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Comme la nature a fait ressortir à cette passion , qui devait reperpétuer la vie humaine, toutes les sensations animales, elle y a réuni aussi tous les sentiments de l'ame; en sorte que l'amour présente à deux amants, non-seulement les sentiments qui se lient avec nos besoins et a l'instinct de notre misère, comme ceux de protection, de secours, de confiance, de support, de repos; mais encore tous les instincts sublimes qui élèvent l'homme au-dessus de l'humanité. C'est dans ce sens que Platon définissait l'amour, une entremise des dieux envers les jeunes gens 59.
Qui voudrait connaître lanature humaine n'aurait qu'à étudier celle de l'amour, il verrait naître tous les sentiments dont j'ai parlé, et une foule d'autres que je n'ai ni le temps ni le talent de développer. Nous remarquerons d'abord que cette affection naturelle développe dans chaque être son caractère principal, en lui donnant toute son extension. Ainsi, par exemple, c'est dans la saison où chaque plante se reperpétue par ses fleurs et ses fruits qu'elle acquiert toute sa perfection, et les caractères qui la déterminent invariablement. C'est dans la saison des amours que les oiseaux qui chantent redoublent leur mélodie, et que ceux qui excellent par leurs couleurs ont leurs beaux plumages, dont ils prennent plaisir a faire éclater les nuances en se rengorgeant, en faisant la roue avec leur queue ou en étendant leurs ailes a terre. C'est alors que le fort taureau présente sa tête et menace de la corne, que le coursier léger s'exerce a la course dans les plaines , que les bêtes féroces remplissent les forêts de rugissements , et que la femelle du tigre , exhalant l'odeur du carnage, fait retentir les solitudes de l'Afrique de ses miaulements affreux , et paraît remplie d'attraits à ses cruels amants.
C'est aussi dans l'âge d'aimer que se développent toutes les affections naturelles au cœur humain. C'est alors que l'innocence , la candeur, la sincérité , la pudeur , la générosité, l'héroïsme, la foi sainte, la piété, s'expriment en grâces ineffables dans l'attitude et les traits de deux jeunes amants. L'amour prend dans leurs ames pures tous les caractères de la religion et de la vertu. Ils fuient les assemblées tumultueuses des villes , les routes corrompues de l'ambition , et cherchent dans les lieux les plus reculés quelque autel champêtre, où ils puissent jurer de s'aimer éternellement. Les fontaines, les bois, le lever de l'aurore, les constellations de la nuit, reçoivent tour à tour leurs serments. Souvent, égarés dans une ivresse religieuse, ils se prennent l'un l'autre pour une
ETUDE DOUZIEME
divinité. Toute maîtresse fut adorée, tout amant fut idolâtre. L'herbe qu'ils foulent aux pieds, l'air qu'ils respirent, les ombrages où ils se reposent, leur paraissent consacrés par leur atmosphère. Ils ne voient dans l'univers d'autre bonheur que de vivre et de mourir ensemble, ou plutôt ils ne voient plus la mort. L'amour les transporte dans des siècles infinis, et la mort ne leur paraît que le moyen d'une éternelle réunion. Mais si quelque obstacle vient a les séparer, ni les espérances de la fortune, ni les amitiés des douces compagnes, ne peuvent les consoler. Ils ont touché au ciel, ils languissent sur la terre ; ils vont, dans leur désespoir, se retirer dans des cloîtres , et redemander à Dieu, toute leur vie, le bonheur qu'ils n'ont entrevu qu'un instant. Long-temps môme après leur séparation, quand la froide vieillesse a glacé leurs sens, quand ils ont été distraits par mille et mille soucis étrangers, qui leur ont fait oublier tant de fois qu'ils étaient des hommes, leur cœur palpite encore à la vue du tombeau qui renferme l'objet qu'ils ont aimé. Ils l'avaient quitté dans le monde, ils espèrent le revoir dans les cieux. Infortunée Héloïse ! quels sentiments sublimes éleva dans votre ame la cendre d'Àbcilard !
Ces émotions célestes ne peuvent être les effets d'un acte animal. L'amour n'est point une petite convulsion, comme l'appelle le divin Marc-Aurèle. C'est aux charmes de la vertu et au sentiment de ses attributs divins qu'il doit tant d'énergie. Le vice même est obligé, pour plaire, d'en emprunter les traits et le langage. Si les femmes de théâtre captivenUant d amants, c'est qu'elles les séduisent par les illusions de l'innocence, de la bienveillance et de la grandeur d'ame, dans les rôles de bergères, d'héroïnes et de déesses qu'elles ont coutume de représenter. Leurs grâces si vantées ne sont que les apparences des vertus. Si quelquefois au contraire la vertu déplaît, c'est qu'elle se montre sous lesapparences de ladureté, de l'humeur, de l'ennui, ou de quelque autre vice qui nous rebute.
Ainsi la beauté naît de la vertu, et la laideur du vice; et ces caractères s'impriment souvent dès la plus tendre enfance par l'éducation. On peut m'objecter qu'il y a des hommes beaux et vicieux, et qu'il y en a de laids et vertueux. Socrate et Alcibiade en ont été de fameux exemples dans l'antiquité. Mais ces exemples mêmes prouvent pour moi. Socrate fut malheureux et vicieux dans l'âge où la physionomie prend ses principaux caractères, depuis l'enfance jusqu'à l'âge de dix-sept ans. 11 était né pauvre; son père voulut le
contraindre d'apprendre le métier de sculpteur P malgré sa répugnance. Il fallut qu'un oracle s'ôj P posât à la tyrannie paternelle. Socrate avoua, d's p près le jugement d'un physionomiste, qu'il éta I'11 sujet aux femmes et au vin, qui sont les vices où I ira malheur jette ordinairement les hommes : il j s( réforma à la fin lui-même, et rien n'était plus beaj ^ que ce philosophe quand il parlait delà Divinité i(l Pour l'heureux Alcibiade , né au sein de la foi §t tune, les leçons de Socrate, et l'amour de sesp; fl!l rents et de ses concitoyens, développèrent à la fo ^1 en lui la beauté de son corps et de son ame ; ma ayant été a la fin entraîné dans le désordre par ( mauvaises sociétés, il ne lui resla quelaphysion mie de la vertu. Quelque séduisant que soit s( premier aspect, on y démêle bientôt la laideur c vice sur le visage des beaux hommes devenus m lsl' chants. On y découvre, malgré leur sourire, je sais quoi de faux et de perfide. Cette dissonnan se fait sentir jusque dans leur voix. Tout estma|ili que en eux , comme leur visage. Nous observ
rons encore que toutes les formes des êtres expi ment des sentiments intellectuels, non-seulemeP1' aux yeux de l'homme qui étudie la nature, maif ceux des animaux qui sont d'abord éclairés p leur instinct sur ces connaissances, dontlaplupc sont si obscures pour nous. Ainsi, par exemplj|* chaque espèce d'animal a des traits qui exp: ment son caractère. Aux yeux étincelants et i quiets du tigre, on distingue sa férocité et sape fidie. La gourmandise du porc s'annonce par bassesse de son attitude et l'inclinaison de sa ti vers la terre. Tous les animaux connaissent tr bien ces caractères; car les lois de la nature universelles. Par exemple, quoiqu'il y ait a yeux d'un homme peu attentif une différence as légère entre un renard et une espèce de chien c lui ressemble, une poule ne s'y méprendra p; Elle verra celui-ci sans frayeur auprès d'elle, elle prendra l'épouvante à la vue de l'autre. Ne remarquerons encore que chaque animal exprii dans ses traits quelque passion dominante, te que la cruauté, la volupté, la ruse, la stupidi Mais l'homme seul, quand il n'a point été alt< par les vices de la société, porte sur son visi l'empreinte d'une origine céleste. Il n'y a point trait de beauté qu'on ne puisse rapportera quelc vertu : celui-ci à l'innocence, cet autre à la 1 deur, ceux-là a la générosité, a la pudeur, a F roïsme. C'est à leur influence que l'homme d le respect et la confiance que lui portent les a maux, dans tous les pays où ils n'ont point été naturés par de fréquentes persécutions. Quelq