les vols, les exactions et les supplices dont cette terre a été le théâtre jusqu’au mois de septembre, où j’écris, sont fort au-dessus de tout ce que j’ai dit des autres parties de la Terre-Ferme, et prouvent ce que j’ai annoncé, que la désolation va toujours croissant dans cette malheureuse contrée.
Depuis le 18 avril i5i8,où les Espagnols entrèrent dans la Nouvelle-Espagne , jusqu’en i53o, ils n’ont pas cessé d’y massacrer des hommes , sur un territoire qui s’étend à quatre cent cinquante lieues autour de Mexico , et où l’on trouve quatre ou cinq royaumes aussi grands que l’Espagne , plus riches qu’elle , et si peuplés qu’il y a des villes dont la population surpassait celle de Tolède , Séville, Valladolid , Sarragosse et Barcelonne réunies ; sa circonférence embrasse plus de dix-huit ceints lieues. Sur le territoire de quatre cent cinquante lieues dont je viens de parler , les Espagnols ont fait périr plus de quatre millions de naturels , hommes , femmes , enfans et vieillards ; les uns par le feu , les autres par l’épée ou dans la plus insupportable servitude. Ces horreurs ont été commises pendant ce qu’on a voulu appeler la conquête , mais qui n’a été qu’un temps d’invasions et de violences plus contraires aux lois de Dieu , de la nature et même des hommes , que celles qui ont signalé la cruauté des Turcs lorsqu’ils ont voulu tourner leurs armes contre les chrétiens.
Il n’est pas au pouvoir d’un homme de rapporter
tout ce qui s’est commis d’horreurs et d’iniqtiités dans différentes parties de la Nouvelle-Espagne; j’en raconterai néanmoins quelques-uns , en protestant sous la foi du serment que je n’exagère point mon récit , et que je passe même sous silence mille fois plus de vérités que je n’en vais apprendre.
Lorsque les Espagnols approchèrent de la ville de Cholula , dont la population était de plus de trente mille âmes 5 les prêtres, accompagnés de leur chef, les principaux seigneurs et une foule d’habitans les plus distingués vinrent à leur rencontre pour les recevoir dans la ville, et les conduire dans les maisons les plus belles et les plus commodes. Les chrétiens avaient déjà résolu de faire un grand carnage des habitans de Cholula , d’après le système qu’ils avaient adopté de mettre à feu et à sang la première ville du pays dont ils allaient s’emparer , afin d’en effrayer les autres Indiens , et de les contraindre à leur apporter aussitôt tout 1 or qu ils auraient pour échapper à la mort. Le capitaine espagnol mande le roi, c’est à dire le premier seigneur du lieu , et lui ordonne de faire venir tous les caciques et les seigneurs leurs vassaux , outre cinq à six mille Indiens de charge pour transporter les bagages et les vivres dont les Espagnols ont besoin : ses ordres sont fidèlement exécutés, et il arrive plus de cent caciques ; mais à peine sont-ils en présence de la troupe espagnole, que celle-ci s’en empare , les conduit dans différens lieux , les attache à des poteaux, et les brûle tout vivans ; les autres Indiens sont réunis dans une cour cernée par les Espagnols , qui
commencent aussitôt le carnage. Tout périt, à 1 exception de ceux qui se cachent sous les cadavres ou qui feignent d’être morts : ils se présentent le lendemain, et implorent la pitié de leurs bourreaux à genoux et entièrement nus, parce qu ils sont venus, dans cet état pour faire le service auquel on les destinait : larmes inutiles ! ils tombent tous sous le fer espagnol. Le chef des caciques a le bonheur d échapper à la mort ; il court avec quarante hommes au temple de son dieu , nommé Oun , et , ce lieu étant fortifié , il veut y soutenir un siège. Les Espagnols y mettent le feu , et les Indiens y sont consumés en criant aux Espagnols : « Que vous avonsy> nous fait , médians hommes ? Pourquoi nous » faites-vous mourir ? Vous irez bientôt a Mexico ; » oui , vous irez ; mais ce ne sera pas comme ici : » vous y trouverez notre empereur Montezuma, qui » saura bien nous venger ! Oui , vous le verrez , !» vous le verrez ! » J’ai entendu dire que pendant le massacre des Indiens le capitaine espagnol chantait des couplets dont le refrain était que Néron avait vu , du haut du Capitole , T incendie de Rome et entendu les cris des Romains sans en avoir pitié.
Les Espagnols firent une expédition semblable dans la ville de Tapeaca , qui était plus grande et plus peuplée que Cholula , et elle fut accompagnée de nouvelles cruautés. Ils se rendirent ensuite à ‘ Mexico . Le grand Montezuma , instruit de leur arrivée prochaine , ordonna à un grand nombre de seigneurs de sa cour d’aller à leur rencontre et de
les recevoir avec tout l'empressement de l’amitié ; de leur offrir de riches présens , et de leur témoigner par des danses et d’autres démonstrations de joie tout le plaisir qu’on avait à les voir. Lorsque les Espagnols eurent atteint la chaussée de Mexico , qui est à deux lieues de la ville , l’empereur Montezuma envoya son propre frère complimenter le commandant espagnol : il était accompagné d’un grand nombre de seigneurs de la cour, qui présentèrent de riches présens d’or , d’argent et de tissus précieux. Quand les Espagnols entrèrent dans la ville l’empereur lui -même sortit de son palais, environné de ses courtisans, pour les recevoir et les accompagner jusqu’au palais où des logemens leur étaient préparés.
J’ai entendu raconter à des Espagnols, qui étaient de cette expédition , que , malgré une réception si amicale , le capitaine fît arrêter le même jour et charger de fers le souverain du Mexique dans sonpropre palais , après avoir appelé la ruse à son secours, et qu’il le fit garder par quatre-vingts soldats. Après ce coup de main il quitta Mexico et se dirigea vers la côte pour livrer bataille à un autre capitaine espagnol qui s’avançait contre lui. Il avait laissé cent hommes de sa troupe pour garder son prisonnier ; ces barbares commirent mille atrocités pendant son absence pour porter la terreur dans l’âme des Mexicains : le trait suivant mérite d’être connu.
Les habitans , pour charmer la captivité et les peines de leur malheureux prince , se mirent à
exécuter des diyertissemens dans tous les quartiers de la ville : au milieu de leurs danses, qu’ils nommaient mitotes , et qu’on désignait dans les îles par celui d’areitos , ils portaient les bijoux et les habits magnifiques qu’ils réservaient pour les grandes fêtes. Les seigneurs de la cour se distinguèrent dans cette circonstance , et vinrent consoler leur maître sous les fenêtres mêmes de son palais. L’officier qui commandait le détachement espagnol vint avec quelques soldats se mêler aux jeux des Indiens , pendant que son lieutenant, avec une partie de la troupe, se répandit dans la ville comme pour prendre part aussi à cette fête. Lorsque le capitaine crut le moment favorable il cria : Par saint Jacques , main basse sur ce monde ! Les soldats tirèrent aussitôt l’épée, et n’épargnèrent pas un seul seigneur indien. La même chose arriva dans les rues au signal donné par le lieutenant; il s’y fit un immense carnage. Les habitans de Mexico tombèrent dans l’accablement et la tristesse , et il n’est pas douteux que cet horrible souvenir ne dure aussi longtemps qu’il y aura des indigènes dans la capitale.
Mais bientôt, plein de rage et de fureur, le peuple prend les armes contre les chrétiens ; il en blesse plusieurs : les Espagnols courent au palais de Montezuma ; le poignard à la main, ils le somment d’obligerles habitans à rentrer dans le devoir, et menacent de le tuer s’il refuse de le faire. Montezuma se conforme au désir des Espagnols , et ordonne même à ses sujets de les bien traiter. Le peuple refuse d’obéir, et déclare qu’il veut choisir un chef qui gouverne les
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Mexicains pendant la captivité de leur prince. Le bruit se répand que le principal commandant des Espagnols , après avoir quitté la côte , revient à Mexico. La guerre cesse alors pour quelques jours. A l’arrivée du commandant les hostilités recommencent ; les Indiens attaquent en si grand nombre les chrétiens; que ceux - ci , craignant l’issue du combat, prennent la résolution d’évacuer ïa ville pendant la nuit : les Mexicains s’en aperçoivent , se mettent à les poursuivre sur les ponts de la grande lagune, et en tuent un grand nombre. Ceux-ci se rallient , et , décides à vaincre ou à mourir , ils rentrent dans la ville, mettent le feu aux maisons, et font un carnage horrible , au milieu duquel une foule de seigneurs de l’empire perdent la vie. La guerre était aussi juste de la part des naturels qu’injuste , infâme et barbare de la part des agresseurs.
Les Espagnols se rendirent de Mexico dans la province de Panuco , ensuite dans celles de Cucutepique, d’Ypileingo et de Colima. Elles sont d’une étendue immense , et offrent plus de terres a la culture que les royaumes de Castille et de Leon ; la population en était aussi alors plus grande . La conduite des Espagnols y fut la même que dans les autres parues du Nouveau-Monde; ils y anéantirent complètement la race des Indiens par le fer et le feu, par l’esclavage, par la faim, et par tous les exces de la cruauté la plus raffinée.
Le prétexte de tant d’exécutions sanglantes était toujours le prétendu crime de rébellion contre le
roi d’Espagne , comme si ces peuples avaient pu s’en rendre coupables avant d’avoir prêté serment d’obéissance ! Il n’y a aucune nation dans le monde qu’on puisse croire obligée de jurer soumission à un roi quelle ne connaît pas , et seulement parce qu’un étranger vient à la tête de quelques soldats pour l’y contraindre. Nous avons déjà dit comment les Espagnols faisaient cette espèce de sommation ; mais les capitaines ne manquaient pas d écrire au roi d’Espagne que les supplices , les incendies et tous les désastres qui avaient lieu n’étàient provoqués que par la résistance des Indiens aux ordres de la cour , que c’était la conséquence inévitable de
la juste guerre qu’on était oblige de leur faire
Cependant, malgré tant de faux rapports, les prétextes leur manquèrent toujours pour réduire en esclavage celles de leurs victimes qui ne mouraient pas. L’ambition et la cupidité les aveuglaient au point de ne pas voir que, même en supposant que les rois de Castille eussent quelques droits a la conquête et à la possession des Indes , la manière dont on prétendait les fairç valoir était capable de les rendre nuis. Tels sont les services signalés que les chrétiens ont rendus et continuent de rendre au roi d’Espagne dans le Nouveau-Monde.
Le chef de l’expédition autorisa deux capitaines sous ses ordres de pousser plus loin les conquêtes j l’un devait s’avancer vers le royaume de Guatimala , l’autre vers celui de Guaymura, ou de Nâco y Honduras ; le premier jusqu’à la mer du Sud , le second jusqu’à celle du Nord. Aucun pays ne ren-
fermait une plus grande population. Les deux officiers étaient d’un caractère excessivement cruel et barbare , et plus durs , plus impies que celui qui les envoyait : l’un fit le voyage par terre , l’autre par mer ; ils avaient des troupes d’infanterie et de cavalerie.
Si je voulais épouvanter les hommes de notre siècle et ceux qui viendront après nous , il me suffirait de raconter les abominations qui furent commises par celui de ces deux barbares qui prit la route de Guatimala , car ce monstre surpassa tous ceux qui l’avaient précédé par les effroyables combinaisons de sa rage ,- dont les conséquences furent* comme ailleurs, la destruction des habitans de ces immenses contrées.
Le second capitaine , envoyé à Guaymura , fit son expédition par mer. Il se livra au pillage , et massacra les Indiens qui habitaient la cote, quoique les caciques du royaume de Yucatan, qui est situé sur la route , fussent venus le recevoir avec des rafraîchissemens et de grandes richesses pour lui et ses soldats. Arrivé dans le royaume de Naco y Honduras, il divisa sa troupe en compagnies, leur donna des chefs, et les chargea de parcourir le pays de la manière accoutumée , c’est à dire en pillant , brûlant, massacrant , et faisant autant d’esclaves qu’ils pourraient pour les vendre. Lui-même en fît autant avec les hommes qu’il s’était réservés ; mais le ciel 1 arrêta au milieu de ses brigandages ; il fut tué par les Indiens.
Un de ses officiers subalternes se révolta avec
trois cents hommes, et se rendit indépendant. Il parcourut l’intérieur du pays , brûla toutes les habitations dans une étendue de cent vingt lieues, afin que les Espagnols qui seraient envoyés pour le poursuivre n’y trouvassent ni vivres ni esclaves, et que les habitans qui auraient échappé à la mort se vengeassent sur eux du mal que lui-même leur aurait fait.
Les Espagnols de cette expédition qui étaient restés sur la côte vendaient les esclaves indiens qu’ils avaient faits, et les échangeaient contre des étoffes et des provisions de bouche.
Tels sont les moyens que ces barbares conquérans ont employés pour la ruine de tant de beaux pays. Il est constant que depuis l’année 15^4 jusqu’en l535 il a péri plus de deux millions d’indiens dans le royaume de Naco y Honduras , et qu’il n’y est resté que deux mille habitans sur une étendue de territoire de cent lieues carrées. C’est aussi de la même manière que l’ofïicier qui fit la conquête du royaume de Guatimala parvint a en faire un vaste théâtre de carnage de destruction , quoiqu il fut éloigné de plus de quatre cents lieues de Mexico , suivant qu’il l’écrivit lui-même à celui qui l’avait envoyé.
Article VIII. — Du royaume et de la province de Gruatimala .
Le conquérant du royaume de Guatimala s’approcha de Ullatlan, qui en était la capitale. Le roi
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du pays n’ignorait pas les désastres commis dans les provinces extérieures par les Espagnols; il sortit cependant de son palais sur une espèce de brancard
ignifique , porté par ses serviteurs , et entouré
d’un cortège de seigneurs et de musiciens , pour aller recevoir le capitaine espagnol, a qui il offrit des présens de tout ce que le pays produisait de meilleur et de plus beau. Les Espagnols , ayant remarqué que cette capitale avait une grande population, et quelle était bien fortifiée, pensèrent qu’il serait dangereux d"y entrer, et prirent le parti de camper à une certaine distance. Leur commandant fit venir le lendemain matin le seigneur de la ville et les principaux habitans ; ils arrivèrent tous sans méfiance, comme un troupeau de moutons. Le capitaine espagnol leur demande un grand nombre de charges d’or ; ils répondent qu’ils ne peuvent les fournir, parce que leur pays n’en produit pas; aussitôt ils sont arrêtés , liés, et brûlés vifs par son ordre.
La nouvelle de cette exécution se répandit parmi les villages voisins de la capitale ; les caciques s’enfuirent dans les montagnes , a^ès avoir déclaré aux babitans qu’ils étaient maîtres de se gouverner comme ils l’entendraient, mais en leur conseillant cependant de se livrer aux Espagnols , eux , leurs femmes et leurs enfans. Ils suivirent eet avis. Le commandant espagnol leur dit qu’il n’a pas besoin d’esclaves, mais d’or, et que s’ils n’en apportent pas ils mourront tous. Une chose horrible, mais qu’il est impossible de passer sous silence, c’est que les Espagnols qui se rendaient
dans une ville tuaient à coups de lance et d’épée tous les Indiens, hommes, femmes, vieillards et enfans qui travaillaient tranquillement dans la campagne, et réservaient le supplice du feu comme plus honorable à ceux d’une condition plus ^élevée. On a vu la population de plusieurs villes considérables disparaître ainsi en deux heures.
Les Indiens du voisinage, qui, ne pouvant fournir du métal, n’avaient plus que la mort devant les yeux, résolurent de faire aux Espagnols tout le mal qu’ils pourraient avant de mourir , afin de diminuer au moins le nombre de ces hommes abominables. LTn des moyens qu’ils imaginèrent fut de pratiquer des trous dans les chemins , d’y enfoncer des pieux fort aigus , et de les couvrir de feuilles pour enclouer et détruire les chevaux de leurs ennemis. Gette ruse réussit une ou deux fois 5 mais les Espagnols surent bientôt l’éviter , et s’en vengèrent en précipitant dans ces fosses tous les Indiens, et jusqu’aux femmes enceintes. Ce moyen ne suffisant pas pour en faire mourir mi assez grand nombre , ils employèrent leurs expédiens ordinaires , la lance et l’épée, le feu et les chiens ; en sorte que dans l’interyalle de iÔ24 à i53i ils parvinrent à dépeupler cette contrée.
Parmi les actes innombrables de férocité que je pourrais raconter comme les ayant vus de mes propres yeux, le désastre de Cuzcatan est un dés plus horribles. Cette ville était située près du lieu où est aujourd’hui San-Salvador , pays intéressant, et l’un des meilleurs de la mer du Sud. Trente mille Indiens
en sortirent pour recevoir et fêter le commandant espagnol, apportant avec eux une grande quantité de volailles et d’autres comestibles. 11 permit à chacun de ses soldats de retenir cinquante , cent , et même un plus grand nombre de ces hommes comme esclaves. Les chrétiens acceptent le présent, et les Indiens se résignent. Le commandant ordonne ensuite aux autres d’aller chercher de l’or , parce que, dit-il, c’est pour en avoir qu’il est venu. Ils apportent aussitôt des lingots d’or du pays , espèce de cuivre doré dont la matière était le seul produit de leurs mines : Les Espagnols s’aperçoivent que ce n’est pas de l’or pur qu’on leur a remis ; ils le refusent, et prennent la résolution de retourner dans la province de Guatimala , tramant à leur suite les Indiens. Ils y fondèrent une ville qui a déjà été détruite trois fois, et chaque fois par un phénomène terrestre ; elle fut d’abord submergée, puis elle s’écroula , enfin elle disparut sous une pluie de pierres d’une énorme grosseur. Les habitans qui échappèrent à ces catastrophes furent transportés au Pérou pour y être vendus comme esclaves. Ainsi périt, sur un territoire de plus de cent lieues carrées, une population plus considérable que celle de Mexico. Le commandant espagnol y périt aussi lui-même avec ses quatre frères ; mais qu’est-ce que la fin de cinq Espagnols au prix de la mort violente de quatre ou cinq millions d’hommes , immolés depuis i5^4 jusqu’en i54o! Cette effroyable destruction se poursuit sans relâche , et bientôt la caste indienne aura disparu de la surface de la terre.
Le capitaine dont il vient d’être question , en passant d une province dans une autre pour en faire la conquête , emmenait avec lui de dix à vingt mille habilans , qu il chargeait de commencer la guerre dans les pays qu’il voulait envahir. Il leur retranchait les vivres aussitôt qu’on était entré sur le nouveau territoire, en leur disant qu’ils n’avaient qu’à tuer des hommes et à se nourrir de leur chair : les Indiens , tourmentes par la faim, se livraient au meurtre , et tuaient d autant plus d’habitans qu’ils ne dévoraient de leurs cadavres que les jambes et les mains, après les avoir fait rôtir.
Lorsque les Espagnols se furent mis à construire des vaisseaux, leurs malheureux esclaves, entièrement nus et mal nourris, furent employés à transporter à mie distance de cent trente lieues des ancres destinées pour ces embarcations, et dont le poids, de trois ou quatre quintaux , faisait sur leurs épaules des blessures profondes. J’en ai rencontré aussi en fort grand nombre qu’on avait chargés de pièces d’artillerie , et qui ne pouvaient faire un pas dans des chemins impraticables sans éprouver d’horribles souffrances.
^ L’homme féroce qui conduisait l’expédition de Guatimala enleva à plusieurs chefs de famille leurs femmes et leurs filles pour les donner à ses matelots et à ses soldats. 11 remplissait d’indiens ses navires, et les y faisait servir à la rame ou aux autres manœuvres, sans pourvoir a leur nourriture; en sorte qu’on les voyait tomber les uns sur les autres, mourant de faim, de soif et de fatigue. Il parvint ainsi à