‹ Œuvres;Chapitre 113 sur 236 · DU TOUCHER · texte numérisé non relu

DU TOUCHER

I Je ne ferai que quelques réflexions sur le toutier. Il est le plus obtus de nos sens , et cependant | est, en quelque sorte; le sceau de notre intellilence. Nous avons beau voir un corps de toutes les iianières , nous ne croyons pas le connaître , si fous ne pouvons pas le toucher. Cet instinct vient jjeut-etre de notre faiblesse, qui cherche dans ces jipprochements des points de protection. Quoiqu'il 1 soit , ce sens, tout obscur qu'il est, peut nous toamuniquer l'intelligence, comme on peut le voir ar l'exemple cité par Chardin , des aveugles de erse qui traçaient avec leurs doigts des figures ip géométrie , et jugeaient très bien de la bonté I une montre en en maniant les roues. La sage , kture a mis les principaux organes de ce sens, Ibi est répandu sur toute la surface de notre Jpau, dans nos pieds et dans nos mains, qui sont s membres le plus a portée de juger des quajlés des corps. Mais afin qu'ils ne fussent pas {posés à perdre leur sensibilité par des chocs .equents , elle leur a donné beaucoup de sou- ! esse , en les divisant en plusieurs doigts, et ces éigts en plusieurs articulations; de plus, elle les £i garnis, du côté du contact, de demi-molettes , astiques , qui présentent à la fois de la résistance <us leurs parties calleuses et saillantes , et une lisibilité exquise dans leurs parties rentrantes. I jCependant je m'étonne que la nature ait répanf <| le sens du toucher sur toute la surface du corps ( Jimain , qui se trouve , par-là , exposée aunemulliude de souffrances , sans qu'il en résulte pour l|i beaucoup d'avantages. L'homme est le seul des Iï îjimaux qui soit obligé de se vêtir. Il y a, à la 1( yité , quelques insectes qui se font des fourreaux, j «jmme les teignes ; mais ils naissent dans des lieux à leurs habits sont, pour ainsi dire, tout faits. I (| besoin , qui est devenu une des plus inépuisaik sources de notre vanité , est, a mon gré, un ;« plus grands témoignages de notre misère. [È îjiomme est le seul être qui ait honte de paraître il. C'est un sentiment dont je ne vois pas de raison éis la nature, ni de similitude dans l'instinct i cî autres animaux. D'ailleurs, indépendamment „ c toute affection de pudeur, il est contraint, par 1 nécessité , de se vêtir dans tous les climats. , (jelques philosophes, enveloppés de bons mant ux , et qui ne sortent point de nos villes, se sont É'pré un homme naturel sur la terre, comme une Mue de bronze au milieu d'une place publique. Sis, sans parler de tous les inconvénients qui a igent au dehors sa malheureuse existence ,

comme le froid , le chaud , le vent , la pluie , je ne m'arrêterai qu'à une incommodité qui nous paraît légère dans nos appartements , mais qui est insupportable à un homme nu dans les plus douces températures: ce sont les mouches. Je citerai, à ce sujet, le témoignage d'un homme dont la peau devait être à l'épreuve : c'est celui du flibustier Raveneaude Lussan, qui traversa en 1 688 l'isthme de Panama , en revenant de la mer du Sud. Voici ce qu'il dit , en parlant des Indiens du cap de Gracias-à-Dios : « Quand le sommeil les prend , ils » font un trou dans le sable, où ils se couchent, » et ensuite ils se recouvrent avec le même sable : » ce qu'ils font pour se mettre à couvert des insul- » tes des moustiques, dont l'air est le plus souvent » tout rempli. Ce sont de petits moucherons que » l'on sent plutôt qu'on ne les voit, et qui ont un » aiguillon si piquant et si venimeux, que lorsqu'ils » l'appuient sur quelqu'un, il semble que ce soit » un dard de feu qu'ils y lancent.

» Ces pauvres gens sont si tourmentés de ces » fâcheux insectes quand il ne vente point, qu'ils » en deviennent comme lépreux; et je puis assurer » avec vérité, le sachant par ma propre expérien- » ce , que ce n'est pas une légère souffrance que » d'en être attaqué ; car , outre qu'ils font perdre )> le repos de la nuit , c'est que lorsque nous avons » été réduits à aller le dos nu , faute de chemises, » l'importunité de ces animaux nous faisait déses- » pérer , et entrer daus des rages à ne nous plus » posséder *. »

C'est, je crois, à cause de l'incommodité des mouches , très communes et très nécessaires dans les lieux marécageux et humides des pays chauds, que la nature a mis peu de quadrupèdes à poils sur leurs rivages, mais des quadrupèdes à écailles, comme les tatous, les armadiiles, les tortues, les lézards, les crocodiles , les caïmans, les crabes de terre , les bernards-l'ermite, et les autres reptiles écailleux , comme les serpents, sur lesquels les mouches n'ont point de prise. C'est peut-être aussi pour cette raison que les porcs et les sangliers, qui aiment à fréquenter ces sortes d'endroits, ont des poils longs, roides et hérissés qui écartent les insectes volatiles.

Au reste , la nature n'a pris à cet égard aucune précaution pour l'homme. Certes, en voyant la beauté de ses formes et sa grande nudité , il m'est impossible de ne pas admettre l'ancienne tradition de notre origine. La nature, en le mettant sur la terre ; lui a dit : « Va, être dégradé , intelligence

* Journal d'un voyage à la mer du Sud; en 1688*

ÉTUDE DOUZIEME

» sans lumière , animal sans vêtement , va pour- » voir à tes besoins ; tu ne pourras éclairer ta rai- » son aveugle qu'en la dirigeant sans cesse vers le » ciel, ni soutenir ta vie malheureuse que par le » secours de tes semblables. » Ainsi , de la misère de l'homme naquirent les deux commandements de la loi.

Page 1