‹ Œuvres;Chapitre 112 sur 236 · OUIE · texte numérisé non relu

OUIE

qui n'est point une matière a proprement parler; etl'ouïe, des modulations de l'air, qui ne sont point en elles-mêmes des corps. D'ailleurs, ces deux sens ne nous apportent que le sentiment des convenances et des harmonies, sans nous mêler avec la matière, comme l'odorat, qui n'est affecté que des émanations des corps ; le goût, de leur fluidité; et le toucher, de leur solidité, de leur mollesse, de leur chaleur, et de leurs autres qualités physiques. Quoique l'ouïe et la vue soient les sens directs de l'ame, il n'en faut pas conclure cependant qu'un homme né sourd et aveugle serait imbécile, comme on l'a prétendu. L'ame voit et entend par tous les sens. C'est ce que prouvent les princes aveugles de Perse , dont les doigts ont tant d'intelligence, au rapport de Chardin, qu'ils tracent et calculent toutes les ligures de la géométrie sur des tablettes. Tels sont encore les sourds et muets, auxquels M. l'abbé de l'Epée apprend à converser.

Je n'ai pas besoin de m'étendre sur les rapports intellectuels de l'ouïe. Ce sens est l'organe immédiat de l'intelligence ; c'est lui qui reçoit la parole, qui n'appartient qu'à l'homme, et qui est, par ses modulations infinies, l'expression de toutes les convenances de la nature et de tous les sentiments du cœur humain. Mais il y a un autre langage qui paraît appartenir encore plus particulièrement à ce premier principe de nous-mêmes, que nous avons appelé le sentiment : c'est la musique. Je ne m'étendrai pas sur le pouvoir incompréhensible qu'elle a de calmer et d'exciter les passions d'une manière indépendante de la raison , et de faire naître des affections sublimes, dégagées de toute perception intellectuelle ; ses effets sont assez connus. J'observerai seulement qu'elle est si naturelle à l'homme, que les premières prières adressées a la Divinité, elles premières lois, chez tous les peuples, ont été mises en chant. L'homme n'en perd le goût que dans les sociétés policées , dont les langues mêmes perdent à la longue leurs accents. C'est qu'une multitude de relations sociales y détruisent les convenances naturelles. On y raisonne beaucoup, et on n'y sent presque plus.

L'auteur de la nature a jugé l'harmonie des sons si nécessaire à l'homme, qu'il n'y a point de site sur la terre qui n'ait son oiseau chantant. Le serin des Canaries fréquente ordinairement, dans ces îles, les rives caillouteuses des montagnes. Le chardonneret se plaît dans les dunes sablonneuses ; l'alouette, dans les prairies; le rossignol, dans les bocages , le long des ruisseaux ; le bouvreuil , dont le chant est si doux, dans l'épine

ÉTUDE DOUZIÈME

blanche ; la grive, la fauvette , le verdier, et tous les oiseaux qui chantent, ont leur poste favori. 11 est très remarquable que partout ils ont l'instinct de se rapprocher de l'habitation de l'homme. S'il y a une cabane dans une foret , tous les oiseaux chantants du voisinage viennent s'établir aux environs. On n'en trouve même qu'auprès des lieux habités. J'ai fait plus de six cents lieues dans les forêts delà Russie , et je n'y ai jamais vu de petits oiseaux qu'aux environs des villages. En faisant la visite des places, dans la Finlande russe, avec les généraux du corps du génie où je servais , nous faisions quelquefois vingt lieues dans un jour, sans rencontrer sur la route ni villages ni oiseaux. Mais, quand nous apercevions voltiger des moineaux dans les arbres, nous jugions que nous étions près de quelque lieu habité. Cet indice ne nous a jamais trompés. Je le rapporte d'autant plus volontiers, qu'il peut quelquefois servir a des gens égarés dans les bois. Garcilasso de la Vega raconte que son père, ayant été détaché du Pérou avec une compagnie d'Espagnols, pour faire des découvertes au-delà des Cordilières, pensa mourir de faim au milieu de leurs vallées et de leurs fondrières inhabitées. 11 n'en serait jamais sorti , s'il n'eût aperçu en l'air une volée de perroquets, qui lui fit soupçonner qu'il y avait des habitations quelque part aux environs. Il se dirigea sur le rumb de vent qu'avaient suivi les perroquets , et parvint, après des fatigues incroyables, a une peuplade d'Indiens qui cultivaient des champs de maïs. Nous observerons que la nature n'a donné aucun chant agréable aux oiseaux de marine et de rivière, pareequ'il eût été étouffé par les bruits des eaux, et que l'oreille humaine n'eût pu en jouir a la distance où ils vivent de la terre. S'il y a des cygues qui chantent, comme on l'a prétendu, leur chant ne doit avoir que peu de modulations, et ressembler aux cris des canards et des oies. Celui des cygnes sauvages qui sont venus dernièrement s'établir a Chantilly n'a que quatre ou cinq notes. Les oiseaux aquatiques ont des cris perçants, propres à se faire entendre dans les régions des vents et des tempêtes qu'ils habitent, et qui ont des convenances parfaites avec leurs sites bruyantset leurs solitudes mélancoliques. Les mélodies des oiseaux de chant ont de pareilles relations avec les sites qu'ils occupent , et même avec les distances où ils vivent de nos habitations. L'alouette, qui fait son nid dans nos blés, et qui aime a s'y élever à perte de vue, se fait entendre en l'air, lors même qu'on ne l'aperçoit plus. L'hirondelle, qui frise en volant les parois de nos maisons, et qui se repose sur nos

cheminées , a un petit gazouillement doux, qui; n'est point étourdissant , comme serait celui des oiseaux de bocages; mais le rossignol solitaire se fait ouïr à plus d'une demi-lieue. 11 se méfie du voisinage de l'homme; et cependant il se place toujours à la vue de son habitation et à la portée de son ouïe. 11 choisit, pour cet effet, les lieux les plus retentissants, afin que leurs échos donnent plus d'action à sa voix. Quand il s'est établi dans son orchestre, il chante alors un drame inconnu; qui a son exorde , son exposition, ses récits, ses événements , entremêlés tantôt des sons de la joie! la plus éclatante, tantôt de ressouvenirs amers el lamentables, qu'il exprime par de longs soupirs, il se fait entendre au commencement de la saison oij la nature se renouvelle , et semble présenter q l'homme un tableau de la carrière inquiète qu'il doit parcourir.

Chaque oiseau a une voix convenable au tcmpJ et au poste où il se montre, et relative aux besoin de l'homme. Le cri perçant du coq le réveille, au point du jour, pour les travaux; le chant gai diJ l'alouette, dans la prairie, invite les bergères au: danses ; la grive gourmande , qui ne paraît qu'ei automne, appelle aux vendanges les rustiques vif gnerons. L'homme seul , de son côté, est attentif aux accents des oiseaux. Jamais le cerf, qui vers! des larmes sur ses propres malheurs, ne soupira ceux de la plaintive Philomèle. Jamais le bœuf la! boureur, mené a la boucherie après de pénible J services, ne tourna sa tête vers elle, en lui disant ! « Oiseau solitaire, voyez comme l'homme récomî » pense ses serviteurs! » La nature a répandu cej distractions et ces consonnances de fortunes su[ des êtres volatils, afin que notre ame, susceptihlif de tous les maux, trouvant partout à les étendra pût partout en affaiblir le poids. Elle a rendu ca pables de ces communications les corps même inj sensibles. Souvent elle nous présente, au milie| des scènes qui affligent notre vue, d'autres scène) qui réjouissent notre ouïe, et nous rappellent d'il téressants ressouvenirs. C'est ainsi que, du sein di forêts, elle nous transporte sur le bord des eauj par les frémissements des trembles et des peuplier:! ' D'autres fois elle nous apporte, sur le bord d< ruisseaux, les bruits de la mer et des manœuvr* des navires, par les murmures des roseaux agit par les vents. Quand elle ne peut séduire notre rai son par des images étrangères, elle l'assoupit p« le charme du sentiment : elle fait sortir du se des forêts, des prairies et des vallons, des bruif ineffables, qui excitent en nous de douces rêverie et nous plongent dans de profonds sommeils.

Page 1