‹ ŒuvresChapitre 8 sur 72 · JJ I · texte numérisé non relu

JJ I

construire doux escadres qui lui servirent à désoler cette malheureuse terre. Que d’enfans se sont trouvés orphelins par l’effet de sa barbarie ! que de maris privés de leurs femmes ! que de femmes séparées de leurs maris! à combien d’adultères et de viols n’a t il pas donné lieu ! que d’hommes jetés par lui dans les fers ! par quelle foule de calamités il a affligé la terre! que de larmes il a fait répandre! que d’indiens ont été condamnés au tribunal du Dieu des chrétiens à la suite de ces massacres ! Sa fin a été très malheureuse ; puisse-t-il avoir trouvé miséricorde devant Dieu !

Article IX. — De Pcinuco et de Jalisco dans la Nouvelle-Espagne.

Un de ces hommes qui ont été les fléaux du Nouveau-Monde entra dans la province de Panuco en i525 • fl s’y comporta comme d’autres avaient fait dans les provinces dont j’ai parlé. Il envoyait des Indiens esclaves à File Espagnole et à Cuba, parce qu’on pouvait les y vendre ; mais on les donnait à si bas prix que l’on échangeait quatre-vingts de ces malheureux pour une jument. Le tyran fut alors nomm é gouverneur de Mexico , et président de l’audience royale qui y fut établie, avec des conseillers qui n’étaient au fond que des tyrans comme lui , mais soumis à ses ordres. Je n’oserais me flatter de faire croire les cruautés commises par cet officier de justice et par ses subalternes ; elles furent si violentes que tous les Indiens eussent été détruits en deux

années sans la résistance qu’opposèrent à ces monstres quelques religieux franciscains , et si l’on n’eût pris le parti de les remplacer par d’autres officiers dont le caractère et les principes inspiraient quelque confiance. Un des collègues du président employa huit mille Indiens à la clôture d’un immense jardin sans leur donner ni pain ni salaire; chaque jour il en perdait un grand nombre ; et c’est avec indifférence qu’il les regardait mourir dans les tourmens de la faim.

Le conquérant de Panuco , ayant appris que les conseillers de l’audience royale allaient être remplacés, résoli it de pénétrer plus avant dans l’intérieur du pays ; il prit vingt mille Indiens de charge , et les traita si durement qu’il n’en ramena que deux cents de son expédition.

Il arriva dans la province de Méchoacan , à quarante lieues du Mexique : ce pays n’était ni moins riche ni moins agréable que celui qu’il venait de quitter. Le prince ou seigneur de la contrée sortit de sa capitale environné d’une cour brillante , et accompagné d’une foule de ses sujets, pour recevoir le capitaine espagnol et lui offrir des présens. Celui-ci, informé qu’il y avait dans le pays une grande quantité d’or , fit arrêter le roi sur le champ , et ordonna son supplice. Ce chef d’indiens fut étendu sur une planche ; on mit sous ses pieds , engagés dans des ceps , un fourneau ardent ; lorsqu’ils commencèrent à brûler un enfant les humecta avec un goupillon trempé dans du vinaigre ; en même temps un homme se présentait devant lui , l’arc tendu et

prêt à lui percer le cœur ; un autre amenait un chien féroce, et semblait vouloir le lâcher sur la victime. Le motif de cette affreuse torture était l’envie qu’on avait de savoir où était son trésor. Un franciscain mit fin au supplice du malheureux cacique \ mais il n’était plus temps ; le roi de Méehoacan expira au bout de quelques heures.

Un commissaire arriva quelque temps après dans le pays avec le titre de visiteur , et il paraît que son intention était de reconnaître la quantité d’or et d’argent qu’il pouvait y avoir chez les Indiens , plutôt que l’état de leur religion. Les babitans étaient attachés à de faux dieux , parce qu’on ne les avait pas encore suffisamment instruits sur l’existence d’un seul Dieu véritable. Le visiteur ordonna aux Indiens de lui apporter les objets de leur culte , et ils s’empressèrent d’obéir ; mais , lorsqu’il vit que ces idoles n’étaient que de cuivre , il fit dire aux caciques qu’ils eussent à les racheter et à les payer en or. Ces seigneurs obéirent , et le commissaire parut satisfait de cette mesure , quoique ces peuples continuassent d’adorer les mêmes dieux.

Ce capitaine, après la conquête de Méehoacan , passa dans la province de Jalisco , qui était une des plus peuplées, des plus fertiles et des plus riches de ce continent. On y voyait une ville qui avait plus de sept lieues d’étendue. Le roi et les caciques en sortirent pour venir à sa rencontre , et le recevoir avec . amitié , suivant la coutume des Indiens ; mais ni cet accueil ni les présens qu’ils firent au conunan-

ilanl et à ses soldais ne purent les sauver ; ils furent traites comme ceux de Méchoacan : une multitude innombrable périt par le feu et par le glaive ; on n’épargna que ceux dont on voulait faire des esclaves, et qui moururent aussi de faim , ou à la suite des traitemens les plus cruels. L’état d’un grand nombre de femmes enceintes ou nourrices ne les sauva point de la cruelle nécessité de servir à transporter, comme les autres, d’énormes fardeaux, et on les voyait mourir avec leurs enfans à la mamelle ou dans leur sein.

On a vu un homme , malgré le nom de chrétien espagnol qu’il portait, tuer une jeune femme et sa mère , l’une parce qu’elle refusait de répondre à ses désirs criminels, et l’autre parce qu’elle lui reprochait son odieuse tentative.

Le capitaine porta la cruauté jusqu’à faire marquer comme esclaves quatre mille cinq cents personnes, sous prétexte de leur sauver la vie, et dans ce nombre se trouvèrent des enfans à la mamelle et d’autres qui n’avaient que deux, trois ou quatre ans. Combien la douleur de cette opération dut en faire mourir !

Après avoir terminé ce qu’on appelait V état de guerre , le chef de l’expédition établit le gouverne ment civil de V état de paix, ce qui eut lieu en déclarant esclaves tous les Indiens qui avaient échappé à la mort, et en les distribuant aux Espagnols, qui eurent la permission de les traiter comme des bêtes de somme. Les chrétiens entendaient parfaitement cette espèce de régime, et on vit le majordome du commandant l’exercer avec une grande cruauté. Il pendit ,

brûla ou fit mourir de plusieurs autres manières une foule d’indiens ; il leur coupait les mains , les pieds , la langue et » d’autres membres ; il les faisait lutter contre des cbiens exercés ; et il ne donnait d’autre raison de cette barbarie que la nécessité d’inspirer de l’effroi aux Indiens , afin qu ils lui apportassent de l’aFgent. Le chef des Espagnols voyait toutes ces cruautés sans en être ému , et permettait qu on les continuât.

Cette affreuse politique dépeupla plus de huit cents lieues carrées du royaume de Jalisco. Les naturels, poussés à bout , résolurent de se défendre. Il y en eut beaucoup qui se retranchèrent dans les montagnes ; les autres attendirent les Espagnols et en tuèrent plusieurs.

Le commandant général fut rappelé par le gouvernement; mais son successeur ne changea rien au système d7 administration , et ceux qui vinrent après lui y furent tous fidèles. Il en est résulté la destruction presque entière de la race indienne dans cette contrée. Il est bien étrange que les Espagnols prétendent faire une juste guerre aux naturels , et qu’ils leur refusent le droit de se défendre ! Il faut qu ils aient été complètement aveuglés par les passions les plus furieuses pour oser concevoir un semblable paradoxe. Sans cette illusion , comment les Espagnols eussent-ils osé attribuer à Dieu leur victoire? Nous pourrions appliquer ces paroles du onzième chapitre de la prophétie de Zacharie : « Il nourrit les trou- » peaux destinés à la boucherie ; ceux qui les tuen t » ne s’émeuvent point de compassion; ils disent au

» contraire : Béni soit le Seigneur, qui nous a rendus w riches ! »

Article X. — Du roy canne de Yucatan.

En 1^26 un homme qui avait fait au roi de grandes offres fut nommé gouverneur de Yucatan : ce moyen d obtenir de ces places était passé en usage, parce que les ambitieux savaient tout le parti qu’on pouvait tirer d’une terre qu’ils allaient exploiter sous le nom de commissaires de sa majesté le roi d’Espagne.

Le royaume de Yucatan a plus de trois cents lieues de circonférence; son territoire est extrêmement fertile, et plus abondant en fruits que le Mexique même. Aucune autre contrée de l’Amérique ne produit autant de miel ni de cire ; mais on n’y trouve ni or ni argent , et les habitans ne faisaient aucun cas de ces métaux parce qu’ils n’en avaient pas besoin. Ilsétaient d’un caractère fort doux, sans vices, et bien disposés à embrasser la foi chrétienne si on les eût instruits avec douceur. On aurait pu fonder dans ce pays un grand nombre de villes très peuplées et très riches en adoptant une manière de gouverner conforme à la justice. Le capitaine espagnol chargé de cette conquête l’entreprit avec trois cents hommes, et s’y comporta de la même manière que tant d’autres l’avaient fait ailleurs. Comme il n’y trouva point d’or, le dépit qu’il en eut le porta à faire un grand carnage des habitans, et à vendre une infinité d’esclaves à des vaisseaux qui donnaient en échange des étoffes , du vin , du

vinaigre , des viandes salées. Un arrobe, ou vingt - cinq livres pesant de chacune de ces marchandises , était le prix d’une jeune Indienne , choisie entre cent, ou d’un garçon robuste et bien formé. Il fut bientôt si facile de se procurer des Indiens , qu’on en donna cent pour un cheval , et qu on vit la fille d’un prince indien livrée pour un fromage.

Cette calamité dura dans toute sa rigueur depuis i526 jusqu’en i555 , que beaucoup d’Espagnols abandonnèrent le commandement de l’expédition pour se rendre au Pérou : on avait appris que l’or et l’argent s y trouvaient en très grande abondance.

La guerre finit alors dans le royaume de Yucatan , et fit place au gouvernement civil, qui parvint en peu de temps à modérer l’excès du mal; mais les employés de l’administration ayant été remplacés, les nouveaux venus, animés parla soif de l’or, ont recommencé les exécutions, en sorte qu’un pays si intéressant ne sera bientôt plus qu’une solitude.

11 serait impossible de citer tout ce qui s’est passé d’horrible dans cette grande destruction; je me bornerai à quelques traits qui feront juger des autres.

Une femme, tenant son enfant d’un an dans ses bras , voit les Espagnols lâcher leurs chiens dressés au carnage contre des Indiens ; elle pense qu’elle partagera bientôt leur sort; pour l’éviter, elle prend une corde , s’attache son enfant à la jambe, et se pend à une poutre. Les chiens arrivèrent dans ce lieu au

moment où un moine baptisait l’enfant ; il ne fut pas en son pouvoir de le sauver; les bêtes féroces firent leur proie de la mère et de l’enfant .

Un Espagnol, qui se rendait au Pérou, voulait persuader à un jeune Indien, fils dun cacique, de l’accompagner; sur son refus, il lui coupe le nez et les oreilles , et plaisante ensuite sa victime.

Ce meme homme ne roAgit pas un jour de se vanter , devant un respectable religieux , d’avoir viole toutes les jeunes filles qu’il avait rencontrées , avec 1 intention de les rendre mères, parce que dans cet état il les vendait plus cher.

Un autre Espagnol , étant allé à la chasse du cerf (je ne puis affirmer si le fait s’est passé dans le royaume de Yucatan ou dans la Nouvelle - Espagne ) , s’aperçoit que ses chiens ont faim ; il met aussitôt la main sur un jeune Indien, lui coupe les bras , et les donne à manger à ses chiens : après les avoir ainsi amorcés avec de la chair humaine , il leur permet de se jeter sur le corps du malheureux enfant , qui est à l’instant dévoré.

Lorsque les soldats espagnols se rendirent dans le Pérou, le royaume de Yucatan commença à jouir d’une sorte de paix qui parut un bonheur ; ce fut alors que le frère Jacob et quatre autres moines de Saint-François arrivèrent pour prêcher l’Evangile. Le vice-roi de la Nouvelle-Espagne les avait envoyés avec l’autorisation d’annoncer aux Indiens qu’il n’entrerait plus de soldats espagnols dans leur pays. Le frère Jacob confia à quelques personnes prudentes le soin de demander aux Indiens la permission d’en-

irer dans leur pays pour leur annoncer et leur faire connaître le vrai Dieu créateur du ciel et de la terre. Les caciques répondirent que si ces religieux n’étaient pas des Espagnols , mais des personnes pacifiques , ils pouvaient sans crainte venir dans le pays. Les missionnaires firent tant de bien parmi le peuple , que les caciques vinrent bientôt les trouver, portant avec éùx leurs idoles et demandant qu’elles fussent brûlées. Ils reconnaissaient sans difficulté le roi de Castille pour leur souverain , en protestant qu’ils n’avaient jamais entendu parler de lui ni du vrai Dieu tant que les Espagnols avaient été maîtres de leur province. On vit ces braves gens bâtir euxmêmes des temples au Dieu des chrétiens ; douze ou quinze grands caciques des pays voisins arrivèrent, et reconnurent volontairement le roi d’Espagne pour leur maître. J’ai entre les mains l’acte qu’ils en signèrent suivant la manière de leur pays , ainsi que les certificats des missionnaires.

Ces faits indiquent clairement par quels moyens on aurait dû établir dans ces vastes contrées la souveraineté du roi d’Espagne : les hommes qui ont combattu cette vérité n’ont fondé leur système que sur des mensonges et des calomnies.

Mais pendant que la religion chrétienne s’établissait et devenait florissante dans le royaume de Yueatan , trente soldats espagnols, dont douze à pied et dix -huit à cheval , y arrivèrent , apportant avec eux un grand nombre d’idoles : leur commandant dit aux caciques qu’il venait les vendre, et qu’il recevrait en paiement des Indiens mâles , dont

il avait besoin pour son service. Les caciques, craignant les suites d’un refus, distribuèrent les idoles aux chefs de familles en échange d’un garçon, et quand le nombre demandé fut complet ils mirent ces jeunes gens à la disposition de l’Espagnol. C’est ainsi que l’idolâtrie profita des pertes que la religion faisait : qu’on juge par là du zèle des Espagnols pour rétablissement de la religion parmi les Indiens !

L’un d’eux , nommé Juan Garcia , étant aux portes du tombeau , avait sous son lit deux caisses d’idoles ; il recommanda à une Indienne , son esclave, de ne pas les donner pour des poules, quoiqu’elles fussent fort bonnes , mais de les échanger contre des Indiens, et d’exiger pour chaque idole un esclave. Le mauvais chrétien mourut dans ces dispositions, et on peut penser comment il aura été jugé dans l’autre monde.

Que l’on examine si la conduite de pareils chrétiens ne ressemble pas beaucoup à celle de Jéroboam ordonnant aux Israélites d’adorer les deux veaux d’or, et à celle de Judas, qui vendit la personne de Jésus-Christ pour de l’argent. Les chrétiens faisaient voir dans les Indes que l’or était leur dieu, et qu’ils ne pensaient ni à obéir au roi ni à propager la véritable religion.

Les Indiens n’apprirent pas sans étonnement qu’op avait violé la promesse qu’on leur avait faite de ne permettre à aucun Espagnol d’entrer dans leur pays , et qu’on leur imposait la loi d;acheter si cher de nouvelles idoles , après avoir été contraints

de livrer ou de réduire en cendres celles de leurs ancêtres. Ils se réunirent en tumulte, et allèrent reprocher aux missionnaires de les avoir trompés. Les religieux se justifièrent comme ils purent, et firent venir les trente Espagnols pour les engager à quitter le pays, après leur avoir prouvé le mal qu’ils y avaient fait. Les coupables , bien loin d’avouer leur faute, persuadèrent aux Indiens qu’ils n’étaient venus que parce que les missionnaires les avaient appelés. Les Indiens résolurent alors de faire mourir les religieux, qui cherchèrent leur salut dans la fuite. Les habitans reconnurent quelques jours après qu’ils avaient été trompés, et envoyèrent des députés aux missionnaires, qui étaient à cinquante lieues de là, pour leur demander pardon, et les engager à revenir* ils les reçurent comme des anges de paix , et les gardèrent pendant quatre ou cinq mois.

Cependant les trente soldats continuaient leurs affreux brigandages. Le vice-roi de la Nouvelle- Espagne leur envoya l’ordre de se rendre à Mexico , et sur le refus qu’ils firent d’obéir il les déclara traîtres, et les condamna à la peine de mort. Cette mesure ne les effraya pas; ils continuèrent de se signaler chaque jour par de nouveaux excès. Tant de calamités firent craindre aux missionnaires un nouveau soulèvement parmi les Indiens dont ils pourraient être victimes , et ils abandonnèrent un pays qui était encore plongé dans les ténèbres de l’idolâtrie.

Cet événement doit exciter la plus vive douleur .

parce que les Indiens étaient dans les meilleures dispositions pour recevoir l’instruction et embrasser notre foi.

Article XI. — De la province de Sainte-Marthe.

La province de Sainte-Marthe a plus de quatre cents lieues d’étendue , et est divisée en plusieurs provinces. Son sol était de la plus grande fertilité, et sa population considérable ; elle possédait des mines d’or extrêmement abondantes, que ses habitans savaient exploiter.

Le premier pillage des Espagnols dans ce pays eut lieu en 1498, et ils n’ont pas cessé de le dévaster jusqu’à la présente année i542.

Au commencement ils y arrivaient sur des navires, et , au lieu de pénétrer dans l’intérieur, ils se contentaient de commettre leurs brigandages dans les villes voisines de la mer. En 15^3 ils s’engagèrent dans le pays , y établirent un gouvernement militaire , successivement occupé par trois gouverneurs qui le désolèrent, et dont le troisième fut encore plus cruel et plus dévastateur que les deux autrès, parce que, l’or y étant devenu rare, il lui en coûtait plus de peine pour assouvir sa cupidité. Celui qui commandait la province en i5^9 ne pouvait être ni plus injuste ni plus féroce; il périt misérablement sans confession, après avoir pris la fuite pour se soustraire aux poursuites qu’allait exercer contre lui un juge spécial envoyé par le vice- roi. Après sa mort l’administration fut confiée

à de nouveaux gouverneurs , tous avides et tyrans» Chacun dépeuplait de nouvelles provinces par îa torture , la mort , l’esclavage et les autres moyens connus , pour en enlever For et l’argent ; en sorte que sur quatre cents lieues d’un pays aussi peuplé que le reste de l’Amérique , ces barbares n’ont laissé presque aucune trace d’indigènes» Si j’avais à raconter toutes les horreurs qui se sont commises dans la province de Sainte-Marthe , j’en composerais plusieurs gros volumes; mais je réserve ce travail pour un autre temps. Je me borne ici à transcrire une partie de la lettre que l’évêque de cette province écrivit au roi sous là date du 20 mai 1 54i ; il s’exprimait ainsi :

(f Je dis, César, que le moyen de remédier aux » maux de cette terre c’est de l’ôter à des beaux- )) pères, avides de son sang, et de lui donner un » époux qui la traite comme la raison le commande » et comme elle le mérite; mais cette mesure ne » saurait être trop prompte , car, à la manière dont » ses tyrans la tourmentent et l’oppriment , sous pré- » texte de la gouverner , je tiens pour certain

» qu’elle périra d’un incurable épuisement Ce

» funeste sort fera voir clairement à Votre Majesté » combien il importe que ceux qui administrent » soient destitués, pour rendre la vie à celte répu- « blique ; et , si l’on ne prend ce parti, je regarde « ses infirmités comme incurables. Votre Majesté » reconnaîtra aussi que ce ne sont pas des chrétiens, » mais des démons, qui habitent cette contrée; qu’il » 11’y a ni amis de Dieu ni serviteurs du roi , mais

» des traîtres à Dieu et au souverain. Je déclare » donc, en toute vérité, que la grande difficulté que )> je trouve à faire préférer aux Indiens la paix à la w guerre , et à les amener de la paix à la eonnais- » sance de notre sainte religion , c’est le cruel et » barbare traitement que les Indiens , amis de la » soumission , éprouvent de la part des chrétiens, et » qui les a rendus si ombrageux et si difficiles à » manier, que rien au monde ne leur est plus odieux » ni plus horrible que le nom de chrétiens ; ils leur » ont donné dans toutes ces contrées celui d 'y ares,

» qui signifie démons dans leur langue ; et ils ont » incontestablement raison , parce que leurs actions » ne conviennent ni à des chrétiens ni à des hommes, )) mais seulement à des démons. Il en résulte que, » les Indiens voyant de si méchantes œuvres faites » avec tant d’inhumanité par les chefs comme par » les membres, ils pensent que les chrétiens obéis- » sent à une loi en faisant le mal , et qu’il leur est » commandé par leur Dieu et par leur roi : entre- » prendre de leur persuader le contraire , ce serait » vouloir mettre la mer à sec, leur donner sujet de rire » et de se moquer de Jésus-Christ et de sa loi. » Une autre conséquence de cette cruelle poli- » tique est que ceux de ces Indiens qui sont en )) état de guerre , voyant ceux qui ont posé les armes » si malheureux , aiment mieux mourir une fois en » combattant que de subir plusieurs fois la mort » entre les mains des Espagnols. Invincible César ,

» je sais tout cela par m$ propre expérience

)) Votre Majesté a plus de serviteurs quelle ne pense

» dans ces contrées ; car il n’y a pas ici un seul soï- » dat qui n’ose dire publiquement que s’il attaque , » pille, détruit , tue ou brûle les sujets de Yotre » Majesté pour en obtenir de l’or, c’est pour le ser- » vice même de Yotre Majesté, puisqu’une partie de » ce métal lui est destinée. En conséquence il » serait bon, César très chrétien, que Votre Majesté, » en ordonnant de punir sévèrement plusieurs de » ces coupables , fît connaître que des actions aussi » contraires à la loi de Dieu ne méritent point le nom » qu’on leur donne. »

Voilà ce que dit cet évêque, qui appelle Indiens de la guerre ceux qui ont échappé au Carnage par la fuite , et Indiens de la paix ceux qui sont restés esclaves entre les mains des Espagnols : ce qu’il dit de la cruauté des conquérans est certainement peu de chose en comparaison de ce qu’il aurait pu apprendre au roi.

Lorsqu’un Indien tombe à terre sous le poids , accablé de fatigue, de faim et de faiblesse, les Espagnols lui donnent avec le pommeau de leur épée de violens coups dans les dents , et mille autres avec les pieds , les poings et des bâtons sur tout le corps. Le malheureux, étendu sur le sol , crie, verse des larmes , et pousse de profonds gémissemens : « Ce » n’est pas ma faute , dit-il ; la faiblesse où je suis » en est cause ; je n’en puis plus ! Tuez-moi ici , » chrétiens; mais, tuez-moi d’un seul coup! »

Croirait-on qu’il est sorti de l’Espagne des cœurs assez barbares pour donner lieu à des scènes semblables! Mais je n’affirme rien que de vrai, et je pro-

teste que mon mémoire n’embrasse pas la centième partie de ce que je pourrais dire.

Article XII. — De la province de Carthagène .

La province de Carthagène est située cinquante lieues plus bas , et vers l’occident de celle de Sainte- Marthe; elle s’étend depuis le pays de Cenu jusqu au golfe d’Uraba. La côte de ces deux provinces peut avoir cent lieues ; l’intérieur en est immense, et s’étend jusqu’au sud.

Les Espagnols commencèrent à désoler ce pays en 3499> ils n’ont pas cessé depuis d’en exterminer les habitans, se dirigeant toujours par les mêmes motifs qui leur en ont fait impioler tant d’autres. Ils y ont employé, comme ailleurs, le feu, le pillage, les massacres , et l’esclavage , qu’ils ont rendu plus affreux encore par les cruautés exercées sur les infortunés tombés dans leurs fers. Après avoir vu fuir une partie des Indiens dans les montagnes, ils se sont mis à les poursuivre, et leur ont fait pour les ramener toutes sortes de promesses qu’ils ont toujours violées. L’autorité du vice-roi de la Nouvelle- Espagne a été méconnue par eux ; ils ont vécu dans une révolte déclarée, comme des brigands.

Je ne m’arrêterai point au détail des faits particuliers , afin d’abréger ce mémoire , et d’en venir à ce qui s’est passé en d’autres lieux.

Article. XIII. De Vile de la Trinité et des côtes de Paria et de Las Perlas.

De la cote de Paria jusqu au golfe de Venezuela exclusivement, la distance est d’environ deux cents lieues. Il me semble impossible de faire le récit détaillé des maux que les Espagnols ont causés dans les pays qui sont au delà de ces côtes depuis 3 5oo ; je me borne à quelques faits qui feront juger des autres.

L’île de la Trinité est voisine de la Terre-Ferme du côté de Paria ; elle est plus grande que la Sicile , et d’une étonnante fertilité. On y comptait , lors de la découverte, une population considérable. En i5i6 un Espagnol y descendit à la tête de soixante-dix hommes pour la piller ; il annonça aux babitans qu’il allait s’établir et demeurer dans File avec ses «reiis. Cette déclaration fit plaisir aux Indiens , qui les comblèrent de présens, et se flattèrent que leur présence imposerait aux voleurs espagnols s il en paraissait sur la côte. Le commandant leur fait construire pour lui et sa troupe une maison en bois , en leur disant qu’ils devaient s’y réunir et y vivre en commun. Lorsqu’elle est élevée jusqu’au second étage, les Espagnols y font entrer, je ne sais sous quel prétexte, plus de deux cents Indiens ; ils se partagent alors en deux bandes ; l’une occupe l’intérieur du bâtiment, et l’autre reste en dehors ; chaque soldat se saisit d’une corde, et met l’épée a la main; ceux qui

sont en dedans déclarent aux Indiens qu’ils les font prisonniers; les uns se soumettent par crainte, et se laissent attacher; les autres veulent résister; mais, comme ils sont nus et sans armes, ils tombent morts ou grièvement blessés ; plusieurs s’élancent des fenêtres pour se sauver , rencontrent d’autres ennemis , sont pris et garrottés; un petit nombre seulement parvient à s’échapper. Les Espagnols font sortir ceux de leurs prisonniers qu’ils ont liés, laissent les blessés dans l’intérieur , ferment la porte en dehors, et mettent le feu à la maison pour se débarrasser des malheureux qu’ils ont assassinés. Irrités d’un traitement si barbare , les autres Indiens prennent leurs arcs et leurs flèches , s’enferment dans une maison, et se préparent à y soutenir un siège contre les Espagnols : ceux-ci viennent y mettre le feu, et cette seconde troupe d’indiens a le même sort que la première. Ils conduisent ensuite leurs prisonniers, au nombre de deux cents, sur un navire, les transportent à l’île de San-Juan de Puerto-Rico, et, après en avoir vendu la moitié à des Espagnols , ils vont à Saint-Domingue vendre les autres. J’étais alors dans l’île de San-Juan; je reprochai au capitaine sa perfidie et son injustice : il me répondit que l’idée d’une semblable expédition ne lui appartenait pas ; qu’un des articles de ses instructions portait qu’il devait faire, par tous les moyens possibles, autant d’esclaves qu’il pourrait pour ces deux îles, et s’emparer même des Indiens soumis s’il ne pouvait s’en procurer d’autres. Pour qu’il ne manquai rien à la honte d’une pareille conduite, il m’avoua qu’il n’avait été accueilli nulle part dans

toute l?Àmérique aussi bien que dans File de la Trinité, mais quil avait dû en agir ainsi avec les liabitans pour se conformer aux ordres qu il avait reçus. Beaucoup d'autres exécutions du même genre ont eu lieu pour obtenir des esclaves parmi les Indiens.

Les prélats de l’ordre de Saint-Dominique, auquel j'appartiens, résolurent d envoyer dans 1 île de la Trinité un religieux maître en théologie , d’un grand mérite, avec un frère lai, pour s’assurer si les habitans étaient disposés à entendre prêcher l’Evangile. Le prédicateur ne connaissait encore qu’imparfaitement la langue du pays ; il accepta cependant cette mission, se flattant qu’à l’aide des signes et des gestes il pourrait d’abord se faire entendre. Il arrive avec son compagnon au milieu des naturels, qui les reçoivent avec autant de plaisir que de bienveillance, écoutent avec docilité leurs leçons , embrassent leur doctrine, et renoncent presque tous à l’idolâtrie pour recevoir le baptême ; ils demandent qu’on leur donne des noms comme aux chrétiens, et obtiennent cette faveur. Tout prospérait dans File, lorsqu’un événement cruel vint troubler cet heureux état. Un bâtiment monté par des Espagnols arrive ; l’équipage est bien accueilli par les insulaires , qui se flattent que la présence des deux religieux imposera a ces etrangers j mais ceux-ci disposent tout pour exciter la curiosité des Indiens et les attirer sur leur bâtiment. Ils y arrivent en foule , avec le chef de leur tribu , don Alonso , sa femme , et d’autres personnes distinguées qui avaient été invitées comme à une fete. A peine les ravisseurs jugent-ils avoir assez de monde.

(ju ils lèvent l’ancre , et sortent du port pour aller vendre dans l’île Espagnole le butin qu’ils venaient de faire. Ceux des Indiens qui restèrent dans l’île furent consternés d’un événement aussi cruel qif inattendu, à cause de l’affection qu’ils portaient à don. Alonso et à sa famille ; quelques uns , plus irrités que les autres , voulurent s’en venger sur les religieux , qu’ils accusaient d’avoir trempé dans le complot ; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître leur innocence , et les épargnèrent , à condition néanmoins qu’ils écriraient pour obtenir par voie de justice le retour de leur maître don Alonso , de sa famille et de leurs autres compatriotes. Il parut bientôt un autre vaisseau dans l’île , et les religieux profitèrent de son départ pour envoyer leur réclamation : malheureusement cette démarche fut sans effet : les Indiens étaient déjà vendus, et les conseillers de l’audience royale , qui en avaient eux-mêmes acheté plusieurs , n’étaient guère disposés à écouter la voix de l’humanité. Les missionnaires avaient demandé quatre mois aux Indiens pour obtenir le retour de leurs compatriotes ; il s’en était déjà écoulé huit , et on les attendait encore : les soupçons de complicité vinrent de nouveau occuper l’esprit des insulaires ; ils massacrèrent les religieux, et résolurent de ne plus faire à l’avenir de distinction entre les missionnaires et les soldats ; ils renoncèrent à notre religion , qu’ils accusaient d’être sanguinaire, injuste et cruelle , et prouvèrent par ce parti violent combien la conduite des Espagnols lui était funeste. Les deux prêtres moururent comme des martyrs , et le

roi d’Espagne ne put joüir tranquillement de la possession de l’île.

Dans une autre circonstance la cruauté des Espagnols porta les mêmes Indiens à immoler a leur vengeance trois autres missionnaires , deux religieux dominicains et un franciscain. Je me suis vu moimême exposé au même péril , et je reconnais ne 1 avoir évité que par une protection particulière de la Providen'ce : je placerai plus loin le récit de cet événement.

Près du cap de la Codéra on rencontrait un peuple dont le chef, nommé Higoroto , était si bon qu’il fournissait toutes sortes de secours et de provisions aux Espagnols qui abordaient sur ces parages; sa réputation s’était répandue si loin et avait inspiré tant d’estime pour lui, quil ne cessait d etre cité non seulement par le petit nombre de navigateurs qui savaient respecter le droit des gens, mais encore par les pirates et les voleurs, parce qu’il suffisait d’étre Espagnol pour pouvoir compter sur sa protection : il l’avait surtout prouvé en protégeant plusieurs fugitifs qu’il avait de justes motifs de faire mourir , et qui eussent inévitablement péri s’il eût seulement refusé de leur donner asile ; il préféra cependant leur conserver la vie , et les envoyer dans F île de Las Perlas , où il y avait des chrétiens. En un mot , on avait donné a la contrée dont Higoroto était le maître le nom d’ hôtellerie des Espagnols. Tant de belles qualités dans ce bon Indien avaient rendu son peuple respectable même aux brigands ; ses sujets de leur côté n’avaient pas la moindre

méfiance à l’égard des Espagnols , et on les voyait entrer sans crainte dans leurs bâtimens. Un méchant homme en abusa. Il invita à une fête, qui devait avoir lieu sur son bord , un grand nombre d’indiens , et affecta même de recevoir avec plaisir tous ceux qui se présentèrent. Lorsqu’il se vit maître d’un grand nombre d’habitans il mit à la voile , et se rendit à San— Juan de Puerto— Rico, ou il vendit toute sa cargaison comme esclaves. J’étais alors dans cette île , et j’entendis le brigand se vanter d’avoir fait un désert du pays d’Higoroto. Sa conduite excita l’indignation même des Espagnols , mais parce qu’elle les privait des avantages qu’ils auraient continué de trouver sur cette côte pour continuer leurs voyages.

Je passe sous silence une foule d’autres circonstances horribles. Les brigands ont enlevé sur les côtes que je viens de nommer plus de deux millions de personnes; en ajoutant à ce nombre celui des victimes immolées par le fer et dans les flammes , on trouve qu’ils ont presque entièrement dépeuplé cette partie de l’Amérique. Les Indiens qui avaient été pris furent vendus dans l’île Espagnole et à San-Juan , où ils devaient bientôt mourir de faim ou par les mauvais traitemens, car leurs maîtres s’inquiétaient peu de les perdre , à cause de l’extrême facilité qu’ils avaient de s’en procurer.

La mortalité était aussi très grande sur les embarcations; elle s’étendait sur un tiers des victimes : les causes de cette destruction d’hommes sont bien connues. Les armateurs (c’est le nom qu’on donne aux

Espagnols qui visitent la côte pour piller l’or et enlever les Indiens ) 11e prennent à bord que fort peu de vivres , par motif d’économie , et n’en donnent aux esclaves qu’une très petite quantité lorsqu’ils 11e les en privent pas entièrement : la faim, la soif et le chagrin en enlèvent toujours un grand nombre. J’ai entendu dire, par un agréeur des navires employés à cet infâme commerce, que l’on pouvait faire les soixante-dix lieues de mer qui séparent les îles Lucayes de l’île Espagnole sans carte marine et sans boussole , et en suivant seulement la trace des cadavres des Indiens jetés à la mer par les Espagnols.

A peine les malheureux Indiens sont-ils débarqués , qu’un nouveau spectacle vient affliger quiconque n’a pas une âme de bronze. Tous ces malheureux , nus, sans force, et mourant de faim, de soif et de douleur, sont réunis comme des moutons ; on les compte pour savoir ce qu’il en revient à chaque Espagnol intéressé dans l’expédition ; d’après les règles et les conventions signées, on les partage en troupeaux; On les tire au sort, et chaque lot e^t ainsi adjugé à son maître. Lorsque celui-ci découvre dans son tas quelques esclaves vieux ou malades , il se plaint qu’il n’en pourra rien faire , et qu’il va lui coûter de l’argent ; ce qui veut dire que le maître impitoyable appelle déjà la mort sur cette victime. Chaque maître tâche de vendre ses esclaves , et c’est alors que se voient séparés pour toujours le mari et la femme, les pères, les enfans et les frères. O11 peut juger par là de ce que peuvent être pour des armateurs la religion, la

morale , et la charité , à laquelle se réduit tout ce qu’il y a d’écrit dans la loi et les prophètes.

Tout ce que je viens de raconter , quelque horrible qu’il soit, n’est pas néanmoins comparable, suivant moi , à ce que les Espagnols ont exercé de cruautés sur les Indiens qu’ils ont voulu employer à la pêche des perles dans les îles Lucayes. Les perles se trouvent dans une espèce d’huître qui se tient à quatre ou cinq brasses de profondeur, et quelquefois plus bas ,* pour en faire la pêche il faut que le pêcheur plonge , et qu’il reste sous l’eau sans respirer jusqu’à ce qu’il ait cherché , trouvé et saisi les perles , et qu’il soit revenu au bâtiment pour les remettre à son maître. Si celui-ci avait un peu d’humanité , il laisserait son esclave se reposer un moment ; il lui ferait prendre quelque restaurant pour dissiper l’oppression qu’a éprouvée sa poitrine par le défaut de respiration sous les eaux , et pour le mettre en état de mieux soutenir les nouveaux efforts qu’il va faire ; mais les barbares sont loin d’en avoir l’idée. À peine ont-ils reçu les perles , qu’ils leur commandent d’en aller chercher d’autres , et si les malheureux Indiens emploient trop de temps à reprendre haleine , ils sont cruellement maltraités ; aussi meurent-ils en fort peu de temps. Ils ne se nourrissent uniquement que de la chair des huîtres qu’ils pêchent pour en retirer lesperles, car ils n’obtiennent que rarement une portion de pain de maïs ou de cassave. Le contact continuel des eaux salées de la mer produit sur leur peau des gerçures semblables à des écailles. On retient

fl

ces pécheurs pendant la nuit dans des ceps comme des prisonniers, dans la crainte qu’ils ne s’échappent. Il y en a qui ne reviennent plus du fond de l’eau ; ils y sont avalés tout entiers par le taburon ou par le marrajo , deux poissons d’une grosseur et d’une voracité prodigieuses.

Les Espagnols ont gagné beaucoup d’argent à faire le commerce des Indiens des îles Lucayes , parce qu’ils sont d’excellens nageurs ; ils les vendaient de cinquante à cent castellanos , et cependant les marchands de perles , par une inconséquence difficile à concilier avec leur avarice, les traitaient avec tant de dureté qu’ils mouraient très promptement en perdant leur sang par la bouche , parce qu’on ne leur donnait pas le temps de remplir d’air leur poitrine. Les gouverneurs ont publié des édits pour défendre d’employer les Indiens à ce service ; mais jamais on n’a pu en obtenir l’entière exécution ; aussi ces îles ont-elles subi le même sort que les autres , au grand préjudice de la religion et des intérêts du roi d’Espagne.

Abticle XIV. — Du Rio Yuya-Pciri.

La province de Paria est arrosée par un grand fleuve nommé Yuya-Pciri , qui a un cours de plus de deux cents lieues. En i52q un capitaine espagnol entra dans ce pays, et remonta le fleuve avec plus de quatre cents soldats \ il traita cette région comme les autres l’avaient été , et les suites en furent les mêmes ; enfin ce chef périt par une catastrophe.

D’autres tyrans aussi cruels lui ont succédé , et quoique son armée eût été anéantie , ils ont réussi à en former une nouvelle, en sorte qu’à présent meme ce pays éprouve toutes les calamités de la première invasion.

Article XV. — Du royaume de V znezuela.

L’an 1026 , notre auguste monarque , trompé par des mémoires infidèles qui lui furent présentés, céda par un traité à une compagnie d’Allemands le gouvernement, la possession et l’usufruit des provinces du royaume de Venezuela , un des plus vastes du Nouveau-Monde. Rien de plus simple ni de plus pacifique que le caractère de ses liabitans avant qu’on eût commencé à les irriter par d’affreuses persécutions. Les Allemands vinrent s établir dans le pays avec environ trois cents hommes ; comme leur unique objet était d’en enlever l’or à quelque prix que ce fût, leurs moyens furent si atroces que les Espagnols parurent des gens de bien a coté de ces nouveaux spéculateurs ; ils surpassèrent les tigres en férocité, et ne connurent ni Dieu, ni roi , ni sentimens d’humanité.

Leurs ravages ont été immenses ; ils ont fait périr quatre ou cinq millions d’habitans sur une étendue de territoire de quatre ou cinq cents lieues; en sorte que l’idiome même de tant de tribus et de nations est à peine conservé par quelques hommes qui se sont retirés dans les montagnes et dans les bois, ou qui se sont cachés dans les cavernes. On y ren-

contrait des provinces extrêmement peuplées, parce que le sol en était riche en mines et en toutes sortes de productions , surtout dans une admirable vallée de quarante lieues d’étendue ; mais aujourd’hui on ne voit plus qu’une vaste solitude dans ces lieux si florissans autrefois ; encore la cruauté des Allemands ne se lasse-t-elle pas d’y poursuivre les derniers restes de ces malheureuses peuplades partout où ils se réfugient. Je pourrais raconter une infinité de forfaits commis par cette compagnie ; les bornes de ce mémoire ne me permettent d’en rapporter qu’un petit nombre.

Les Allemands, maîtres du pays, s’emparèrent de la personne d’un roi pour le forcer à leur remettre son trésor ; ils lui firent souffrir ensuite d’horribles tourmens pour qu’il indiquât celui que ses sujets avaient pu cacher. Le malheureux parvint à s’échapper de leurs mains , et s’enfuit dans les montagnes avec un grand nombre d’indiens. Des Espagnols, en ayant été informés, se mirent à leur poursuite ; ils en prirent un grand nombre, et les vendirent dans un autre pays. Les Allemands étaient sans moyen légitime de justification , puisqu’ils avaient été reçus comme des amis par les Indiens , au milieu de fêtes , et comblés de présens ; mais ils profitèrent si bien des leçons des Espagnols , qu’ils furent encore plus cruels qu’eux , quoiqu’il fût bien difficile de les surpasser. Un jour iis mirent le feu à la maison où des caciques s’étaient réunis avec leurs sujets pour aller au-devant de leurs hôtes : quelques uns étaient montés sur des poutres qui formaient la

toiture du batiment ; lorsque les murs de paille furent brûlés le feu se communiqua à la charpente , et ces malheureux tombèrent dans les flammes. Cet événement jeta l’épouvante dans le pays , et les habitans l’abandonûèrent pour s’enfuir dans les montagnes.

Les Espagnols parcoururent différens districts des provinces qui avaient ete soumises a 1 exploitation des Allemands. Arrivés dans le voisinage du royaume de Sainte-Marthe , ils en trouvèrent les habitans occupés aux travaux paisibles delà campagne , et en reçurent d’abord des présens et des vivres ; néanmoins ils ne cessèrent de les harceler, afin que ces malheureux prissent le parti , pour s’en debarrasser, de leur abandonner tout ce qu’ils possédaient.

Lorsque les Espagnols se furent éloignés , le gouverneur allemand , considérant ce qui s’etait passe , conçut l’idée d une horrible cruauté. Il fit établir un grand parc en palissades bien serrées , et lorsque tous les Indiens de ce lieu y furent enfermés, il leur déclara qu’ils n’en sortiraient que pour etre esclaves s’ils ne payaient une rançon en or dont il fixa luimême la valeur. Il défendit quon leur apportât a boire et à manger , pour obtenir plus promptement ce qu’il voulait. Ceux des Indiens qui avaient ou qui espéraient se procurer le prix de leur rançon sortirent de l’enceinte pour l’aller chercher, en laissant comme otages leurs femmes et leurs énfans \ quant aux autres, ils y moururent de faim et de soif. Lorsque ceux qui avaient payé furent libres avec leurs familles, le commandant [permit à ses gens de les

poursuivre, de les arrêter, et de les contraindre à se racheter une seconde fois, sous peine d’exécution militaire , en sorte qu’il y eut de ces malheureux qui acquittèrent jusqu’à trois rançons, parce qu’ils étaient tombés trois fois enfre les mains soit des Espagnols , soit des Allemands. La cruauté de ces derniers étonnera moins parce que leur coutume de ne jamais assister à la messe, et d’autres faits particuliers, annoncent qu’ils étaient hérétiques luthériens. Le pays fut presque entièrement dépeuplé , et cependant on y avait trouvé des villes renfermant plus de mille familles. Voilà le soin avec lequel on se conformait aux intentions du roi pour établir le christianisme au milieu des Indiens.

Le chef de l’expédition, qui ne songeait qu’à grossir ses trésors, ayant appris que l’argent était infiniment plus commun dans le Pérou que dans le royaume de Venezuela, résolut de s’y rendre par terre en traversant tout le pays qui l’en séparait • il fit de grandes provisions de vivres , et employa pour les transporter une foule d’indiens : ces malheureux étaient nus , liés ensemble par des chaînes, et avaient au cou un collier de fer qui les empêchait de s’enfuir pendant la nuit ; un poids de trois ou quatre arrobes, la faim, la soif, la fatigue et les coups les mettaient bientôt hors d’état de continuer le voyage. Les conducteurs, pour ne pas perdre de temps à ouvrir les colliers et à désenchaîner ces pauvres esclaves, coupaient la tête à ceux qui succombaient, et partageaient leur charge entre les autres. Cette mesure acheva de rendre impossible aux Indiens le service qu’on leur faisait

faire; ils moururent presque tous en fort peu de temps, et furent remplacés par des naturels que le tyran enlevait dans les campagnes comme des bêtes de somme. Ce chef désola tant de provinces par son infâme tyrannie , qu’un capitaine espagnol , ayant entrepris quelque temps après une pareille expédition , étonna par l’humanité de sa conduite , quoiqu’il ne fût pas moins habile qu’un autre à détruire la race des Indiens ; il lui fut impossible de traverser plus de deux cents lieues de ce grand désert, et il reconnut par une cruelle expérience les suites d’un système aussi désastreux.

Les faits que je rapporte furent constatés à la diligence du procureur fiscal du conseil suprême des Indes , et l’on trouvera aux archives de ce dernier les procès qui ont été instruits dans cette circonstance. Il eût été facile d’en augmenter le nombre, et de leur donner même un plus grand degré d’évidence; car il faut convenir que dans la manière dont on a établi les preuves de ces événemens épouvantables on n’a montré que bien peu de zèle pour la religion, pour l’humanité, et pour les véritables intérêts du roi, qu’il est impossible de séparer du bonheur et de l’accroissement de la population. En effet, dans tout ce que fit alors l’autorité elle ne se proposa que de prouver ses pertes en or et en argent, ce qui n’exigeait que bien peu d’informations; encore celte enquête fut-elle mal dirigée , puisqu’on aurait pu constater que les Allemands avaient volé plus de trois millions de caslellanos d’or, et que s’ils eussent respecté la vie des Indiens la population de ce pays se fût augmentée

il I

au moins de deux millions d’âmes dans l’espace de seize ans. Mais il est certain qu’on ne fit rien pour prouver le nombre et la nature des crimes qui avaient été commis dans le but d’anéantir la population par les massacres, l’esclavage et les mauvais traitemens.

Ce qu’il y a d’incontestable, c’est que les Allemands envoyèrent et firent vendre plus d’un million d’esclaves à Sainte-Marthe, à la Jamaïque, dans l’île de San- Juan et à Saint-Domingue, où est établi le tribunal suprême de l’audience royale, dont les conseillers ne pouvaient ignorer ce qui se passait , puisque ces pays étaient du ressort de leur juridiction , comme au moment où j’écris , en i542 , et qu’ils en dépendaient pendant les seize années que des vaisseaux ont fait cet infâme trafic. Cependant, loin de punir de pareils crimes, ils les approuvaient ? et les approuvent encore en achetant des Indiens pour les employer à leur service cdmme des esclaves portant la marque du roi.

Article XVI. — Des propinces de Terre-Ferme jusqu’à la Floride.

Les Espagnols pénétrèrent dans la Floride en 1 5io ou l’année suivante. Depuis cette époque quatre tyrans se sont succédé dans ce pays pour le mettre au pillage et en exterminer les habitans. Les trois premiers y firent une fin malheureuse ; leurs maisons furent brûlées , et leurs noms voués à l’infamie : ils n’avaient mis aucun terme aux vols , aux massacres et à la tyrannie dont ils accablaient les mal-

heureux Indiens ; mais il semble que la Providence les attendait dans la Floride pour arrêter presque aussitôt par une fin tragique le cours exécrable des iniquités qu’ils avaient commises dans d’autres provinces , et dont Dieu a voulu que je fusse témoin plus d’une fois.

Le quatrième arriva dans la Floride en i538, entouré de l’appareil le plus effrayant ; il commença, comme ses prédécesseurs, par piller, tuer ou charger de fers les Indiens. Il songea bientôt à sortir du pays pour entreprendre de nouvelles découvertes avec les memes moyens que les autres eonquérans ; mais il parait qu il a fait une fin également tragique avant d’avoir pu exécuter ses affreux desseins. Les Espagnols qui restèrent alors dans la province l’ont quittée plus tard , et m’ont appris les innombrables cruautés que ce monstre exerça sur tout son passage. Je n’en rapporterai qu’un petit nombre, afin de ne pas fatiguer l’attention par des tableaux toujours les mêmes.

Le capitaine entra comme ami dans un village ; il y prit six cents Indiens de charge pour leur faire porter les équipages et les autres effets de la troupe ; lorsqu’il se fut éloigné à une certaine distance , un de ses officiers revint sur ses pas , et , profitant de l’absence d’une grande partie des habitans , il fit tuer à coups de lance le roi ou le premier cacique du pays , enleva tout ce qu’il put de richesses , et commit une foule de cruautés.

Le chef de l’expédition observa dans un autre lieu que les Indiens prenaient quelques précautions de

sûreté , parce qu’ils avaient su probablement ce qui s était passe' ailleurs ; il n’en fallut pas davantage pour ordonner le massacre de tous les habitans.

Dans une autre province quelques hommes d’une ville allèrent à sa rencontre pour le prier de la traiter favorablement ; il répondit en leur faisant couper le nez, le menton et les levres , afin qu a leur retour la frayeur s’emparât des autres babitans.

De telles mesures pouvaient-elles donner une idée favorable de la religion chrétienne , que ces hommes étaient chargés d’annoncer ? Les Indiens ne devaientils pas la croire détestable en voyant commettre journellement tant de crimes par des hommes qui se nommaient* chrétiens ? Un de ces capitaines mourut sans confession; quel jugement l’attendait dans l’autre vie, si Dieu, dont les voies sont impénétrables , ne lui a pas fait miséricorde !

Article XVII. Du Rio de la Plat a.

Ce fut en iÔ22 que les Espagnols arrivèrent dans les grands royaumes du Rio de la Plata. Quatre capitaines en chef y ont depuis commandé les uns après les autres. Les habitans en étaient bons , bien disposés, et très pacifiques; effet nécessaire d’un climat aussi heureux et d’une région aussi

fertile. t . ,

Je ne puis offrir l’histoire détaillée de ce qui s est passé dans ce pays , parce que j’en étais alors fort éloigné ; mais il est bien permis de croire que cette immense région n’aura pas été moins affligée que les

autres, puisque ces couquérans étaient aussi des Espagnols , accoutumés à piller , a répandre le sang , et à se jouer de la vie des hommes.

En effet , j’ai appris qu’ils ont changé en solitudes des provinces entières a force d’y tuer du monde , et que les vols et les cruautés y ont été pires qu’ailleurs , parce que le chef, les officiers et les soldats étaient indépendans de tout pouvoir humain, à cause de leloignement où ils se trouvaient de l’île Espagnole. Il existe dans les archives du conseil royal des Indes des détails sur quelques uns des événemens qui se sont passés dans cette partie du Nouveau-Monde .

Un gouverneur du Rio de la Plata envoya dans une ville un de ses officiers et une troupe de soldats avec ordre de demander des vivres aux habi— tans pour sa petite armée ; en cas de refus , ils devaient passer tous les habitans au fil de l’épée. Les Indiens refusèrent en effet ce qu’on leur demandait, en disant qu’ils avaient un maître , à qui ils se faisaient un devoir d’obéir , et que , les Espagnols n’etant pas ses amis , ils n’avaient rien à faire pour eux. Le capitaine, fidèle aux instructions du gouverneur , en fit tuer plus de cinq mille par ses soldats.

D autres Indiens , établis dans le voisinage d’une tribu leur ennemie déclarée , reçurent une sommation du commandant espagnol pour venir se soumettre au roi d’Espagne ; ils arrivèrent un peu tard , soit parce quils avaient cru devoir faire un grand détour pour éviter la rencontre de leurs ennemis , soit par quelque autre motif. Le gouverneur résolut

[ lift

j I /fl ,

; ! fil i

IWÎ

de frapper de terreur toute la population du pays; il ordonna que tous ces Indiens , qui n’avaient montré que de la docilité, fassent livrés à la tribu leur rivale. Ces malheureux protestent qu’ils recevront la mort avec reconnaissance , pourvu que ce ne soit pas de la main de leurs ennemis : le barbare persiste dans sa résolution, et, les Indiens refusant de sortir de la maison où ils sont réunis, les Espagnols fondent sur eux elles massacrent. Un de ces Indiens , tombant sous les coups des bourreaux , s’écriait : (( quelle espece d hommes avons-nous affaire ! » Nous sommes venus en paix leur offrir nos ser- » vices , et ils nous tuent ! Comment traiteront-ils » ceux qui ne voudront pas les servir ? »

Article XVIII. — Des grands royaumes et des grandes provinces du Pérou.

En i53i , un des tyrans espagnols les plus exercés et les plus habiles au vol, aux massacres et aux incendies, pénétra dans le Pérou. Il avait pour lui une expérience acquise pendant vingt années d horreurs dans la Terre-Ferme ; aussi surpassa— t il en férocité tous les brigands ses prédécesseurs; en sorte que ce serait entreprendre une chose impossible que de vouloir raconter les maux qu il fit eprouvei à ce malheureux pays, les atrocités qu’il commit ou qu’il ordonna de commettre , enfin l,es attentats les plus criminels contre Dieu , la religion et le roi et qui ont rendu son nom infâme.

Pour signaler son entrée dans le Pérou il brûla un

grand nombre de villes , tua beaucoup de monde, et vola d’immenses quantités d’or. 11 passa dans File de Pugna, fut reçu par le roi du pays avec les dispositions les plus pacifiques , et traité comme un ami ; ses troupes y furent entretenues durant six mois par le souverain , qui trouva eu même temps le moyen d’enrichir ses soldats. Cependant on ne conçoit rien de plus barbare que la manière dont le brigand répondit à tant de générosité ; il ne laissa dans l’île que l’or qu’il ne put trouver , fit passer une multitude d’habitans au fil de l’épée , réduisit les autres à l’esclavage , les vendit , et fît ainsi disparaître toute la population.

Arrivé dans la province de Tumbala y située sur le continent du Pérou , il y suivit le même plan de destruction. Lorsque les Indiens venaient avec de l’or il les recevait amicalement et leur disait d’en apporter davantage ; mais l’expérience lui ayant fait connaître à certains signes quand ils n’en pouvaient plus fournir , c’était alors seulement qu’il leur annonçait qu’ils devaient se reconnaître pour sujets du roi dé Castille , sous la protection duquel il les prenait au nom de Sa Majesté. Il faisait publier au son des trompettes qu’on ne leur demanderait rien , et qu’il ne serait fait de mal à personne ; mais ses promesses étaient sans aucune garantie, et tous ses actes ceux d’un maître quine dépendait de personne.

A quelque temps de là Atabalïba , empereur, et chef universel des rois et des royaumes du Pérou , arriva dans le voisinage de la ville où le capitaine espagnol avait établi sa résidence. Il avait appris les

maux affreux que les Espagnols causaient dans son empire ; mais il ne savait pas encore bien de quelle espèce d’armes les chrétiens se servaient, ni l’usage qu’ils faisaient de leurs chevaux. Atabaliba arrive avec beaucoup de ses soldats , armés seulement d’arcs et de flèches , et entièrement nus, suivant la coutume du pays. Il déclare la guerre aux Espagnols , et commence les hostilités ; mais le sort des armes lui est contraire ; les Espagnols font un carnage horrible des siens, et il tombe lui-même en leur pouvoir. Ils lui offrent la liberté pour de l’or ; Atabaliba promet quatre millions de castellanos, et en donne quinze. Le commandant européen manque à la foi jurée , et le monarque indien reste dans les fers ; on fait valoir que ses sujets continuent la guerre contre les Espagnols malgré le traité fait avec lui. Atabaliba proteste qu’il est impossible que son peuple fasse la guerre sans son ordre , et demande à être envoyé au roi d’Espagne , afin de traiter immédiatement avec lui : vains efforts ! le tyran ne daigne pas même l’écouter ; il le condamne à être brûlé vif : ce n’est qu’avec la plus grande peine qu’il permet que l’empereur soit étranglé avant d’être livré aux flammes. Le malheureux Atabaliba disait : a Pourquoi me faites-vous mou- )) rir ? Ne vous ai-je pas remis tout l’or que j’avais )> promis, et même davantage? « Elélas, le cœur du tyran espagnol était fermé à la pitié 1

J’ai entre les mains la déclaration d’un religieux franciscain qui était présent lors des premières expéditions du Pérou; elle est signée de la main et

certifiée par l’évêque de Mexico , de même que plusieurs autres exemplaires de la même pièce , que ce missionnaire adressa au gouvernement et à différentes personnes du royaume d’Espagne : je crois qu’elle mérite d’être connue , et je vais l’ajouter à cette partie démon mémoire.

(c Je soussigné , Marcos de Nisa, de l’ordre de » Saint-François, commissaire-inspecteur des reli- )) gieux du même ordre dans les provinces du » Pérou , l’un des premiers prêtres qui sont entrés » avec les premiers cliré tiens dans lesdites pro- )) vinces, déclare ce qui suit, afin de rendre un » véritable témoignage sur ce que j’ai vu dans ce )> royaume, surtout à Pégard du traitement qu’ont » subi les Indiens et des conquêtes qu’on a faites sur » eux.

)) Premièrement, je sais par une expérience bien » certaine que les habitans du Pérou sont le peu- » pie le plus bienveillant que j’aie rencontré parmi » les Indiens, ainsi que l’allié et l’ami des chré- » tiens. Je les ai vus donner de l’or en abondance » aux Espagnols , ainsi que de l’argent , des pierres » précieuses , et tout ce qui leur était demandé lors- )) qu’ils l’avaient en leur pouvoir ; ils ont rendu aux )> Espagnols toutes sortes de bons services ; jamais » ils n’ont montré de dispositions hostiles tant qu’on » ne les a pas irrités par de mauvais traitemens et )) des cruautés; mais au contraire, ils ont toujours » reçu les Espagnols dans leurs villes et villa- » ges avec la plus grande bienveillance , et leur ont » fourni des vivres , ainsi que tous les esclaves ,

» hommes et femmes , dont ils avaient besoin pour » leur service.

» Item. J’ai été témoin et je déclare que c’est » sans motif que les Espagnols , après avoir pénétré )) dans le Pérou , extorqué au grand cacique Ata- » baliba plus de deux millions de castellanos d’or, et » s’être établis sans opposition et même avec le con- » sentement des Indiens dans les pays qu’ils avaient » conquis, ont fait périr dans le feu ce grand mo- » narque, et son capitaine général Gochilimaca, qui » était venu sans armes au devant des Espagnols » avec les principaux sujets de son souverain.

» Item. Quelques jours après ils brûlèrent aussi » Cbamba, l’un des premiers seigneurs de la pro- » vince de Quito , sans avoir le moindre reproche à » lui faire. Ils firent subir , également sans aucun » motif, le même supplice à Chapera , seigneur des y > Canariens.

» Item , Ils ont brûlé les pieds et donné la tor- » ture à un grand seigneur de Quito, nommé Albis, » pour apprendre de lui dans quel endroit le roi » Atabaliba avait caché son trésor, quoique selon » les apparences il n’en sût rien.

» Item. A Quito ils ont fait mourir dans les » flammes Cozopanga, gouverneur de toutes les pro- » vinces de ce royaume, pour n’avoir pu satisfaire » aux réquisitions qui lui furent faites par Sébastien » Benalcazar , l’un des capitaines du commandant, » ni fournir autant d’or qu’on lui en avait demandé; » et beaucoup de caciques et d’habitans con- » sidérables ont souffert le même supplice. Les

» discours que tenaient les Espagnols m’ont prouvé » dans cette circonstance qu’ils ne voulaient pas » laisser un seul cacique dans le pays.

» Item. Les Espagnols arrêtèrent un jour une foule » d’indiens et en remplirent trois grandes mai- » sons; ils y mirent ensuite le feu, et tous ces rnal- » • heureux y périrent sans avoir rien fait pour mé- » riter un si horrible tourment. Ce fut dans cette » circonstance qu’un prêtre espagnol, nommé Ocana, » ayant sauvé des flammes un jeune Indien, un » autre Espagnol l’arracha de ses mains et le poussa » dans le feu, où il fut consumé avec les autres. Le » monstre, retournant le même jour au camp, fut )) frappé de mort subite sur le chemin : j’opinai pour )) qu’il fût privé de la sépulture.

)) Item. J ai vu des Espagnols lâcher des chiens » sur les habitans pour les faire mettre en pièces, et )) fatiguer ces animaux à cet infâme exercice.

» Item. J’ai vu brûler tant de maisons et de vil- )) lages qu’il me serait impossible d’en dire le nombre.

» Item. J’ai vu les Espagnols prendre par les n bras les enfans à la mamelle , et les lancer aussi » loin qu’ils pouvaient comme des pierres.

» Je déclare également qu’ils commettaient d’au- » très violences sans aucun sujet, ce qui me glaçait » d’effroi , et le nombre en est infini.

)> Item. J ai vu les Espagnols attirer les caciques )) et les principaux Indiens en leur promettant paix » et sûreté, et les livrer aux flammes lorsqu’ils étaient » tombés entre leurs mains.

» Us en ont brûle deux en ma présence, l’un à

» Andon et l’autre à Tumbaïa ; et tous mes efforts » pour les en détourner furent inutiles.

» Je déclare devant Dieu, et suivant ma cons- » cience, que par tout ce qui s’est passé sous mes )) yeux il m’a paru qu’il ne fallait pas chercher ail- » leurs que dans ces horribles traitemens la cause » de la révolte et de l’insurrection des habitans du » Pérou , poussés à cette extrémité par tant de causes. )> On ne leur a jamais tenu compte de la vérité; » jamais on n’a été fidèle à la parole qu’on leur avait » donnée ; mais , au mépris de la raison et de la jus- » tice , on les a tyranniquement détruits , eux et leur » pays; et à la vue du sort qu’on leur destinait une » foule d’entre eux ont mieux aimé se donner la » mort que de l’attendre.

» Item. J’atteste que, suivant la déclaration des » Indiens , il y a plus d’or caché dans la terre » qu’entre les mains des ravisseurs : les injustices y> et les cruautés dont les Péruviens ont à se plaindre » sont cause qu’ils ont toujours refusé de le décou- » vrir , et tant qu’on les maltraitera ils continue- » ront d’en faire un mystère ; je suis même pery> suadé qu’ils suivront l’exemple de ceux qui sont y> morts avec leur secret. Tout ce qui s’est passé » est un grand crime contre Dieu , une félonie et » une usurpation envers le roi, puisqu’il en est » résulté la perte d’un pays assez riche pour faire )) vivre l’Espagne tout entière, et qu’il sera , suivant y> moi , bien difficile de la réparer. »

Telle est la déclaration de F. Marcos de Nisa, commissaire provincial des moines franciscains

d’Amérique , confirmée par l’évêque même de Mexico, qui y a mis sa signature.

Il faut remarquer que Marcos ne parle ici que des choses qui se sont passées dans une étendue de cent lieues de territoire pendant la première année de l’invasion du Pérou, et qu’il n’y avait alors dans ce pays qu’un très petit nombre d’Espagnols ; mais aussitôt que le bruit se fut répandu que cette contrée était très riche en métaux précieux, il se forma un grand nombre d’expéditions espagnoles, dont l’ensemble n’offrait pas moins de cinq mille soldats , qui furent divisés de manière à occuper toutes les provinces de l’immense empire qu’on avait envahi.

Ces bandes, ainsi partagées, ont pillé et ravagé plus de sept cents lieues de pays, et anéanti sa population. Si, pendant la première année, les cent lieues du Pérou dont on vient de parler furent le théâtre de tant de calamités, que l’on juge de ce qu’a dû souffrir tout cet empire pendant dix années d’oppression ! Non seulement la férocité des brigands espagnols ne s’est point ralentie avec les années , mais elle a pris de nouvelles forces à chaque nouvelle invasion • aussi je crois fermement que la fureur et 1^ cupidité des conquérans y ont fait périr plus dé quatre millions d’hommes. J’ajoute que ce système est encore en vigueur , et cause les mêmes désastres.

II y a peu de temps qu’après avoir exercé leur tyrannie sur Elingue , l’un des rois du Pérou , ils ne lui laissèrent d’autre parti que de s,e révolter contre le joug qu’ils voulaient lui imposer au nom du roi d’Espagne. Pendant la guerre la femme

de ce prince , qui était enceinte et ne pouvait le suivre, tomba entre leurs mains , et les barbares , au mépris de toutes les lois divines et humaines, firent mourir cette reine pour rendre plus cruelles les douleurs de son mari.

S’il fallait raconter tout ce que les Espagnols ont commis de barbaries et de crimes dans le Pérou , que de volumes on aurait à écrire ! et cependant ces calamités ne sont presque rien si on les compare à ce qu’on avait vu auparavant dans les autres parties de l’Amérique.

Article XIX. — Du nouveau royaume de Grenade.

En l53g quelques Espagnols partirent de Venezuela pour aller découvrir de nouveaux pays ; d’autres formèrent de semblables entreprises après avoir quitté Sainte-Marthe et Carthagène. Ils firent route au sud dans la direction du Pérou , pendant que les Espagnols qui s’étaient établis dans cette contrée en sortaient pour se rendre du côté du nord. C’est ainsi que furent découvertes par différentes expéditions de nouvelles terres intérieures de la plus grande fertilité, remplies d’babitans, et extrêmement riches en or , en perles et en pierres précieuses , et qui s étendaient à plus de trois cents lieues entre les provinces de Carthagène , vde Sainte-Marthe et de Venezuela cl une part, et les royaumes du Pérou de l’autre.

Ici les Espagnols se sont surpassés en atrocités,

soit parce qu’il n y avait plus de nouvelles terres à découvrir , soit parce que l’habitude de verser le sang indien les avait rendus plus féroces. Ils donnèrent à ce pays le nom de nouveau royaume de Grenade , parce que celui qui les commandait était né dans la province espagnole de ce nom.

Quoiqu’il me fût très facile de citer une foule d’événemens terribles qui ont eu lieu dans ce pays durant les trois dernières années , et qui s’y renouvellent encore tous les jours , je me bornerai au récit de ceux qui ont été constatés dans une information présentée au conseil royal des Indes par les soins d’un Espagnol nommé gouverneur par Sa Majesté , et qui n’a pu cependant entrer en fonctions, parce que l’autorité royale a échoué devant la force du monstre qui gouvernait le pays avec le titre de conquérant.

Ce maître impitoyable avait distribué à titre de commanderies , à ses officiers et à ses soldats , les villes , les habitans et les propriétés ; condition qui , en dépit du nom qu’il lui avait donné , n’était qu’un pur esclavage , puisque les malheureux Indiens devenus le partage d’un Espagnol étaient obligés de le servir de leurs personnes, avec leurs femmes et leurs enfans , et de mettre à sa disposition leurs biens, leurs métaux, leurs perles, leurs émeraudes, et tous les autres objets de ce genre qu’ils pouvaient avoir , comme aussi d’augmenter son bien-être et sa fortune par les moyens qui seraient en leur pouvoir.

Le tyran fit prisonnier le roi de ce vaste pays ; son nom était Bogota. Il le retint dans les fers pen-

dant six à sept mois , parce qu’il ne lui remettait pas autant d’or et d’émeraudes qu’il en demandait. Bogota tâchait d’adoucir l’âme de son persécuteur en protestant qu’il n’avait plus rien à lui donner , et qu’il ignorait même comment se procurer de nouvelles richesses. On rappelle au malheureux prince qu’il a dit autrefois qu’il donnerait une maison d’or si on le laissait jouir de sa liberté , et on lui reproche de n’avoir pas tenu parole. Bogota mande quelques uns de ses sujets, et leur fait part de son chagrin ; ils s’éloignent , et reviennent quelque temps après avec beaucoup d’or et d’émeraudes. Le tyran les reçoit,* mais , rappelant toujours à son prisonnier la promesse d’une maison d’or , il continue de maltraiter Bogota , et augmente chaque jour ses tourmens ; il ordonne même à quelques uns de ses gens de l’accuser devant lui de s’être révolté contre le roi de Castille , et de n’avoir pas acquitté le prix de sa rançon. Cette bizarre accusation est immédiatement suivie de la sentence du juge tyran, qui eondamne le prince indien à subir la question s’il ne livre la maison d’or. Bogota souffre d’abord le tourment de la corde ; ensuite, par un raffinement de cruauté inouï, on l’attache par le cou à un madrier ; ses pieds sont portés sur des pointes de fer , et , pendant que des hommes lui tiennent les bras, on lui applique du feu sur le ventre et contre les pieds, couverts d’un enduit inflammable ; puis on crie à la victime que la question cessera quand le bourreau qui l’ordonne aura vu la maison d’or. Ce genre de

supplice ne permet au malheureux prince de mourir que lentement, et dans d’effroyables souffrances ; enfin Bogota expire , et , aux flammes qui l’ont consumé , succèdent celles qui dévorent la capitale de son royaume.

Ceux des Espagnols qui étaient devenus maîtres de villes chefs-lieux de district imitèrent la conduite de leur chef en faisant souffrir le même tourment aux caciques et aux principaux habitans, et en brûlant ensuite toutes les habitations , après avoir reçu d’énormes quantités d’or et de perles des Indiens , qui ne demandaient en échange que la vie et la condition d’esclave pour les servir. Voilà les moyens qui ont causé la ruine de cette terre.

Le cacique Daytama s’était enfui dans les montagnes avec les habitans d’une ville , après avoir yu que la remise de tout l’or du pays , qui s’élevait à cinq mille castellanos d’or , n’avait pas entièrement satisfait les Espagnols. Le commandeur se met à leur poursuite, et en tue plus de cinq cents sans distinction d’âge ni de sexe.

Un Espagnol vient succéder à un cacique dans le gouvernement d’une ville dont les habitans , par une étonnante exception, mais néanmoins au prix de nombreux sacrifices, étaient tranquilles sous le joug des usurpateurs; il conçoit l’horrible pensée de répandre la terreur pour rendre sa situation personnelle plus heureuse : il ordonne de passer les Indiens au fil de l’épée. Cet ordre s’exécute au moment où les malheureux sont en pleine sécurité ; les uns dînaient en famille dans leurs maisons, les autres remplissaient leurs

tâches ou se livraient au repos : tout fut égorgé pour le seul caprice d’un barbare.

Le même capitaine se fit apporter un jour la liste des caciques et des principaux habitans que chaque Espagnol avait dans sa maison , et cette mesure fut suivie du massacre de tous ces Indiens : eeux mêmes qui lui appartenaient furent conduits sur la place , et on leur trancha la tête 5 il y en avait près de cinq cents.

Les témoins du procès auquel cet événement donna lieu , et qui est conservé dans les archives du conseil des Indes , déclarent qu’un capitaine , sous les ordres du général, se distingua de tous les autres par sa cruauté, qu’il tua une multitude innombrable d’indiens , et coupa à d’autres les mains et le nez. Une autre fois il fut envoyé par le général dans la capitale du nouveau royaume de Grenade pour s’informer du nom du cacique que les Indiens avaient élu depuis la fin tragique de l’infortuné Bogota. Pour s’acquitter de sa commission il arrêtait sur son passage tous les Indiens qu’il rencontrait , et, ne pouvant en recevoir une réponse satisfaisante, il les faisait tourmenter et mettre à mort. 11 s’aperçut que ce moyen n’avait pas le résultat qu’il s’en était promis ; une foule d’indiens s’étant retirés dans les bois , il se mit à leur faire la chasse avec des chiens bien dressés , et parvint à multiplier ainsi les victimes de sa fureur. Cependant les choses n’allaient pas encore assez vite ; il imagina un nouvel expédient ,* ce fut d’envoyer des commissaires de tous côtés pour distribuer des sauf-conduits aux Indiens,

en leur promettant que ceux qui reviendraient dans leurs habitations seraient très bien reçus. 11 y en eut plusieurs qui se laissèrent persuader ; mais à mesure qu’ils arrivaient le tyran les chargeait de chaînes sans distinction d’âge ni de sexe , et se faisait un jeu cruel de leur couper lui-même les mains : c’était un crime à ses yeux d’ignorer le nom du nouveau cacique du pays.

Ce monstre ayant demandé un jour dans une ville qu’on lui remplît d’or un coffre, il fut impossible aux liabitans d’en réunir une aussi grande quantité : il fit couper aux uns les mains et le nez , lâcha sur les fuyards ses chiens lévriers , et fit massacrer tous ceux qui tombèrent entre ses mains, hommes > femmes, enfans et vieillards.

La répétition de tant d’actes de cruauté fut cause que plus de quatre mille Indiens des villes voisines, qui n’avaient pas encore été envahies, se réfugièrent sur une montagne nommée le Penon ou la Roche , dont le flanc était très escarpé. Le général s’avance avec sa troupe vers ce point , et ne parvient à y monter qu’avec la plus grande difficulté ; il offre la paix aux Indiens s ils promettent de vivre tranquilles : ceux-ci quittent à l’instant leurs arcs et leurs flèches pour montrer leurs dispositions pacifiques ; mais ils sont bientôt victimes de la perfidie espagnole j le massacre devient si grand que les soldats bourreaux se lassent de tuer et s’arrêtent pour reprendre haleine. Un des moyens qu’ils emploient pour détruire plus vite et avec moins de fatigue les Indiens, c’est de précipiter du haut de la Roche ceux qui se trouvent

de ce côté. Les témoins déposent avoir vu tomber ainsi plus de sept cents personnes. De quatre ou cinq mille Indiens, pas un seul ne fut épargné : quelques-uns avaient été sauvés par des Espagnols qui voulaient en faire leurs esclaves ; mais leur chef, s en étant aperçu, les fit enfermer dans une maison de bois et de paille , à laquelle on mit le feu par son ordre ■ d’autres s’étalent cachés dans les buissons de la montagne ; il les fit tous passer au fil de Eépée: enfin des chiens exercés au carnage en détruisirent aussi un certain nombre. L’auteur de tant de forfaits n’était-il pas plus cruel que les tigres ?

Dans une autre ville, nommée Cota , il fait couper les mains et le nez à plus de soixante-dix Indiens de tout âge et de tout sexe , et ordonne qu ils soient pendus en cet état , afin qu’en les voyant les autres craignent le même sort pour eux-mêmes s’ils n apportent tout l’or qu’ils possèdent. C’est avec la même intention qu’il fait mettre en pièces par des chiens quinze ou vingt caciques , et couper à beaucoup d’autres personnes les mains et le nez, sans pitié pour les femmes ni pour les enfans.

11 est impossible de raconter toutes les cruautés commises parce monstre dans le pays dont je parle et dans le royaume de Guatimala ; mais ce qui doit consterner encore plus , c’est qu’il poursuit toujours le cours de tant de ravages, c’est qu il desoie en ce moment de nouveaux pays , et crée de toutes parts d’immenses solitudes. ?

Les témoins du procès assurent que si on n y porte remède tout le royaume delà Nouvelle-Grenade

ne sera plus dans quelques années qu’un grand desert inutile au roi, puisque les massacres et les cruautés s’y multiplient chaque jour au point qu on semble avoir pris la résolution d’éteindre la race indienne.

J ai vu et connu par moi-même ce royaume, et je n liesite pas à partager l’opinion des témoins, puisque la conduite des hommes chargés du gouvernement du pays ne permet pas de s’en former une autre quoique la population y ait été beaucoup plus grande que dans les autres parties du Nouveau-Monde.

La province de Popayan confine au nouveau royaume de Grenade , de même que celle de Cali et trois ou quatreautresjleur étenduea cinq à six cents lieues; le sol en est de la plus grande fertilité, et offrait autrefois une immense population ; on v comptait des villes de mille à deux mille habitans; aujourd’hui il y a si peu de monde qu’à peine trouve^ t-on cinquante familles là où la terre en nourrissait deux nulle. Cet énorme changement prouve combien de villes y ont été brûlées et d’habitans anéantis par les cruautés de toute espèce dont j’ai fait mention tant de fois. Une des causes qui ont le plus contribue a la ruine de ces provinces, c’est le grand nombre de chefs qui tentèrent de découvrir de nouveaux districts : enefret,les uns allèrent du Pérou par Quito dans la Nouvelle-Grenade; d’autres à Popayan et a Cali par Carthagène ; ceux-ci de Carthagène à Quito, et ceux-là du côté du fleuve San- Juan. Après avoir opéré leur jonction siloin de leurs points de départ, ils coinmencèrentleurs ravages en suivant tous

Mm , | ïv.,1. »

B ri i H

fi i: ;

Page 1