PLAISIR DE LA RUINE
J'ai cru quelque temps qu'il y avait dans l'homme je ne sais quel goût pour la destruction. Si le peuple peut porter la main sur un monument, il le détruit. J'ai vu à Dresde, aux jardins du comte de Bruhl, de belles statues de femmes que les soldats prussiens s'étaient amusés a mutiler a coups de fusil, lorsqu'ils s'emparèrent de cette ville. La plupart des gens du peuple sont médisants; ils aiment à détruire la réputation de tout ce qui s'élève. Mais cet instinct malfaisant ne vient point de la nature. Il naît du malheur des individus, à qui l'ambition est inspirée par l'éducation et interdite par la société, ce qui les jette dans une ambition négative. Ne pouvant rien élever, il faut qu'ils abattent tout. Le goût de la ruine, dans ce cas, n'est point naturel, et estsimplement l'exercice de la puissance du misérable. L'homme sauvage ne détruit que les monuments de ses ennemis; il conserve avec le plus grand soin ceux de sa nation ; et ce qui prouve que de sa nature il est bien meilleur que l'homme de nos sociétés, c'est que jamais il ne médit de ses compatriotes.
Quoi qu'il en soit, le goût passif de la ruine est universel a tous les hommes. Nos voluptueux font construire des ruines artificielles dans leurs jardins ; les sauvages se plaisent a se reposer mélancoliquement sur le bord de la mer, surtout dans les tempêtes, ou dans le voisinage d'une cascade au milieu des rochers. Les grandes destructions offrent des effets pittoresques nouveaux; ce fut la curiosité d'en faire naître, jointe a la cruauté, qui porta Néron à mettre le feu à Rome, pour avoir le spectacle d'un incendie. Le sentiment d'humanité à part, ces longues flammes qui, au milieu de la nuit, lèchent les cicux, pour me servir de l'expression de Virgile; ces tourbillons de fumée rousse et noire; ces nuées d'étincelles de toutes les couleurs; ces réverbérations scarlatines dans les rues, au haut des tours, sur la surface des eaux et sur les monts lointains, plaisent même dans les tableaux et les descriptions. Ce genre d'affection , qui n'est point lié avec nos besoins physiques, a fait
dire a quelques philosophes que notre amc, étant un mouvement , aimait toutes les émotions extraordinaires. Voila pourquoi, disent-ils, tant de gens courent voir les exécutions a la Grève. A la vérité, dans ces sortes de speclacles, il n'y a aucun effet pittoresque. Mais ils ont avancé leur axiome aussi légèrement que tant d'autres dont leurs ouvrages sont remplis. D'abord, c'est que notre ame aime autant le repos que le mouvement. Elle est une , harmonie fort aisée a renverser par de grandes; émotions ; et quand elle serait de sa nature un j mouvement, je ne vois pas'qu'elle dût aimer ceux qui la menacent de sa destruction . Lucrèce, a mon avis, a bien mieux rencontré, quand il dit que ces | sortes de goûts naissent du sentiment de notre sé;| j curité, qui redouble a la vue du danger dont nous; j sommes à couvert. Nous aimons, dit-il, a voir des! tempêtes, du rivage. C'est sans doute par ce relu tour sur lui-même que le peuple aime a raconter] { dans les soirées d'hiver , auprès du feu, en la- % mille, deshistoires effrayantes de revenants, d'horaj » mes égarés la nuit dans les bois, de voleurs mm grand chemin. C'est aussi par le même sentimen L que les honnêtes gens aiment a voir des tragédies,) l| et à lire des descriptions de batailles, de naufrage: et de ruines d'empires. La sécurité du bourgeoij i redouble par les dangers du guerrier, du marine ij du courtisan. Ce genre de plaisir naît du sentimeni j» de notre misère, qui est, comme nous l'avons dit un des instincts de notre mélancolie. Mais nou avons encore en nous un sentiment plus sublira qui nous fait aimer les ruines , indépendammei de tout effet pittoresque et de toute idée de sécu rité; c'est celui de la Divinité, qui se mêletoujour a nos affections mélancoliques, et qui en fait ! plus grand charme. Nous en allons détermin* quelques caractères, en suivant les impressioi que nous font les ruines de différents genres. ( sujet est très neuf et très riche; mais le temps i mes forces ne me permettent pas de l'approfondi; J'en dirai toutefois deux mots en passant, poi disculper et relever de mon mieux la nature h maine. \
Le cœur humain est si naturellement porté à bienveillance, que le spectacle d'une ruine qui ii nous rappelle que le malheur des hommes no inspire l'horreur, quelque effet pittoresque qu'e nous présente. Je me trouvai a Dresde en 176 plusieurs années après son bombardement. Cei ville, petite, mais très commerçante et très jol formée plus qu'à demi de petits palais bien a gnés, dont les façades étaient ornées en dehors peintures; de colonnades, de balcons et de sculj
PLAISIR DE LA lllLNE.
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Aires, était alors presque entièrement ruinée. L'ennemi y avait dirigé la plupart de ses bombes sur l'église luthérienne de Saint-Pierre, bâtie en rotonde, et si solidement voûtée, qu'un grand nombre de ces bombes frappèrent la coupole sans pouvoir l'endommager, et rebondirent sur les palais voisins, qu'elles embrasèrent et firent écrouler tu partie. Les choses y étaient encore au même jîtat qu'à la fin de la guerre, quand j'y arrivai. On ivait seulement relevé, le long de quelques rues , es pierres qui les encombraient; ce qui formait de bhaque côté de longs parapets de pierres noircies, il y avait des moitiés de palais encore debout, fendus depuis le toit jusqu'aux caves. On y distinguait les bouts d'escaliers, des plafonds peints, de petits cabinets tapissés de papier de la Chine, des fragments de glaces de miroir, des cheminées de narbre, des dorures enfumées. 11 n'était resté a lï'autres que les massifs des cheminées, qui s'élevaient au milieu des décombres, comme de longues pyramides noires et blanches. Plus du tiers le la ville était réduit dans ce déplorable état. On V voyait aller et venir tristement les habitants, qui feaient auparavant si gais , qu'on les appelait les français de l'Allemagne. Ces ruines, qui présentaient une multitude d'accidents très singuliers par leurs formes , leurs couleurs et leurs groupes, jetaient dans une noire mélancolie; car on ne voyait la que des traces de la colère d'un roi, qui n'était bas tombée sur les gros remparts d'une ville de kaerre , mais sur les demeures agréables d'un peuple industrieux. J'ai vu même plus d'un Prussien 211 être touché. Je ne sentis point du tout, quoique étranger, ce retour de sécurité qui s'élève en nous a la vue d'un danger dont on est a couvert; mais, au contraire, une voix affligeante se fît entendre tlans mon cœur, qui me disait : « Si c'était là ta p patrie! »
! II n'en est pas ainsi des ruines occasionnées par le temps. Celles-là nous plaisent en nous jetant dans l'infini ; elles nous portent à plusieurs siècles en arrière, et nous intéressent à proportion de leur antiquité. Voilà pourquoi les ruines de l'Italie nous affectent plus que les nôtres ; celles de la Grèce, plus que celles de l'Italie ; et celles de l'Egypte, plus que celles de la Grèce. La première fois que je vis un monument antique, ce fut auprès d'Orange. C'était l'arc de triomphe que Marins éleva après la défaite des Cimbres. 11 est à quelque distance de la ville, au milieu des champs. C'est un massif oblong à trois arcades , à peu près comme la porte Saint-Denis. Quand j'en fus près, je n'avais pas assez d'yeux pour le regarder. Je m'écriai
d'abord : Quoi ! voilà un ouvrage des Romains ! et mon imagination me porta d'une traite à Rome, et au temps de Marins. 11 me serait difficile de décrire tous les sentiments qui s'élevèrent successivement en moi. D'abord, ce monument, quoique élevé par le malheur des hommes , comme tous les arcs de triomphe en Europe, ne me fit aucune peine , pareeque je me rappelai que les Cimbres étaient venus pour envahir l'Italie comme des brigands. Je remarquai que, si cet arc de triomphe était on monument des victoires des Romains sur les Cimbres, il en était un aussi du pouvoir du temps sur les Romains. J'y distinguai, dans le bas-relief de la frise , qui représente un combat , une enseigne où on lisait distinctement ces lettres : S. P. Q. R. Senalus Populus Que Romanus ; et une autre où il y avait M. 0..., dont je ne pus interpréter le sens. Pour les guerriers, ils étaient si usés, qu'on ne leur voyait plus ni armes ni physionomie. II y en avait même qui n'avaient plus de jambes. Le massif dece monument était d'ailleurs bien conservé, à l'exception d'un des pieds-droits d'une arcade, qu'un curé du voisinage avait fait démolir pour réparer son presbytère. Cette ruine moderne me fi t naître d'autres réflexions sur l'excellence de la construction des anciens dans les monuments publics ; car , quoique le pied-droit qui supportait un côté d'une des arcades eût été démoli, comme je l'ai dit, cependant la partie de la voûte qui en était soutenue était restée en l'air sans appui , comme si ces voussoirs avaient été collés les uns aux autres. Il me vint aussi dans l'idée qne le curé démolisseur était peut-être descendu de ces anciens Cimbres, comme nous autres Français descendons des anciens peuples du nord qui ont envahi l'Italie. Ainsi , la démolition exceptée, que je n'approuvais pas , par respect pour l'antiquité, je pensais aux vicissitudes des choses humaines qui mettent les vainqueurs à la place des vaincus, et les vaincus à celle des vainqueurs. Je me figurais donc que, comme Marius avait vengé l'honneur
j des Romains et détruit la gloire des Cimbres , un des descendants des Cimbres détruisait à son tour
i celle de Marius ; et que les jeunes filles du voisinage venaient peut-être les jours de fêle dansera l'ombre de cet arc de triomphe, sans se soucier ni de celui qui l'avait bâti, ni de celui qui le démolissait.
Les ruines où la nature combat contre l'art des hommes inspirent une douce mélancolie. Elle nous y montre la vanité de nos travaux , et la perpétuité des siens. Comme elle édifie toujours, lors même qu'elle détruit , elle fait sortir des fentes de nos
ÉTUDE DOUZIÈME
monuments desgiroflées jaunes, des chenopodiums, des graminées, des cerisiers sauvages, des guirlandes derubus, des lisières de mousses, et toutes les plantes saxatiles qui forment, par leurs fleurs et leurs attitudes, les contrastes les plus agréables avec les rochers. Je me suis arrêté autrefois avec plaisir dans le jardin du Luxembourg , à l'extrémité de l'allée des Carmes , pour y considérer un morceau d'architecture qui avait été destiné, dans son origine, à faire une fontaine. D'un côté du fronton qui le couronne est couché un vieux Fleuve, sur le visage duquel le temps a imprimé des rides plus vénérables que celles qu'y a tracées le ciseau du sculpteur : il en a fait tomber une cuisse, a la place de laquelle il a planté un érable. Il ne reste de la Naïade qui était vis-à-vis, de l'autre côté du fronton, que la partie inférieure du corps. Sa tête, ses épaules et ses bras ont disparu. Ses mains tiennent encore l'urne d'où sortent, au lieu de plantes fluviatiles, celles qui se plaisent dans les lieux les plus secs, des touffes de giroflées jaunes, des pissenlits, et de longues gerbes de graminées saxatiles.
Une belle architecture donne toujours de belles ruines; les plans de l'art s'allient alors avec la majesté de ceux de la nature. Je ne trouve rien qui ait un aspect plus imposant que les tours antiques et bien élevées que nos ancêtres bâtissaient sur le sommet des montagnes , pour découvrir de loin leurs ennemis, et du couronnement desquelles sortent aujourd'hui de grands arbres dont les vents agitent les cimes. J'en ai vu d'autres, dont les mâchicoulis et les créneaux, jadis meurtriers, étaient tout fleuris de lilas, dont les nuances, d'un violet brillant et tendre, formaient des oppositions charmantes avec les pierres de la tour, caverneuses et rembrunies.
L'intérêt d'une ruine augmente quand il s'y joint quelque sentiment moral : par exemple , quand ces tours dégradées ont été les asiles du brigandage. Tel a été, dans le pays de Caux, un ancien château appelé le château de Liîlebonne. Les hauts murs qui forment son enceinte sont écornés aux angles, et sont si couverts de lierre, qu'il y a peu d'endroits où l'on aperçoive leurs assises. Du milieu de leurs cours, où je ne crois pas qu'il soit facile de pénétrer, s'élèvent de hautes tours crénelées, du sommet desquelles sortent de grands arbres, qui paraissent dans les airs comme une épaisse chevelure. On aperçoit ça et la , a travers les tapis de lierre qui en couvrent les flancs, des fenêtres gothiques , des embrasures et des brèches qui en font apercevoir les escaliers, et qui ressemblent à
des entrées de cavernes. On ne voit voler autour de cette habitation désolée que des buses qui planent en silence; et si l'on y entend quelquefois la voix d'un oiseau, c'est celle de quelque hibou qui y fait son nid. Ce château est situé sur un tertre, au milieu d'une vallée étroite, formée par des montagnes couvertes de forêts. Quand je me rappelai, à la vue de ce manoir, qu'il était autrefois habité par de petits tyrans qui, avant que l'autorité royale fût suffisamment établiedansleroyaume, exerçaient de la leur brigandage sur leurs malheureux vassaux, et même sur les passants, il me semblait voir la carcasse et les ossements de quelque grande bête féroce.