DES SENTIMENTS DE L'AME
ET PREMIÈREMENT DES AFFECTIONS DE l'eSPRIT.
Je ne parlerai des affections de l'esprit que pour les distinguer des sentiments de l'ame : ils diffèrent essentiellement les uns des autres. Par exemple , autre est le plaisir que nous donne une comédie, autre celui que nous donne une tragédie. L'émotion qui nous fait rire est une affection de l'esprit ou de la raison humaine; celle qui nous fait verser des larmes est un sentiment de l'ame. Ce n'est pas que je veuille faire de l'esprit et de l'ame deux puissances de nature différente; mais il me semble , comme nous l'avons déjà dit , que l'un est à l'autre ce que la vue est au corps; l'esprit est une faculté, et l'ame est le principe ; l'ame est, si j'ose le dire , le corps de notre intelligence. Je regarde donc l'esprit comme une vue intellectuelle , à laquelle on peut rapporter les autres facultés de l'entendement : Y imagination , qui voit les choses à venir; la mémoire, qui voit celles qui sont passées; et le jugement, qui aperçoit leurs convenances. L'impression que nous font ces vues diverses excite quelquefois en nous un sentiment qu'on appelle Y évidence , et alors celle-ci appartient immédiatement a notre ame ( ce que nous éprouvons par l'émotion délicieuse qu'elle y fait naître subitement); mais, parvenue la, elle n'est plus du ressort de notre esprit, parceque quand nous commençons à sentir nous cessons de raisonner , nous ne voyons plus , nous jouissons.
Comme notre éducation et nos mœurs nous dirigent vers notre intérêt personnel , il arrive de là que notre esprit ne s'occupe plus que des convenances sociales, et que notre raison n'est plus, a la fin, que l'intérêt de nos passions; mais notre ame, livrée a elle-même, cherche sans cesse les convenances naturelles, et notre sentiment est toujours l'intérêt du genre humain.
Ainsi , je le répète , l'esprit est la perception des lois de la société , et le sentiment est la perception des lois de la nature. Ceux qui nous montrent les convenances de la société, tels que les écrivains comiques, satiriques, épigrammatiques, et même la plupart des moralistes, sont des hommes d'es-
prit : tels ont été l'abbé de Choisy , La Bruyère Saint-Évremond, etc.. Ceux qui nous découvren les convenances de la nature , comme les poète tragiques, les poètes sensibles, les inventeurs de\ arts , les grands philosophes , sont des hommes ë génie : tels ont été Shakspeare , Corneille , Racincj Newton , Marc-Aurèle , Montesquieu , La Fontaine) Fénelon, J.-J. Rousseau. Les premiers appartient; nent a un siècle, a une saison , à une nation, \i une coterie; les autres , a la postérité et au gemli humain.
On sentira encore mieux la différence qu'il y 31 entre l'esprit et l'ame , en dénaturant leurs affeiji tions. Toutes les fois, par exemple , que les peij ceptions de l'esprit sont amenéesjusqu'al'évidenoj elles nous font un grand plaisir , indépendammei! de toutes les relations particulières d'intérêt, parci qu'elles excitent en nous un sentiment, cornai nous l'avons dit. Mais quand nous analysons ni sentiments , et que nous les rapportons a Texann! de notre esprit , les émotions sublimes qu'ils ex(k taient en nous s'évanouissent ; car nous ne mail quons pas de les rapporter alors à quelque convlt nance de société , de fortune, de système, où d'à il tre intérêt personnel dont se compose notre raisof' Ainsi , dans le premier cas , nous changeons notii cuivre en or; et dans le second, notre or en cuivrli
Au reste , rien de plus pernicieux , à la longuÉi que notre esprit pour étudier la nature ; car qudli qu'il saisisse ça et là quelques convenances natÈi relies , il n'en suit pas la chaîne fort loin : d'aillei| k il y en a un beaucoup plus grand nombre qu'il nÉs perçoit pas, pareequ'il ramène toujours tout* lui, et au petit ordre social ou scientifique dap lequel il est circonscrit. Ainsi, par exemple, m jette un coup d'œil sur les sphères célestes, il p rapportera la formation au travail d'une verrerb et s'il admet un être créateur, il le représentai' comme un machiniste désœuvré , occupé à fa des globes , uniquement pour le plaisir de les fa tourner. Il conclura, de son propre désordre, qi n'y a point d'ordre dans la nature ; de son imn ralité , qu'il n'y a point de moralité. Comme rapporte tout a sa raison , et qu'il ne voit pas raison d'exister lorsqu'il ne sera plus sur la ter il en conclut en effet qu'alors il n'existera pas. î était conséquent, il en conclurait également qi n'existe pas maintenant; car il ne trouve certai ment ni en lui, ni autour de lui, de raison . tuelle de son existence.
Nous sommes convaincus de notre existence] une puissance bien supérieure à notre esprit, < est le sentiment. Nous allons porter cet insti