‹ Œuvres;Chapitre 117 sur 236 · DE L'AMOUR DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR DE LA PATRIE

Ce sentiment est encore la source de l'amour de la patrie, parcequ'il nous y rappelle les affections douces et pures du premier âge. Il s'accroît avec l'étendue, et s'augmente avec les années , comme un sentiment d'une nature céleste et immortelle. Il y a en Suisse un air de musique antique et fort simple , appelé le ranz des vaches. Cet air est d'un tel effet , qu'on fut obligé de défendre de le jouer, en Hollande et en France, devant les soldats de cette nation, parcequ'il les faisait déserter tous l'un après l'autre. Je m'imagine que ce ranz des vaches imite le mugissement des bestiaux, les retentissements des échos, et d'autres convenances locales qui faisaient bouillir le sang dans les veines de ces pauvres soldats , en leur rappelant les vallons, les lacs, les moutagnes de leur patrie56, et en même temps les compagnons du premier âge, les premières amours, et les souvenirs des bons aïeux.

L'amour de la patrie semble croître a proportion qu'elle est innocente et malheureuse. Voila pourquoi les peuples sauvages aiment plus leur pays que les peuples policés ; et ceux qui habitent des contrées âpres et rudes , comme les habitants des montagnes, que ceux qui vivent dans des contrées fertiles et dans de beaux climats. Jamais la cour de Russie n'a pu engager aucun Samoïède à quitter les bords de la mer Glaciale, pour s'établir a Pétersbourg. On amena, le siècle passé, quelques Groënlandais a la cour de Copenhague, on les y combla de bienfaits, et ils y moururent en peu de temps de chagrin. Plusieurs d'entre eux se noyèrent en voulant retourner en chaloupe dans leur pays. Ils virent avec le plus grand sang-froid toutes les magnificences de la cour de Danemark ; mais il y en avait un qui pleurait toutes les fois qu'il apercevait une femme portant un enfant dans ses bras. On conjectura que cet infortuné était père. Sans doute , la douceur de l'éducation domestique attache ainsi fortement ces peuples aux lieux qui les ont vus naître. Ce fut elle qui inspira aux Grecs et aux Romains tant de courage pour défendre leur patrie. Le sentiment de l'innocence en redouble l'amour, parcequ'il rend toutes les affections du premier âge pures, saintes et inaltérables. Virgile a bien connu l'effet de ce sentiment

quand il fait dire a Nisus, qui veut détourner Euryale de s'exposer avec lui au danger d'une expé^ dition nocturne, ces mots touchants :

Te superesse velitn : tua vita dignior setas, « J'ai désiré que vous me surviviez ; votre âge , plus que 1 » mien , est digne de la vie. »

Mais chez les peuples où l'enfance est malheu reuse, et corrompue par des éducations ennuyeu L ses, féroces et étrangères, il n'y a pas plus d'amou \\, de la patrie que d'innocence. C'est une des cause t pour lesquelles tant d'Européens courent le mondei i et pourquoi il y a si peu de monuments anciens e| Im Europe ; pareeque la génération qui suit ne manj i que jamais de détruire les monuments de celle qi y l'a précédée. Voila pourquoi nos livres, nos mode;) » nos usages, nos cérémonies, nos langues vieillisse! p si vite, et sont tout différents d'un siècle à l'autre; il 11 que toutes ces choses se maintiennent les nierai $ chez les peuples sédentaires de l'Asie depuis uriLl longue suite de siècles , pareeque les enfants él( p vés en Asie dans leur famille, avec beaucoup (L-j douceur , restent attachés aux établissements (I4 leurs ancêtres par reconnaissance pour leur mfc moire , et aux lieux qui les ont vus naître par p souvenir de leur bonheur et de leur innoceneekj

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