‹ Œuvres;Chapitre 127 sur 236 · RUINES DE LA NATURE · texte numérisé non relu

RUINES DE LA NATURE

liment de notre existence rapide et de celui de jiotre immortalité , qui se réunissent à la vue de [a dernière habitation des hommes. Un tombeau |3st un monument placé sur les limites des deux |nondes.

Il nous présente d'abord la fin des vaines in- ' [juiétudes de la vie, et l'image d'un éternel repos ; - ensuite il élève en nous le sentiment confus d'une mmortalité heureuse, dont les probabilités aug- \ jnentent a mesure que celui dont il nous rappelle ; |a mémoire a été plus vertueux. C'est la que se jixe notre vénération. Et cela est si vrai, que, quoiqu'il n'y ait aucune différence entre la cendre de îiocrate et celle de Néron , personne ne voudrait tvoir dans ses bosquets celle de l'empereur ronain, quand même elle serait renfermée dans une |irne d'argent; et qu'il n'y a personne qui ne mît :eile du philosophe dans le lieu le plus honorable !eson appartement, quand elle ne serait que dans in vase d'argile.

C'est donc par cet instinct intellectuel pour la crtu que les tombeaux des grands hommes nous nspirent Une vénération si louchante. C'est par le berne sentiment que ceux qui renferment des obpts qui ont été aimables nous donnent tant de remets; car, comme nous le verrons bientôt, les ttraits de l'amour ne naissent que des apparences le la vertu. Voilà pourquoi nous sommes émus à i vue du petit tertre qui couvre les cendres d'un nfant aimable, par le souvenir de son innocence; joilà encore pourquoi nous voyons avec tant d'atendrissement une tombe sous laquelle repose une 3une femme , l'amour et l'espérance de sa famille >ar ses vertus. Il ne faut pas, pour rendre recomoandables ces monuments, des marbres , des ironzes, des dorures. Plus ils sont simples, plus !s donnent d'énergie au sentiment delà mélancoe. Ils font plus d'effet pauvres que riches, antiues que modernes, avec des détails d'infortune u'avec des titres d'honneur, avec les attributs de i vertu qu'avec ceux de la puissance. C'est sur- Hit à la campagne que leur impression se fait vieil) ont sentir. Unesimple fosse y fai t souvent verer plus de larmes que les catafalques dans les alhédrales.58. C'est fa que la douleur prend de la 'ublimité; elle s'élève avec les vieux ifs des cimeières; elle s'étend avec les plaines et les collines alentour; elle s'allie avec tous les effets de la iature , le lever de l'aurore, le murmure des ents, le coucher du soleil et les ténèbres de la mit. Les travaux les plus rudes et les destinées es plus humiliantes n'en peuvent éteindre l'impression dans les cœurs des plus misérables. « Pen-

» dant l'espace de deux ans , dit le père Du Ter- » tre, notre nègre Dominique, après la mort de » sa femme , ne manquait pas un seul jour, sitôt » qu'il était revenu de la place, de prendre le gar- » çon et la petite fille qu'il en avait eus, et de les » porter sur la fosse de la défunte, où il pleurait » devant eux une bonne demi-heure; ce que ces » petits enfants faisaient souvent à son imitation*. » Quelle oraison funèbre pour une épouse et pour une mère! ce n'était cependant qu'une pauvre esclave.

Il résulte encore de la vue des ruines un autre sentiment indépendant de toute réflexion : c'est celui de l'héroïsme. De grands généraux ont employé plus d'une fois leur effet sublime pour exalter le courage de leurs soldats. Alexandre engage son armée , chargée des dépouilles de la Perse, a brûler ses bagages ; et dès qu'elle y a mis le feu , elle est prête a le suivre au bout du monde. Guillaume, duc de Normandie, en débarquant en Angleterre , incendie ses propres vaisseaux , et ses troupes font la conquête de ce royaume. Mais il n'y a point de ruines qui élèvent en nous de si grands sentiments que celles de la nature. Elles nous montrent cette grande prison de la terre, où nous sommes renfermés , sujette elle-même a la destruction, et nous détachent subitement de nos préjugés et de nos passions , comme d'une représentation théâtrale, momentanée et frivole. Lorsque Lisbonne fut renversée par un tremblement de terre, ses habitants, en s'échappant de leurs maisons , s'embrassaient les uns les autres , grands et petits, amis et ennemis, inquisiteurs et Juifs, connus et inconnus; chacun partageait ses habits et ses vivres avec ceux qui n'avaient rien. J'ai vu arriver quelque chose de semblable dans des tempêtes, sur des vaisseaux près de périr. Le premier effet du malheur, dit un écrivain célèbre , est de roidir l'âme; et, le second de la briser. C'est que le premier mouvement de l'homme, dans le malheur , est de s'élever vers la Divinité ; et le second , de redescendre aux besoins physiques. Ce dernier effet est celui de la réflexion; mais le sentiment moral et sublime s'empare presque toujours du cœur a l'aspect d'une grande destruction.

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