DE LA PITIÉ
'■ i C'est le sentiment de l'innocence qui est le preïpr mobile de la pitié ; voilà pourquoi nous som- XfS plus touchés des malheurs d'un enfant que de cix d'un vieillard. Ce n'est pas, comme l'ont dit piques philosophes, parceque l'enfant a moins
II jdj ressources et d'espérances, car il en a plus que ' lyieillard qui est souvent infirme et qui s'avance 1 vjs la mort, tandis que l'enfant entre dans la vie : ' Bis l'enfant n'a jamais offensé; il est innocent. Ce J Miment s'étend aux animaux mêmes, qui nous
U client souvent plus de pitié que les hommes, P cela seul qu'ils ne sont pas nuisibles. C'est ce <] a fait dire au bon La Fontaine, en parlant du il nge, dans la fable de Philémon et Baucis :
Tout disparut sur l'heure.
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Les vieillards déploraient ces sévères destins. Les animaux périr ! car encor les humains , Tous avaient dû tomber sous les célestes armes. Baucis en répandit en secret quelques larmes.
Ainsi le sentiment de l'innocence développe dans le cœur de l'homme un caractère divin, qui est celui de la générosité. Il ne porte point sur le malheur en lui-même, mais sur une qualité morale qu'il démêle dans l'infortuné qui en est l'objet. Il s'accroît par la vue de l'innocence, et quelquefois encore plus par celle du repentir. L'homme seul , des animaux, en est susceptible : et ce n'est point par un retour secret sur lui-même, comme l'ont prétendu quelques ennemis du genre humain ; car si cela était, en comparant un enfant et un vieillard qui sont malheureux, nous devrions être plus touchés des maux du vieillard, attendu que nous nous éloignons des maux de l'enfance, et que nous nous approchons de ceux de la vieillesse : cependant le contraire arrive, par l'effet du sentiment moral que j'ai allégué.
Lorsqu'un vieillard est vertueux, le sentiment moral de ses malheurs redouble en nous ; ce qui prouve évidemment que la pitié de l'homme n'est pas une affection animale. Ainsi, la vue d'un Bélisaire est très attendrissante. Si on y réunit celle d'un enfant qui tend sa petite main afin de recevoir quelques secours pour cet illustre aveugle, l'impression de la pitié est encore plus forte. Mais voici un cas sentimental. Je suppose que vous eussiez rencontré Bélisaire vous demandant l'aumône d'un côté, et de l'autre un enfant orphelin, aveugle et misérable , et que vous n'eussiez eu qu'un écu , sans pouvoir le partager ; auquel des deux l'eussiez-vous donné ?
Si vous trouvez que les grands services rendus par Bélisaire à sa patrie ingrate rendent la balance du sentiment trop inégale, supposez à l'enfant les maux de Bélisaire , et même quelques unes de ses vertus, comme d'avoir eu les yeux Crevés par ses parents, et de demander encore l'aumône pour eux 55 ; il n'y aura plus, a mon avis, à balancer, si vous ne faites que sentir ; car si vous raisonnez, c'est autre chose; les talents, les victoires, et l'illustration du général grec, vous ferons bientôt oublier les infortunes d'un enfant obscur. La raison vous ramènera à l'intérêt politique, au moi humain.
Le sentiment de l'innocence est un rayon de la Divinité. Il couvre l'infortuné d'une lumière céleste qui vient rejaillir contre le cœur humain, et y fait naître la générosité, cette autre flamme divine. C'est lui seul qui nous rend sensibles au malheur
ÉTUDE DOUZIÈME
de la vertu , en nous la montrant comme incapable de nuire; car, autrement, nous pourrions la considérer comme se suffisant a elle-même. Alors elle exciterait plus notre admiration que notre pitié.