‹ Œuvres;Chapitre 110 sur 236 · VUE · texte numérisé non relu

VUE

Je ne parle pas du spectacle ravissant que le ciel nous présente quelquefois par la disposition de ses nuages. Je ne sache pas qu'aucun philosophe ait soupçonné que leurs beautés avaient des lois. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y a point d'animal qui vive a la lumière, qui ne soit sensible a leurs effets. J'ai dit ailleurs quelque chose de leurs caractères d'amabilité ou de terreur, qui sont les mêmes que ceux des animaux et des végétaux aimables ou dangereux, conformément à ceux des jours et des saisons qu'ils nous annoncent. Les lois que j'en ai esquissées offriront des méditations délicieuses à qui voudra les étudier autrement qu'avec les moyens mécaniques de nos baromètres et de nos thermomètres. Ces instruments ne sont bons que pour régler les atmosphères de nos chambres; ils nous déguisent trop souvent l'action de la nature; ils annoncent la plupart du temps les mêmes températures aux jours qui font chanter les oiseaux, et à ceux qui les font taire. Les harmonies du ciel ne peuvent être senties que par le cœur humain. Tous les peuples, frappés de leur langage ineffable, lèvent les yeux et les mains vers le ciel dans les mouvements involontaires de la joie et de la douleur. La raison, cependant, leur dit que la Divinité est partout. Pourquoi est-ce que nul d'entre eux ne tend les bras vers la terre ou a l'horizon pour l'invoquer? d'où vient ce sentiment qui leur dit que Dieu est au ciel? Est-ce pareeque le ciel est le séjour de la lumière? est-ce pareeque la lumière elle-même, qui nous fait apercevoir tous les, objets, n'étant point, comme nos matières terrestres, sujette a être divisée, corrompue, détruite et renfermée, semble présenter quelque chose de céleste dans sa substance?

C'est au sentiment de l'infini que nous inspire la vue du ciel , qu'il faut attribuer le goût de tous les peuples pour bâtir des temples sur les sommets des montagnes, et le penchant invincible qu'avaient les Juifs a adorer, comme les autres nations, sur les lieux élevés. 11 n'y a point de montagne dans les îles de l'Archipel qui n'ait son église, ni de coteau à la Chine qui n'ait sa pagode. Si, comme le prétendent quelques philosophes, nous ne jugions jamais de la nature des choses que par des résultats mécaniques de comparaisons d'elles à nous, la hauteur des montagnes devrait humilier notre petitesse. Si nous voyions leur étendue en profondeur, les cheveux nous en dresseraient a la tête. D'où viennent des sensations si différentes de la grandeur en élévation et de la grandeur en abîme? Le danger est égal pour des êtres aussi faibles que nous. C'est pareeque ces grands objets,

ÉTUDE DOUZIÈME

en s'élevant vers le ciel , y élèvent nos ames par le sentiment de l'infini, et qu'en nous éloignant de la terre, ils nous portent vers des beautés plus durables.

Les ouvrages de la nature nous présentent souvent plusieurs sortes d'infinis à la fois : ainsi, par exemple, un grand arbre, dont le tronc est caverneux et couvert de mousse, nous donne le sentiment de l'infini dans le temps, comme celui de l'infini en hauteur. 11 nous offre un monument des siècles où nous n'avons pas vécu. S'il s'y joint Finfini en étendue, comme lorsque nous apercevons a travers ses sombres rameaux de vastes lointains, notre respect augmente. Ajoutez-y encore les divers groupes de sa masse , qui contrastent avec la profondeur des vallées et avec le niveau des prairies; ses demi-jours vénérables, qui s'opposent et se jouent avec l'azur des cieux; et le sentiment de notre misère qu'il rassure par les idées de protection qu'il nous présente dans l'épaisseur de son tronc inébranlable comme un rocher, et dans sa cime auguste agitée des vents, dont les majestueux murmures semblent entrer dans nos peines : un arbre, avec toutes ces harmonies , nous inspire je ne sais quelle vénération religieuse. Aussi Pline dit que les arbres ont été les premiers temples des dieux.

L'impression sublime qu'ils produisent est encore plus profonde lorsqu'ils nous rappellent quelque sentiment de la vertu, comme le souvenir des grands hommes qui les ont plantés, ou de ceux dont ils ombragent les tombeaux. Tels étaient les chênes d'Iulus, à Troie. C'est par un effet de ce sentiment que les montagnes de la Grèce et de l'Italie nous paraissent plus respectables que celles du reste de l'Europe, quoiqu'elles ne soient pas plus anciennes dans le monde, pareeque leurs monuments, tout ruinés qu'ils sont, nous rappellent les vertus de ceux qui les ont habitées. Mais ce sujet n'est pas de cet article.

En général, les diverses sensations de l'infini augmentent par les contrastes des objets physiques qui les font naître. Nos peintres ne sont pas assez attentifs au choix de ceux qu'ils mettent sur les devants de leurs tableaux. Us donneraient bien plus d'effet au fond de leurs scènes, s'ils lui en opposaient le frontispice, non-seulement en couleurs et en formes, comme ils font quelquefois, mais en nature. Ainsi, par exemple, si l'on veut donner beaucoup d'intérêt à un paysage riant et agréable, il faut qu'on l'aperçoive à travers un grand arc de triomphe , ruiné par le temps. Au contraire, une ville remplie de monuments étrus-

ques ou égyptiens paraît encore plus an tique J j, quand on la voit de dessous un berceau de ver-j | dure et de fleurs. Il faut imiter la nature, quij i ne fait jamais venir les plantes les plus aimables,) g dans toute leur beauté, telles que les mousses, * p les violettes et les roses, qu'au pied des rusti-L ques rochers. j t

Ce n'est pas que les consonnances ne produisent; (fil aussi de grands effets, surtout quand elles rappro-j |lt: client des objets qui sont étrangers les uns aux au-j p, très. C'est ainsi, par exemple, que la coupole du, mi collège des Quatre-Nations présente un point dé j, vue magnifique, lorsqu'on l'aperçoit du milieu dc| „j , la cour du Louvre, à travers l'arcade de ce palaijL qui est vis-à-vis; car alors on la voit tout entièr(iSil avec une partie du ciel, sous les claveaux de IîL,,, voûte, comme si elle était une partie du Louvrefe, Mais dans cette consonnance même, qui donniLii tant d'étendue à notre optique, il y a encore uiLi contraste de la forme concave de l'arcade à \m\ forme convexe de la coupole.

Le grand art d'émouvoir est d'opposer des ob jets sensibles aux intellectuels. L'ame prend alor un grand essor. Elle passe du visible a l'invisi | ble, et jouit, pour ainsi dire , à sa manière, e: s'étendant dans les vastes champs du sentimer et de l'intelligence. Chez certains peuples de 1 Tartarie, quand un grand est mort, son écuyer ^ après l'cnlerrenment , prend par la bride le chev qu'il avait coutume de monter; il met dessi ,,),,, l'habit de son maître, et le promène en silein devant l'assemblée , que ce spectacle fait fondre e larmes.

Quand les sous-entendus se multiplient et I lient a quelque affection vertueuse, les émotioi de l'ame redoublent. Ainsi lorsque, dans m nè'ide* , Iule promet des présents à Nisus et a Ec ryale, qui vont chercher son père a Palantée, if (f a Nisus :

Bina dabo argento perfecta atque aspera signis Pocuta , devicta geuitor quae cepit Arisba ; Et tripodas geminos ; aori duo magna talenta* Cratera antiquum , quem dat Sidonia Dido.

« je yom donnerai deux amphores d'argent , avec des tig » res en relief d'une ciselure parfaite, Mon père s'en rem » mattre à la prise d'Arisba. J'y joindrai deux trépieds pareil » deux grands talents d'or, et une coupe antique que ta » donnée la reine Didon. »

Il promet a ces deux jeunes gens, que Ymmi rendait si unis, des présents doubles : deux an phores, deux trépieds pour les poser à la manié, des anciens, deux talents d'or pour les remplir

* Lib. IX , v. 263.

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