ANCOLIE
Ainsi, par exemple, dans le mauvais temps , le sentiment de ma misère humaine se tranquillise , en ce que je vois qu'il pleut, et que je suis à l'abri ; qu'il vente, et que je suis dans mon lit bien chaudement. Je jouis alors d'un bonheur négatif. Il s'y joint ensuite quelques uns de ces attributs de la Divinité dont les perceptions font tant de plaisir à notre ame, comme de l'infinité en étendue, par le murmure lointain des vents. Ce sentiment peut s'accroître par la réflexion des lois de la nature, en me rappelant que cette pluie, qui vient, je suppose, de l'ouest, a été élevée du sein de l'Océan, et peut-être des côtes d'Amérique ; qu'elle vient balayer nos grandes villes, remplir les réservoirs de nos fontaines, rendre nos fleuves navigables ; et taudis que les nuées qui la versent s'avancent vers l'orient pour porter la féconditéjusqu'aux végétaux de la ïartarie, les graines et les dépouilles qu'elle emporte dans nos fleuves vont vers l'occident se jeter a la mer, et donner de la nourriture aux poissons de l'océan Atlantique. Ces voyages de mon intelligence donnent à mon ame une extension convenable à sa nature, et me paraissent d'autant plus doux, que mon corps , qui, de son côté, aime le repos, est plus tranquille et plus à l'abri.
Si je suis triste, et que je ne veuille pas étendre mon ame si loin, je goûte encoredu plaisir à me laisser aller à la mélancolie que m'inspire le mauvais temps. Il me semble alors que la nature se conforme à ma situation, comme une tendre amie. Elle est d'ailleurs toujours si intéressante, sous quelque aspect qu'elle se montre, que, quand il pleut, il me semble voir une belle femme qui pleure. Elle me paraît d'autant plus belle, qu'elle me semble plus affligée. Pour éprouver ces sentiments, j'ose dire, voluptueux, il ne faut pas avoir des projets de promenade, de visite, de chasse ou de voyage, qui nous mettent alors de fort mauvaise humeur, parce que nous sommes contrariés. 11 faut encore moins croiser nos deux puissances, ou les heurter l'une contre l'autre, c'est-à-dire porter le sentiment de l'infini sur notre misère, en pensant que cette pluie n'aura point de fin ; et celui de notre misère sur les phénomènes de la nature, en nous plaignant que toutes les saisons sont dérangées, qu'il n'y a plus d'ordre dans les éléments, et nous abandonner à tous les mauvais raisonnements où se livre un homme mouillé. Il faut, pour jouir du mauvais temps, que notre ame voyage et que notre corps se repose.
C'est par l'harmonie de ces deux puissances de nous-mêmes que les plus terribles révolutions de
ETUDE DOUZIÈME
la nature nous intéressent souvent bien plus que ses tableaux les plus riants .Le volcan de N a pies attire plus les voyageurs que les jardins délicieux qui bordent ses rivages ; les campagnes de la Grèce et de l'Italie, couvertes de ruines , plus que les riches cultures de l'Angleterre; le tableau d'une tempête, plus de curieux que celui d'un calme; et la chute d'une tour, plus de spectateurs que sa construction.